Les souvenirs de la glace (Le livre des Martyrs, t. 3) de Steven ERIKSON

Voilà des mois que j’ai terminé « Les souvenirs de la Glace » et mes… souvenirs de cette suite commencent à s’embrumer. Pourtant, avec la parution de l’ultime tome du Livre des Martyrs en France en janvier dernier et la sortie du t.2 de la Voie de l’ascendance d’Esslemont le 8 juin 2023 , je ressens l’envie de me replonger dans cet univers et d’en parler.

Difficile pourtant de chroniquer l’œuvre d’Erikson tant le lore est monstrueux d’ampleur et de complexité. Peut-on même faire une chronique intéressante de ce tome 3 sans spoiler ? C’est ce qu’on va voir…

Avant d’attaquer la lecture, la barre était placée très haut après le tome 2 qui prenait place sur le continent des Sept Cités. C’était un roman à la fois mystérieux, épique et extrêmement noir. Erikson parvient-il à maintenir une telle qualité ? La réponse est oui. Mille fois oui.

Les évènements des souvenirs de la Glace débutent quelques mois à peine après la conclusion fracassante du tome 1, Les Jardins de la Lune. Retour donc sur le continent de Genabackis, qui pour rappel voit s’affronter depuis une dizaine d’années les troupes de l’armée d’invasion de l’empire malazéen commandées par Dujek Unbras et les forces de résistances de Caladan Rumin et Anomander Rake. Les forces malazéennes sont sorties considérablement affaiblies par le siège victorieux mais sanglant de la ville de Pale, et les plans de l’impératrice Laseen pour prendre la capitale du continent, Daruhjistan, ont échoué.

Pour différentes raisons sur lesquels nous ne reviendrons pas, Laseen accuse de trahison l’armée de Dujek et déclare son armée hors la loi. Les plus proches fidèles du pouvoir impérial, dont le grand mage Tayschrenn, quittent le continent. Cette perte de soutien est d’autant plus malheureuse pour Dujek qu’une nouvelle menace apparaît au Sud-Est. Le domin de Pannion, sorte de théocratie fanatique dirigée l’énigmatique « Oracle », a déclaré une guerre sainte à tout ce qui lui est extérieur. Les grandes villes de l’Est du continent tombent une à une face à une armée immense et impitoyable.

Pour affronter cette menace commune, Dujek et son fidèle second Mésangeai décident de proposer une alliance aux troupes de Caladan Rumin et aux Tiste Andii d’Anomander Rake. Les ennemis jurés d’hier deviennent de potentiels alliés.

Ainsi, le récit s’attache à suivre plusieurs points de vue de personnages clés, qui évoluent en des lieux différents puis finissent par se rejoindre. Les fans du tome 1 retrouveront bien entendu Mésangeai, Anomander Rake, Ganoes Paran ou l’inénarrable Kruppe mais auront également droit à quelques retours surprise. Sans parler de l’introduction de nouveaux protagonistes hauts en couleur.

Ce tome 3 se démarque de plusieurs façon. Tout d’abord, une densification de l’univers. Le panthéon des dieux et le système magie sont explorés de façon plus conséquente. Le lecteur découvre de nouvelles divinités et de nouvelles Garennes, et la façon dont tout cela s’articule est un peu plus clair. L’originalité du lore brille notamment par son dynamisme : le destin n’existe pas, rien n’est immuable, même pas la divinité. Le principe de l’ascendance fait en effet qu’un mortel peut devenir un dieu et inversement. Cet opus l’illustre encore. On comprend également davantage comment fonctionne le Jeu des Dragons, qui régule les rapports de force entre Maisons/Domaines divins. Les séquences avec Ganoes Paran sont particulièrement riches en enseignements à ce sujet. Néanmoins, j’ai trouvé que tout restait encore très obscur. Erikson ne prend vraiment pas ses lecteurs par la main et certaines explications ne sont pas du tout limpides. C’est un défaut et en même temps une qualité de la narration : on est confronté à de grandes puissances multiples et primitives, face auxquelles on est autant fasciné que perdu. Je conseille vraiment aux plus motivés de prendre des notes lors des scènes de worldbuilding pour sortir de la confusion et garder certains éléments en tête.

Autre élément du lore : le passé antique de l’univers et les races anciennes ont une importance considérable dans l’intrigue. Le livre débute d’ailleurs sur un prologue capital que je vous conseille de lire très attentivement pour saisir la suite de l’intrigue jusqu’à sa conclusion.

Au delà des difficultés propres à la complexité de l’univers, il faut quand même avoir en tête que ça se lit très bien, notamment grâce aux nombreux dialogues.

Second point fort : les personnages. Leur nombre est phénoménal et pourtant ils sont tous très bien travaillés tant au niveau de leur background que de leur personnalité. Même les plus secondaires (les Irréguliers de Mott, hilarants !) sont attachants. Certains nouveaux protagonistes sont inoubliables comme Itkovian ou Grognard. Les relations elles-mêmes entre les personnages sont prenantes : humour, amitiés fortes, tragédies, malice… c’est le festival des émotions humaines. Petit reproche néanmoins : les personnages féminins sont forts et badass certes mais leur comportement est parfois hyper masculinisé. Ecrire des personnages féminins aussi beaufs que les mecs (cf les « vannes » entre les Brûleurs de Pont), ce n’est à mon sens pas avoir très bien compris les enjeux du féminisme.

Et enfin : l’action ! « Les Souvenirs de la glace » est monstrueusement épique. Il y a notamment deux grandes batailles, dont une dure bien une centaine de pages ! Les armées, les créatures et la magie se déchaînent dans une violence inouïe. C’est la guerre, la vraie : atroce, dégueulasse, avilissante, absurde… (je vous laisse ici découvrir ce que sont les Enfants de la Semance Morte, une invention du lore pleine d’infâmie.) D’ailleurs, si le Livre des Martyrs met en scène des soldats, ce n’est pas une œuvre militariste, bien au contraire. Erikson souligne l’horreur de tout ce qui est martial, et questionne la légitimité de la justice punitive. Plus généralement, l’action, les combats et l’intrigue réservent leurs lots de rebondissements (par exemple chez les Barghasts ou lors de la bataille finale) qui maintiennent le rythme de la lecture de belle façon pour un pavé de cette taille. Mais cela n’empêche pas de faire une place à de fortes scènes d’introspection, d’intimité ou de contemplation magique.

Le tome 3 du Livre des Martyrs est donc une suite exceptionnelle. L’univers se densifie et se révèle davantage, de sorte que les enjeux prennent une tout autre dimension. Les personnages sont toujours excellents, notamment certaines nouvelles têtes. Cerise sur le gâteau, l’action est spectaculaire et l’ambiance toujours aussi sombre, énigmatique et violente. Ce sont les plus belles pages de la dark fantasy et de la fantasy tout court qui s’écrivent ici.

Autres chroniques sur la toile : Xapur, Les chroniques du chroniqueur, La taverne d’Onos, L’imaginaerum de symphonie, Charybde 27

2 réflexions sur « Les souvenirs de la glace (Le livre des Martyrs, t. 3) de Steven ERIKSON »

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