Tout le bleu du ciel- Mélissa Da Costa

Un concentré d’émotions, idéal à lire pendant vos vacances ou pour les prolonger un peu.

Un camping-car.  Émile, atteint Alzheimer. Joanne, une jeune femme solitaire. 

Ça aurait pu être une simple escapade, ou un fiasco (après-tout ils ne se connaissent pas). Ça sera bien plus qu’un simple voyage : une rencontre.

Tout le bleu du ciel de Mélissa Da Costa est un concentré d’émotions, de générosité et de tendresse. Un titre qui fait penser aux vacances et au soleil pourtant elle aborde des sujets graves (la maladie, la perte d’êtres chers…) mais tout en finesse.

Tout commence par une annonce postée par Émile sur un site Internet :

« Jeune homme de 26 ans, condamné à une espérance de vie de deux ans par un Alzheimer précoce, souhaite prendre le large pour un ultime voyage. Recherche compagnon(ne) pour partager avec moi ce dernier périple ».

Contre toute attente, c’est Joanne qui répond. Jeune femme singulière, chétive et peu bavarde avec pour seul bagage un sac à dos et son chapeau noir. Émile est l’opposé de Joanne qui est renfermée sur elle-même, du moins au début. Tout de suite, on s’interroge sur cette femme mystérieuse. Que lui est-il arrivé ? Pourquoi a-t-elle répondu à l’annonce d’Émile ?

Au fil des kilomètres parcourus, on suit leur quotidien.  Mélissa Da Costa décrit les petits riens qui remplissent leur journée et font de cette aventure une belle histoire. Certains trouveront peut-être ce début un peu long. Pourtant, c’est ce quotidien rempli de moments anodins qui rapprochent Émile et Joanne. On les découvre au fil des pages.

D’abord Émile.
Il ne s’est toujours pas remis de sa rupture amoureuse avec Laura, il y a deux ans. Il revit leur histoire. Il se remet en question. Ce dernier voyage le fait grandir. A 26 ans, il apprend qu’il est atteint d’un Alzheimer précoce. Pour éviter les essais cliniques et épargner sa famille de le voir mourir, il organise ce voyage en camping-car.

Quant à Joanne, elle survie. Elle est anéantie après la mort d’êtres chers. Ce voyage lui redonnera goût à la vie, lui permettra de panser ses blessures et de se reconstruire.
Emile et Joanne deviendront des piliers l’un pour l’autre.

Loin de leurs familles, portables coupés, de simples carnets de route pour décrire leur expédition, ce voyage est un retour aux sources pour eux, un bol d’air pour le lecteur.
A travers, la description des paysages des Pyrénées, on découvre des petits villages  d’Eus à Aas, en passant par Peyric-en-mer et Bages. Et leurs habitants : Sébastian et ses rêves d’enfants, Myrtille, la vieille dame aimante, Hippolyte, qui seront pour nos deux protagonistes des soutiens et des amis sur leur chemin.  On voyage avec  eux : on pourrait presque ressentir la chaleur du soleil, la fatigue des randonnées, le froid de la neige.
On s’attache vite à Émile et Joanne. On veut en savoir plus sur eux.  On sent la tendresse qu’ils ont l’un pour l’autre, la tristesse et l’angoisse lorsqu’Emile sombre, ses pertes de mémoires et ses malaises se faisant plus nombreux.

Pour son premier  roman, Mélissa Da Costa nous offre un hymne à la vie et  nous fait traverser un panel d’émotions. Tout le bleu du ciel est un beau roman où tragédie et espoir s’emmêlent ; sur deux personnes simples qui vont apprendre à se connaître. Une renaissance pour eux deux après les drames de la vie.

Tout le bleu du ciel est un roman qui fait du bien. Publié chez Albin Michel, Mélissa Da Costa a conquis un large public et remporté plusieurs prix .

Je vous conseille aussi de lire Les lendemains, publié en 2021 : récit émouvant mais plus dur : Amande a perdu son mari et sa fille suite à un accident. Comment survivre à cette tragédie ? On accompagne Amande dans son deuil.  On ressent sa détresse puis la douceur dans les moments de joie qui reviennent petit à petit. Prévoir du chocolat pendant la lecture.

The Expanse T.1 : L’éveil du Léviathan

The Expanse est un cycle de space opera écrit par Daniel Abraham et Ty Franck sous le nom de plume commun de James S.A Corey. Vous connaissiez peut-être déjà la franchise comme moi via la série TV éponyme de 2015 à laquelle je n’avais pas du tout accroché et laissée de coté après la première saison. Je me suis tout de même laissé tenté par les livres, car c’est la réalisation et les acteurs de la série qui m’avaient dérangés non pas le fond de l’intrigue. Et ce premier tome ne m’a pas déçu, je l’ai littéralement dévoré tant j’étais pris par ce récit qui rebondit sans cesse.

L’humanité a étendu son emprise sur l’ensemble du système solaire. Désormais elle occupe Mars, de nombreux satellites telluriques en sus de la Terre, et exploite les ressources de l’entièreté du système.
Mais « l’humanité » n’est pas unie sous une même bannière bien sur… A l’image des états-nations terriens d’hier, les planètes Terre et Mars sont deux grandes puissances alliées mais rivales en terme de puissance militaire, stratégique et économique. La Ceinture (les astéroïdes habités entre Mars et Jupiter) est une puissance non alignée. Elle ne constitue pas une nation au sens strict, mais un sentiment d’appartenance à une classe sociale et raciale commune forte s’est développée parmi les ceinturiens. Ce sont les exploités du système solaire, la dernière roue du carrosse de l’économie solienne, et un enjeu d’influence pour les deux super-puissances.
L’APE (l’Alliance des Planètes Extérieures) est une organisation politico-militaire qui s’appuie sur ce sentiment d’injustice et d’exploitation de la Ceinture, pour rallier les habitants a sa cause d’émancipation et de libération. L’APE agit clandestinement car elle est de fait, considérée comme une organisation terroriste par les autorités des planètes intérieures.

Lorsque notre récit débute, les tensions sont vives et menacent le statu quo entre les forces en présences. Le transporteur de glace Canterburry qui fait des allers-retours entre les anneaux de Saturne et la Ceinture, reçoit un signal de détresse en provenance du Scopuli, un transporteur léger. Le lieutenant Holden, qui sert sur le transporteur de glace après une courte carrière dans la flotte terrienne, est envoyé avec une petite équipe en navette depuis le Cant’ sur le Scopuli à la recherche de survivants.

L’inspecteur Miller, est un employé d’Hélice-étoile, la force policière privée sous contrat terrien pour faire régner la loi sur la station Cérès (le plus gros astéroïde habité de la Ceinture). Miller est l’archétype du flic expérimenté, bourru, alcoolique, aux méthodes parfois douteuses mais attachant car on entre en empathie avec ses failles émotionnelles. Alors qu’il s’occupe avec son coéquipier des affaires courantes de crimes et délits en tous genre sur la station, sa patronne le charge d’une mission non-officielle pour le compte d’un riche industriel lunien : localiser et ramener de gré ou de force sa fille, Juliette Andromeda Mao. Très vite son enquête le mène sur les traces d’un vaisseau : le Scopuli.

Bien sur les investigations de nos deux personnages sont liées et vont, tel une une allumette, venir embraser le baril de poudre des tensions politiques du système solaire…


« Une fois l’œuf brouillé, vous ne pouvez plus le faire cuire à la coque »

Ce roman est un véritable page-turner. Le rythme est effréné et ne ralenti quasiment jamais avec des rebondissements en cascade qui ont eu le mérite de véritablement me surprendre à plus d’une reprise.
Les personnages principaux Holden et Miller sont quelque peu stéréotypiques mais cohérents et bien caractérisés ce qui facilite notre attachement à eux.
Il y a comme une ambiance « space-noir » (roman noir dans l’espace, j’assume le néologisme!) dans les chapitres sur Miller qui m’a captivé (semblable à l’ambiance de La ville dans le ciel de Brookmyre.) Je suis un aficionado des récits de type enquête dans la littérature de l’imaginaire et celle-ci m’a véritablement happé!
Le world-building est très bien amené et je me suis tout de suite immergé dans ce système solaire inégal et brutal. L’aspect politique et social semble manichéen de prime abord mais ce n’est pas du tout le cas. La réalité des enjeux et conflits qui traversent ce système solaire est beaucoup plus complexe qu’un affrontement du Bien contre le Mal.

Je me félicite donc d’avoir tenté l’aventure livresque de The Expanse malgré le fait que je n’avais pas accroché du tout à la série. J’en avais tout de même gardé quelques souvenirs et à chaque fois que je vivais une scène ou un évènement pour la seconde fois je réalisais à quel point l’intensité dramatique se transmettait mieux dans le livre.


L’éveil du léviathan, The Expanse T.1, Babel (Actes Sud), 704 pages, 11,40€


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La complainte de Danseur, Erikson expliqué par Esslemont.

Premier tome de la trilogie La voie de l’Ascendance, se déroulant dans l’univers des Malazéens ( Le Livre des Martyrs ), La Complainte de Danseur narre les aventure du jeune assassin Dorin dans la ville de Li Heng en Quon Tali.

A ceux d’entre vous qui ne connaissez pas encore l’univers incroyable et complexe des Malazéens co-construit par Steven Erikson et Ian Cameron Esslemont : Bienvenu ! J’espère vraiment que vous vous laisserez tenter par ce monde extraordinaire, profond et captivant, MAIS je vais aussi vous conseiller de ne pas débuter par cet ouvrage pour ce faire !

L’éditeur français LEHA (que l’on ne remerciera jamais assez pour la traduction française des romans de cet univers) met en avant dans ses campagnes promotionnelles sur les réseaux, et sur la quatrième de couverture du livre, le commentaire suivant de The Fantasy Book Review :

« La Complainte de Danseur, pourrait constituer un point d’entrée plus accueillant dans l’univers malazéen que le point de départ habituel, Les Jardins de la Lune »

Je suis en total désaccord avec cette idée !

Pourquoi faut il lire Erikson avant Esslemont ?

Certes, l’intrigue de la trilogie de Danseur est plus simple, le récit plus linéaire, l’aventure se déroule en un seul lieu (Li Heng), seulement trois perspectives de personnages sont enchâssés, le style d’Esslemont est plus direct, avec moins de circonvolutions que celui de Steven Erikson, l’intention du roman n’est pas de dévoiler au lecteur un univers immense et d’une profondeur abyssale, mais de narrer simplement l’histoire d’une rencontre et d’une ville assiégée, tout cela est vrai. Mais cette simplicité n’est possible que parce que notre connaissance préalable de l’univers et de certains personnages est réputée vraie lorsque notre récit débute…

Cela n’enlève rien à la qualité du roman d’Esslemont. Si on le considère comme ce qu’il est, c’est à dire un préquel au Livre des Martyrs. Dès lors, il rempli parfaitement son rôle : raconter et approfondir un évènement du passé, la rencontre entre Kellanved et Danseur (sous les noms de Wu et Dorin dans cette histoire) et le début de leur folle destinée.
J’ai peur que si vous entrez dans ce monde par cette porte-ci vous ne soyez quelque peu déçus, car l’atmosphère et les éléments de l’intrigue font l’effet d’une fantasy sommes toute assez classique. En effet, une ville fortifiée, ses allées sombres, ses guildes de voleurs, des assassins sur les toits, un souverain étranger qui assiège la ville avec ses armées sont tous autant d’éléments « déja vu ». Esslemont va lever ici certains des voiles qui entourent Kellanved et Danseur, c’est l’unique objectif, et il est atteint. Le lecteur déjà amateur et connaisseur de l’univers se délecte de cette histoire car il en sait plus que les personnages eux-mêmes sur ce qui les attend, et c’est de cette position de supériorité que l’on se régalera le plus avec La Complainte de Danseur.

Lors d’une récente rencontre avec Ian Cameron Esslemont pour une étape du « Malazan Tour » je lui ai posé une question sur ce sujet du « point d’entrée » dans leur univers commun à Steven Erikson et lui-même. Sa réponse en paraphrasant :

« Oui le nouveau lecteur pourrait éventuellement entrer par une porte où une autre, et je sais qu’il y a un débat dans la communauté des lecteurs sur le reading order de nos livres, mais Les Jardins de la Lune est bien entendu LA porte d’entrée, et Steven et moi l’avons toujours envisagé ainsi »


Voir aussi cette citation d’Erikson qui réagissait à un reading order publié sur leur site par l’éditeur anglo-saxon Tor qui ordonnait les romans selon l’ordre chronologiques des évènements dépeints dans chacun d’eux :

« I spoke with Ian about this. It seems that a few years back we worked out a sequential timeline for the Malazan history we were exploring. This is that list, supplied to Tor.com by Ian. That said, I don’t think it applies as an actual reading order. Rather, it was the two of us hashing stuff out. Both Ian and I would recommend the basic publication order.« 

Les auteurs recommandent donc eux-mêmes l’ordre de publication comme ordre de lecture. Ce qui positionne La Complainte de Danseur en…
vingtième position ! Sans attendre jusque là, je pense qu’il est inutile voir contre-productif de lire ce roman avant d’avoir lu au minimum le tome 2 du Livre des Martyrs, Les Portes de la Maison des Morts.

Et sinon ?

L’action se déroule en Quon Tali. Le continent est composé de différentes cité-états qui se battent pour étendre leurs zones d’influence et pour le contrôle des routes commerciales importantes. Depuis l’époque de l’hégémonie talienne, aucune ne prend l’ascendant sur les autres et un semblant de statu quo perdure.

Dorin (Danseur) est un jeune assassin (avec un code de l’honneur) qui se rend dans la ville de Li Heng afin de trouver un employeur qui saura mettre à profit ses talents. Il pénètre dans la cité quelques jours à peine avant que le roi Chulalorn d’Itko Kan, une cité rivale, ne décide d’une offensive de grande ampleur contre la ville . Commence alors le siège, dont le roman nous fait le récit. En outre de la perspective de Dorin, le lecteur vivra le siège et découvrira les enjeux et tensions qui animent la ville à travers le point de vue de deux autres personnages. Soie, hautain et précieux, mage de la ville, fidèle serviteur de Shalmanat la protectrice de Li Heng. Et, Iko, une des fameuse Danseuse de Lames, les protectrices surentrainées du roi Chulalorn qui se retrouvent en position d’otages à l’intérieur de la cité fortifiée.

L’humour est omniprésent dans l’écriture d’Esslemont et c’est un des gros point fort de ce préquel. La rencontre entre Dorin et le malicieux mage Wu (Kellanved) est à ce titre bien savoureuse, et la relation « Je t’aime – Moi non plus » qu’ils développent par la suite donne lieu à de nombreuses scènes comiques. Evidemment l’effet humoristique est lui aussi renforcé par la prescience du lecteur qui connait tout ou partie du destin de ces personnages.
L’auteur excelle également comme son comparse Erikson à rendre l’impression de puissance inouïe de la magie dans leur univers, et j’ai été scotché devant ses manifestations à plusieurs reprises.

Conclusion

J’ai passé un très bon moment de lecture avec La Complainte de Danseur et je l’ai dévoré en à peine deux jours. Le focus sur les personnages plutôt que sur l’univers permet de s’attacher rapidement et pleinement à ceux-ci. L’intrigue n’est pas transcendante, mais la légèreté de traitement qui alterne avec des moments à grande intensité dramatique, m’ont fait vivre des émotions que j’ai profondément envie de prolonger dans la suite du cycle (et je suis déjà en train de lire le tome 2 en VO).

Au risque de me répéter, je suis tout de même persuadé que la ballade n’est appréciable à son plus haut degré que si le lecteur à une connaissance déjà avancée de l’univers malazéen. (je met des liens vers les chroniques du tome 1 du Livre des Martyrs plus bas pour ceux qui souhaiteraient s’engager sur cette voie, ce que je vous encourage à faire, ça se mérite, mais vous ne le regretterez pas)


La Complainte de Danseur, La Voie de l’Ascendance T.1, éditions LEHA (2022), 462 pages, 25 €


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Les Jardins de la Lune (Livre des Martyrs T.1) : Apophis, Les Chroniques du Chroniqueur, Xapur, Albédo

Le Prophète et le Vizir

Court recueil composé d’une novella et d’une nouvelle, Le Prophète et le Vizir est l’un des cinq ouvrages écrits par le couple de romanciers (et cinéastes) Ada et Yves Rémy. Ces deux écrits sont liés l’un à l’autre et se font suite. Le tout formant un conte oriental historique teinté de fantastique que j’ai lu avec grand plaisir.

L’Ensemenceur

« En ces temps-là, Allah, le Bienfaiteur miséricordieux, accordait à ceux que la nature avait accablé d’infirmités et dont les facultés semblaient avoir été plus ou moins ébréchées le plus subtil des dons, celui de la voyance »

L’émir Nour al-Din Malek de Al-Hassa (la plus grande oasis du monde, en Arabie Saoudite actuelle) craignant une offensive yéménite sur ses terres, devient obsédé par le futur.
Il se met donc à rassembler dans son palais ces malheureux infirmes dans le but d’exploiter leur don de voyance, mais se trouve fort désappointé de ne recevoir que des prévisions d’avenir futiles et sur le très court terme…
Jusqu’au jour où ses soldats lui amènent le pêcheur de perle bahreïni dont une des main possède six doigts, Kemal bin Taïmour. Au contact des autres âmes touchées par Allah réunies au palais de l’émir, Kemal, qui n’avait jusqu’alors pour don que celui de prévoir si une huître recelait une perle ou non avant même de la repêcher, va voir son talent divinatoire décuplé. En effet, il va désormais être de capable de voir l’avenir des lieux où il se trouve…. six siècles dans le futur ! Un peu trop pour les besoins de l’émir !
De là Kemal va voyager par delà les frontières et les mers du Moyen-Orient; de l’Europe et du Maghreb. Il rencontrera dans ses pérégrinations divers peuples, souverains, personnages illustres et à chaque fois, frappé par des visions de futurs lointains il se posera les mêmes questions. Doit il prévenir ses contemporains de la survenance si lointaine d’évènements (heureux ou catastrophiques) ? Lorsqu’il le fait, comment s’assurer que l’on veuille bien accorder un quelconque crédit à ses dires? Difficulté supplémentaire : transmettre de générations en générations la conduite à adopter pour faire advenir ou empêcher ses prophéties.

Un premier point fort du récit des Rémy : une recherche de justesse historique poussée. C’est à un véritable voyage que le lecteur est convié. De la peste noire à Marseille de 1720 (cf les superbes toiles présentes au musée des beaux arts de la ville que je vous encourage à aller voir si vous visitez ou habitez la citée phocéenne), à l’éruption de l’Etna de 1669, en passant par l’insurrection de Masaniello contre le pouvoir aragonais à Naples de 1647, ou encore Michel-Ange peignant la voûte de la Chapelle Sixtine (1512), nous sommes littéralement transportés. Les rencontres de Kemal avec ses contemporains Ibn Battuta l’explorateur et Ibn Khaldun l’historien sont également savoureuses. J’ai fortement apprécié cette balade historique.

L’avenir est il écrit par avance ? Kemal voit il un futur immuable ? ou bien sa prescience ne lui laisse-t-elle entrevoir qu’un des nombreux chemins que ses contemporains et leurs descendants peuvent choisir d’emprunter ? Un questionnement classique de la littérature (surtout dans l’imaginaire) et de la philosophie renforçant l’aspect conte philosophique mais manquant sans doute quelque peu d’originalité…
En question également : la foi, les religions. Le petit prophète à six doigts s’en remet et s’adresse très régulièrement à son dieu, qu’il sait universel, même si il est nommé différemment d’un peuple à l’autre…

La langue des Rémy est très recherchée et l’écriture poétique. Cela sied parfaitement à un récit de type « conte oriental ».

Les huit enfants du vizir Farès Ibn Meïmoun

Le vizir mérinide Ibn Meïmoun conquière la ville de Tunis et y impose sa dure loi depuis peu, lorsque lui est faite une prophétie qui annonce, en représailles de ses péchés, la mort de ses huit enfants avant la dix-huitième lune de son règne. S’engage dès lors une lutte entre le vizir et la destinée…

« Le drame est posé. On connait les deux adversaires. Le Destin qui entend qu’une prophétie soit une loi et que force lui soit donnée, et un vizir coupable de bien des ignominies mais décidé à tout entreprendre pour sauver ses enfants »

Cette nouvelle m’a beaucoup moins intéressé sur le fond. L’intérêt principal est de forme. En effet, la lutte du vizir pour sauver ses enfants est mise en scène à la manière d’une grande pièce de théâtre. Le style et le registre sont toujours ceux du conte, mais nombreuses sont les comparaisons narratives avec une pièce, un drame qui se jouerait devant nos yeux, un duel sur le plateau de jeu (le joueur d’échecs en moi jubile) que seul le joueur le plus habile sera à même de remporter.

En bref

  • Une écriture recherchée et très plaisante.
  • Un aspect philosophique et moral qui donne une allure de contes aux deux récits. Mais la frontière entre cliché et hommage est fine, et c’est la subjectivité de chaque lecteur qui fera tomber la balle d’un côté ou de l’autre du filet.
  • La recherche historique des auteurs et le fort intérêt qu’elle suscite.
  • Le lecteur est littéralement transporté (et c’est ce qu’un lecteur de littérature de l’imaginaire désire le plus, non ?)
  • Inégalité des deux récits selon moi. (l’aventure de Kemal est très engageante, celle du vizir beaucoup moins).

Le Prophète et le Vizir, Yves et Ada Rémy, Pocket (2022) , 176 pages, 6.50 euros


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Des milliards de tapis de cheveux, ça décoiffe !

A lire absolument ! Grand prix de l’imaginaire 2001 (Roman étranger)

Aujourd’hui je vous parle du premier roman d’Andreas Eschbach : Des milliards de tapis de cheveux qui a reçu le Grand prix de l’imaginaire en tant que meilleur roman étranger pour l’année 2001. Le roman est paru en allemand en 1995 et à été traduit pour les éditions L’Atalante en 1999 par Claire Duval.
Coup de cœur énorme pour ce récit !  Comment ai-je  pu passer autant d’années sans l’avoir lu, sans que quelqu’un m’en ai parlé ou ne me l’ai conseillé ! Depuis que je l’ai terminé je le conseille à tout va, et même mes proches qui ne sont pas des aficionados des genres de l’imaginaire ont adoré ! Lisez-le, parlez-en, dites moi ce que vous en avez pensé.

Ce roman est en quelque sorte un ovni. Récit sans personnage principal, mélangeant certains codes de la fantasy dans un univers de science-fiction, l’auteur tisse sous nos yeux émerveillés une toile dont les fils viennent peu à peu constituer une tapisserie grandiose !

C’est sur la planète G 101/2 que tout débute. On y découvre au long des premiers chapitres, une culture, une organisation sociale bien particulière à travers différentes perspectives. Et c’est ainsi que nous sommes introduit aux « Tisseurs » :

 » Nœud après nœud, jour après jour, une vie durant, les mains de l’exécutant répétaient sans cesse les mêmes gestes, nouant et renouant sans cesse les fins cheveux, des cheveux si fins et si ténus que ses doigts finissaient immanquablement par trembler et ses yeux par faiblir de s’être si intensément concentrés – et pourtant, l’avancée de l’ouvrage était à peine perceptible ; une bonne journée de travail avait comme maigre fruit un nouveau fragment de tapis dont la taille approximative n’excédait pas celle d’un ongle. « 

Le but ultime de leur existence est donc de confectionner cet unique objet artisanal, le tapis de cheveux. Les tisseurs se tuent à la tâche au service de l’Empereur.  En découle pour eux un statut très important au sein de leur communauté et ils constituent une caste respectée.

Tisser, à partir des cheveux fins et soyeux de leurs femmes, filles et concubines, constitue donc une tradition millénaire, perpétuée de génération en génération, de père en fils. Ces hommes et ces femmes sont soumis au poids de cette tradition scellée par le cadre d’une société  religieuse inflexible. Et tout cela, dans l’unique but de décorer le palais de l’Empereur, c’est à dire un souverain réputé divin, qu’ils n’ont jamais vu…                   
Mais une rumeur court depuis une vingtaine d’années : l’empereur aurait abdiqué, renversé par une rébellion. Mais qui pour y croire ? C’est tout simplement impossible, l’empereur est immortel, c’est le créateur des étoiles ! Douter de son existence est une hérésie, et les prédicateurs veillent à ce que chacun reste sur le « droit chemin ».

L’écriture tendre et délicieuse, presque poétique, d’Andreas Eschbach, nous plonge dans une fable humaine qui questionne l’existence. Quel est le but de la vie? Questionnement au centre des réflexions de chacune des individualités avec lesquelles , chapitre par chapitre, nous nouons des liens, le temps en quelques pages de s’attacher à eux.

Le mystère plane sur tout le récit. Touche après touche tel une toile de Signac, les motifs prennent forme sous nos yeux, et la fresque humaine et sociale d’Andreas Eschbach se révèle et nous émeut.

Il est des livres qui nous touchent par leur singularité, ceux qu’on ne peut pas oublier, Des milliards de tapis de cheveux est de ces livres là. Vingt-trois ans après sa sortie en français, le roman n’a pas pris une ride, et il ne fait aucun doute qu’il en sera de même dans vingt-trois ans.


Dix milliards de tapis de cheveux, Andreas Eschbach, éditions l’Atalante (1999), 310 pages, 22 euros


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Nana ou l’art fragile de l’existence

Nana est une série de manga écrite par Ai Yazawa, parue au Japon en 2000 dans le magazine Cookie. C’est Delcourt/Akata qui assume la publication du manga en France. Malheureusement, la série est à l’arrêt depuis 2010 car l’autrice est en proie à des soucis de santé. Une adaptation anime de la série a vu le jour en 2006, mais je ne l’ai pas encore regardée afin d’éviter d’être influencé pour l’écriture de cette chronique.

Les mangas, je n’y connais rien. Que dalle. J’ai bien lu quelques titres par-ci par-là mais Nana est la première grosse série que je me fade en entier. Ce shōjo a désormais une réputation de classique et il semble avoir marqué toute une génération (en majorité des filles). Et ce n’est pas prêt de finir car la série connaît un regain de popularité grâce à la mise en ligne récente de l’anime sur la plateforme ADN.

Beaucoup de femmes de mon entourage ont lu en partie ou en intégralité Nana et en gardent un bon souvenir. En fait, je pense que la série a eu un effet très positif car elle ose aborder et déconstruire des sujets profondément tabous dans une perspective émancipatrice. J’irais même jusqu’à dire que Nana est un shōjo féministe.

Résumé de l’intrigue

Nana Komatsu est une lycéenne sur le point de terminer son année scolaire. Si elle a grandi dans une famille stable et aimante, sa vie n’en est pas moins chaotique ; elle fréquente un homme marié et bien plus âgé qu’elle et s’accroche à cette relation malgré son caractère toxique. Nana rêve de deux choses : rencontrer l’amour avec un grand A et intégrer une école d’art à Tokyo.

Mais tandis que ses meilleurs amis Junko et Kyosuke réussissent le concours d’entrée à l’école, Nana Komatsu est recalée. Résolue tout de même à repasser le concours l’année d’après, elle décide de s’installer à Tokyo et de vivre de petits boulots en attendant la poursuite de ses études.

Nana Osaki a quant à elle traversé une enfance difficile. Abandonnée par sa mère et élevée par sa grand-mère, elle a longtemps éprouvé des difficultés pour se faire des amis. Jusqu’à sa rencontre avec Ren et Nobu, deux musiciens qui lui font découvrir le monde du punk rock. Ce milieu agit sur elle comme une véritable bouffée libératrice et cathartique. Au début du manga, Nana rompt avec Ren avec qui elle vivait une relation fusionnelle. La raison ? Elle refuse de le suivre à Tokyo où il emménage afin de faire avancer la carrière de Trapnest, formation dans laquelle il joue de la guitare. Cependant, Nana Osaki se décide plus tard à vivre à Tokyo pour y fonder son propre groupe de punk, Black Stones, dans lequel elle compte assumer le chant.

Dans le TGV en route pour Tokyo, un jour de forte neige, Nana Osaki rencontre par hasard son homonyme Nana Komatsu. Naît alors entre les deux comparses une amitié forte qui les pousse à monter une colocation ensemble.

Le manga suit ainsi l’histoire imbriquée des deux Nana et de leurs ami-e-s : galères financières et petits boulots, balbutiements et succès des projets musicaux, passions et déboires amoureux… Bref, c’est le récit de jeunes adultes qui grandissent et affrontent les aléas de la vie.

Des personnages remarquablement bien écrits

Ai Yazawa est parvenue à élaborer une galerie de personnages tous plus attachants les uns que les autres. Et il y en a quand même une vingtaine. Même les protagonistes les plus secondaires ont une histoire intéressante et une personnalité distincte. L’introduction progressive de nouveaux personnages, bien loin d’alourdir le récit, renforce sa richesse. Je pense par exemple à Miu, actrice précaire qui enchaîne les tournages mal payés, dont la froideur et la timidité dissimulent un grand mal-être mais également une grande lucidité sur les interactions sociales.

Le personnage de Nana Osaki est en lui-même très touchant. Elle renvoie l’image publique de la rockeuse indépendante et sûre d’elle, d’une franchise cassante à l’égard de son entourage. Mais cette attitude est une protection qui dissimule une grande dépendance affective liée à une angoisse viscérale de la solitude. Beaucoup de personnages ont en fait une face sombre qui se révèle dans l’intime. Le mal-être, la détresse psychologique, voire la dépression, constituent un thème récurrent de la série. Cette douleur se comprend petit à petit à mesure que le récit dévoile des éléments sur le passé et la trajectoire des personnages. L’autrice a même consacré à la fin de deux tomes des pages bonus pour éclairer les origines de Takumi et Nobu, deux protagonistes majeurs.

Face à l’adversité, l’autrice érige la bienveillance comme valeur cardinale. Cette bande d’amis tient le coup car ils communiquent, s’écoutent et se soutiennent mutuellement. Le drame survient justement lorsque la communication fait défaut, notamment dans les derniers tomes. Sur cette question de la bienveillance, le personnage de Yasu est magnifique : c’est l’incarnation du « gars sûr », celui pour qui le bien-être d’autrui est la condition de l’épanouissement de tous. Batteur et leader des Black Stones, Yasu est toujours disponible pour conforter ses proches, à commencer par Nana Osaki. Il anticipe les problèmes interpersonnels avant qu’ils ne dégénèrent. C’est également lui qui gère les relations avec le label de son groupe et rattrape les conneries des autres membres lorsqu’elles peuvent nuire à leur carrière. Bref, on aimerait tous avoir un Yasu dans sa vie. Mais ce n’est pourtant pas un personnage idéal. Sa bonté sacrificielle fait qu’il a tendance à s’oublier lui-même, l’occasion pour Ai Yazawa de suggérer que l’équilibre personnel doit passer aussi par l’écoute de soi.

Mais comme nous allons le voir plus bas, Ai Yazawa a également le talent pour forger des personnages détestables, d’autant plus réussis qu’ils sont raffinés dans leur médiocrité.

Un shōjo féministe ?

Qui dit shōjo dit manga dont la cible est un lectorat féminin. On peut craindre dès lors de tomber dans la romance niaise ou pire, propice à véhiculer une flopée de représentations sexistes. Heureusement avec Nana, ce n’est pas le cas. Bien au contraire.

Certes, les relations intimes forment la colonne vertébrale de la série. Mais elles sont l’occasion de pointer du doigt des formes de violence patriarcale et déconstruire des normes asphyxiantes.

Le parcours de Nana Komatsu est à cet égard terrible. Pour elle, trouver l’âme sœur, se marier, fonder une famille et vivre dans un pavillon incarnent le chemin bien tracé d’une existence réussie. Nombreuses sont ses pensées où elle s’émerveille à l’idée de servir son (futur) compagnon, de se dévouer corps et âme à son bonheur par le travail domestique et le soutien émotionnel. En somme, elle rêve d’être une parfaite mère au foyer. Pourtant, ses premières relations avec les mecs écornent ses illusions: elle est trompée, méprisée, manipulée…. Malgré cela, elle demeure obsédée par la mise en couple et incapable de prendre du temps après une rupture pour évaluer ce qu’elle souhaite dans une relation. Cette injonction intériorisée (être en couple, se marier, enfanter) se révèle particulièrement dramatique dans sa relation avec Takumi. Un homme fourbe, égoïste et violent, parfaitement écrit dans l’antipathie qu’il dégage. La trajectoire de Nana Komatsu donne à voir la brutalité avec laquelle le patriarcat peut s’imposer aux femmes dans le couple hétérosexuel : renoncement aux projets individuels, charge mentale du care dévorante, négation du consentement, dépendance matérielle au mari, éloignement vis à vis des proches…

Rassurez-vous, la série ne tombe pas non plus dans un fatalisme plombant. Nana continue à vivre malgré tout et connaît des instants de joie. L’autrice adopte une position compréhensive vis à vis de son personnage et ne la juge jamais dans ses choix même s’ils vont à l’encontre de ses intérêts. En tant que lecteur, j’ai souvent été agacé par la naïveté du personnage et son acharnement à se mettre dans des situations qui sapent sont bonheur. Mais elle se débrouille aussi comme elle peut avec la société dans laquelle elle vit et la socialisation qu’elle a incorporée.

L’autre focale du manga que je voudrais mettre en valeur est le travail du sexe. Un des personnages principaux de la série est Shin. C’est un ado mineur de 16 ans qui se prostitue auprès de riches bourgeoises. Sans euphémiser sur la dureté de la prostitution (d’ailleurs l’arc de Shin est assez dramatique), l’autrice ne cherche pas à sur-victimiser son personnage et ne lui dénie pas une capacité à prendre lui-même ses décisions. C’est d’autant plus faisable que Shin n’est pas enfermé dans un réseau de proxénètes et est issu d’un milieu relativement aisé. Il a donc une marge de manœuvre contrairement à de nombreuses femmes pour qui la prostitution est parfois une question de survie. On apportera cependant une nuance à ce constat positif dans le sens où la bienveillance à l’égard de Shin s’inscrit peut-être dans l’important laxisme qu’il existe au Japon à l’égard de la prostitution infantile, la pratique y étant assez massive sans qu’il y ait de grande volonté politique pour l’affronter.

La même analyse peut s’opérer avec le personnage de Yuri. Actrice porno dans une boîte de production peu scrupuleuse, elle est prisonnière d’un contrat constamment renouvelé car elle a besoin de rembourser des dettes. Ai Yazawa, encore une fois, parle du mépris (slutshaming) qu’elle subit de la part de son entourage en tant que travailleuse du sexe. Pourtant, l’autrice elle-même se garde encore une fois de tout jugement paternaliste et fait évoluer la narration ainsi que l’attitude des personnages vers davantage de bienveillance et de tolérance à son égard. Dans les deux cas de Shin et Yuri, il y a de la part de l’autrice une humanisation des travailleur-euse-s du sexe et c’est très louable.

A aucun moment Ai Yazawa n’emploie de vocabulaire militant. Le propos féministe est en sous-texte et relève plus d’une interprétation libre que l’on peut discuter. Reste que je perçois Nana comme une superbe ode au courage et à l’humanité des femmes qui vivent le patriarcat au quotidien. D’autant plus que la série propose des modèles de femmes fortes et affirmées. Raconter l’histoire de chanteuses de rock et de punk qui déchirent sur scène, c’est déjà politique.

Pureté du dessin

Non contente d’être une scénariste talentueuse, Ai Yazawa est une excellente dessinatrice. Il y a une finesse dans les traits des visages qui confère une pureté éthérée aux personnages. Les lignes sont anguleuses, tout le monde est beau et fin, sans disgrâce esthétique. Cette perfection formelle est en soi une limite car on peut lui trouver un côté lisse et manquant de réalisme. Les mains ne sont par ailleurs pas très réussies : trop osseuses, tout comme la largeur des bras et des jambes. On a parfois l’impression que mes deux Nana sortent d’une période de famine tellement elles sont maigres. Rassurez-vous, ces petits défauts ne sont pas rédhibitoires.

Le dessin typé manga repose en général sur la mise en valeur des yeux. Dans cette perspective, Ai Yazawa a une capacité à sublimer les différentes nuances du regard de bien belle façon. Qu’ils expriment la tristesse, la joie, la mélancolie ou la malice, il y a de quoi s’abîmer dans les regards des personnages.

Enfin, Ai Yazawa a travaillé dans le milieu de la mode et ça se ressent : les habits sont superbement dessinés. Piercing, robes, chaînes, vestes… la mangaka s’amuse dans le fashion et les look d’enfer.

Seul gros regret, les décors de fond et notamment les paysages urbains : ils n’ont pas été dessinés par l’autrice mais sont des inserts de photos retravaillées. Ce qui est assez insipide.

Conclusion

Il y aurait encore tellement de choses à dire sur ce manga. Notamment le thème du succès commercial et de son coût. J’avertis ici certaines personnes qui comme moi pourraient tomber dans le piège : Nana n’est pas un manga sur le punk (l’autrice semble avoir une connaissance très superficielle du genre) mais un manga sur l’industrie musicale. Il y a souvent beaucoup de fantasmes lorsqu’on parle de carrière musicale, mais le manga me semble assez crédible dès lors que vous vous figurez des jeunes musiciens de pop punk pris dans un succès aussi improbable que stratosphérique. C’est le destin de jeunes stars et non le quotidien du punk moyen qui joue dans des caves et tourne avec un van.

Nana est une œuvre marquante. Ses personnages sont remarquablement écrits et attachants dans leur diversité. Son propos féministe fait honneur à l’autrice, surtout lorsqu’on prend conscience de l’époque à laquelle le manga a commencé à être écrit et le contexte patriarcal de la société japonaise. Encore plus lorsqu’on sait qu’elle a réussi à toucher des générations d’adolescent-es.

Au-delà de la dimension politique, j’ai suivi avec émotion cette bande de jeunes adultes durant tout une tranche de vie, à travers leurs joies et leurs peines. Le bonheur est un équilibre fragile qui repose autant sur la prise en compte de soi et d’autrui, et ça Nana le montre merveilleusement bien. Je referme le tome 21 avec l’espoir qu’un jour Ai Yazawa aille mieux et puisse enfin terminer cette œuvre précieuse.

Autres chroniques sur la toile : les Blablas de Tachan, Les lectures d’Hatchi

Second Œkumen T.1 : Régulus – John Crossford

Régulus est le premier tome de la pentalogie Second Œkumène de John Crossford paru aux éditions Critic en ce mois de mai 2022. John Crossford est le pseudonyme d’un auteur mystère que l’on connaît sans doute sous un autre nom d’après l’éditeur… révélation de l’identité réelle pour la parution du troisième tome. Le pitch du roman ainsi que la campagne de teasing sur les réseaux sociaux de l’éditeur m’avait fortement intrigué, mais je dois dire que j’ai été quelque peu déçu par ce premier opus. Je vous explique pourquoi dans ce billet…

L’Œkumène ou écoumène, vient du grec Oikoumene et désigne l’ensemble des « terres habitées par l’humain ». Le second Œkumène de Crossford correspond donc à l’ensemble des planètes et systèmes solaires exploités par les humains lorsque notre aventure débute, qui aurait donc succédé à un premier Œkumène, celui des temps anciens où l’humanité ne se déployait que sur Terre. Comme vous l’aurez sans doute compris nous avons là affaire à un space opera ayant pour cadre le futur de notre galaxie.

L’empereur se meurt. A près de deux cents ans, les efforts pour prolonger la vie du monarque semblent ne plus suffire et nombreux sont ceux qui agissent dans l’ombre afin de préparer au mieux pour leurs intérêt la fin de cette ère. L’Amiral Wallace est l’un d’entre eux. Halvar IV n’ayant pas d’héritier en âge de régner (trois fils morts et un petit dernier d’a peine un an) une période de régence s’annonce et il s’agit toujours de périodes troublées. Wallace, afin de s’assurer une place proéminente dans le futur ordre des choses (pourquoi pas régent du jeune prince) prend les devant et décide, depuis la capitale Providence, de faire assassiner les membres de la famille impériale mâles et adultes qui pourrait prétendre à la régence. Parmis ceux-ci William Bolton-Dunn, fils d’un des bâtard de l’empereur, jeune officier et pilote surdoué, sur le vaisseau Seventh Star à quelques deux cent années-lumière de là. Il est alors contacté par le domestique du domaine de son père qui lui apprend que sa famille vient de se faire exterminer par les hommes de Wallace et que sa vie est en danger. William parvient à prendre la fuite juste à temps. Une vie de cavale permanente est désormais son seul futur envisageable. Voici le prologue de notre histoire.

Douze ans se sont écoulés depuis ces évènements et John Crossford va nous faire naviguer dans son univers via les perspectives de plusieurs personnages.
Nous découvrirons donc bien sûr, le devenir de William, le fugitif, qui se fait désormais appelé Einar Dahl. Nous découvrirons aussi la jeune Lucy, une alter de quinze ans dans son « école/prison/laboratoire » pour alter.
Pour faire simple : les alter sont des « mutants » (au sens X-meniesque). Au minimum, ce sont des télépathes plus ou moins puissants, et ils sont d’ailleurs la seule « technologie » permettant aux vaisseaux de la Flotte de communiquer instantanément entre eux à travers l’Œkumène. Mais ils peuvent également développer toute sorte d’autres pouvoirs (invisibilité, pyromancie, télékinésie etc…) et ils sont pour cela craints et honnis.
« L’élevage » officiel des alter ainsi que le contrôle du voyage interstellaire est le monopole du consortium Bledsoe-Dandridge, qui lui aussi va tenter de se maintenir dans cette position et commence à avancer certains de ces pions en vue de la mort imminente d’Halvar IV.

Pendant environs les deux cent premières pages (sur 500) nous suivrons uniquement Einar et Lucy. Puis nous serons introduits à l’amiral Allan McGregor, un homme qui vient du prolétariat et a réussi à gravir l’échelle hiérarchique militaire au mérite, contrairement à l’usage qui veut que les postes d’officiers soit attribué aux rejetons de la noblesse. C’est un « loyaliste » qui craint la mort prochaine de l’empereur. Enfin nous ferons la connaissance (très succinctement) du père O’Connor, prêtre idéaliste un peu naïf, envoyé par le cardinal Fortezza (qui manigance pour succéder au pape, lui aussi mourant, et désire restaurer la grandeur perdue de la Sainte Eglise) en mission pour récupérer des alter prisonniers sur différents mondes et les ramener sur la Nouvelle-Rome afin d’organiser un grand procès inquisitorial.

En écrivant ces longues lignes sur le pitch et l’univers de ce roman, je me redis que véritablement ce livre avait tout pour me plaire. Un univers qui, à défaut d’être original, est bien construit et plein de potentialités en terme d’intrigue politique ainsi qu’un panel de protagoniste aux positions sociales très variées, qui permet d’appréhender ledit univers à travers différentes lunettes.
Mais là où le bas blesse, c’est dans l’intrigue en elle même et dans le rythme de la narration.

J’ai ressenti un effet d’inertie tout du long du récit. Les chapitres sur Lucy notamment m’ont paru interminables tant la progression de l’arc de ce personnage est lente, alors même que l’on sait où nous emmène inévitablement ses différentes péripéties, qui m’ont fait l’effet d’obstacles inutiles sur un chemin tracé d’avance. C’est également le cas mais dans une moindre mesure pour l’aventure d’Einar, et ces deux personnages remplissent environ 75% du récit. Ce qui est terrible c’est qu’après 500 pages, j’ai l’impression qu’il ne s’est rien passé du tout, vu que les évènements qui se sont tout de même produit étaient attendus et cela dès les premières lignes. Tout cela étant encore alourdis par des facilités narratives : des hasards facilitateurs gros comme des immeubles de cinquante étages, ou au contraire des contraintes peu crédibles…
Et puis, bon ok, c’est le premier tome d’une pentalogie, mais quand la quatrième de couverture nous vend quatre personnages principaux, je m’attend à les voir un minimum. Sans cette quatrième de couv’, je ne vous aurait même pas mentionné le père O’Connor, qui apparaît dans une trentaine de pages au mieux. Et « SPOILER », l’empereur n’est donc toujours pas mort et au rythme où l’on va je m’attend à ce que sa mort soit l’évènement cliffhanger de la fin du tome 4 !

Bref j’ai été terriblement déçu… Le pire dans cette histoire c’est que je vais sans doute quand même acquérir le second tome qui paraîtra fin juin, parce que je me refuse à croire que l’auteur n’a pas sorti quelque chose de bien de cet univers et des prémices d’intrigue politique qu’il a mises en route. Mais si le rythme ne décolle pas et si les coutures de son ouvrage sont toujours aussi visibles, alors j’abandonnerai.

Si ça se trouve j’aurais critiqué sans le savoir Peter Hamilton, mais tant pis. Au moins le nom de l’auteur ne m’auras pas biaisé dans mon ressenti.


Second Œkumène T.1 : Régulus, John Crossford, Editions Critic (2022), 534 pages


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Le pavillon des combattantes d’Emma Donoghue

La littérature au service de la cause LGBT+, mais pas cette fois

Tu es en 2022 et tu commences un livre dont l’histoire se passe pendant une guerre et pendant une pandémie. Quelle idée. 

J’avoue, j’ai failli refermer ce bouquin au bout de 2 pages. “Je le reprendrai quand les mots pandémie et front de guerre ne se trouveront de nouveau que dans les livres“ m’étais-je dis. Pourtant le sujet de ce roman iralndais m’avait réellement intrigué. Et, en effet, avancer d’une dizaine de pages m’a permis de comprendre que la pandémie et la guerre n’étaient pas les sujets principaux, ni même les plus atroces, auxquels le lecteur est confronté. 

Le pavillon des combattantes est le dernier livre d’Emma Donoghue, autrice irlandaise reconnue comme une des auteur.es de référence de la littérature LGBT+. Ses romans, qui racontent l’amour homosexuel en contexte hostile (notamment Hood et Slammerkin) ont profondement contribué à eveiller l’interet porté sur ce thème en litterature.

Cette fois, Donoghue s’attaque aussi à une autre thématique, celle du « médical ». Comme elle l’avait déjà fait dans Wonder, ce nouveau récit s’articule autour de la maladie, nous livrant aussi beaucoup d’éléments sur d’histoire de la médecine dans ce Dublin de 1918.

LE BACKGROUND ET LA TRAME 

L’histoire raconte trois jours de travail d’une infirmière, Julia Power, qui a en charge la gestion d’un service hospitalier strictement réservé aux femmes enceintes touchées par la grippe espagnole. Les trois jours défilent frénétiquement dans ces pages. Les longues journées de travail de l’infirmière Power et de son assistante bénévole, Bridie Sweeney, sont compliquées, remplies d’urgences, de naissances et de morts. Les heures avancent précipitamment sous les yeux du lecteur et se calment seulement quand Julia et Bridie sont obligées de rentrer chez elles en fin de journée. C’est dans ces moments que le monde extérieur revient à la surface et s’impose à la conscience des personnages et aux yeux du lecteur : la Grande Guerre, la guérilla interne (on évoque la révolte de 1916 et les combats du parti nationaliste iralandais), l’épidémie espagnole qui met KO une ville, un pays entier et qui se répand dans toute l’Europe.  Certaines analogies entre ce background et notre actualité ne peuvent pas passer inaperçues et certains éléments présents dans le récit sont d’une coïncidence impressionnante et angoissante : titres de journaux, affiches publicitaires, annonces radio, consignes d’hygiène sanitaire. Le lecteur de 2022 en reste gêné et fasciné en même temps.

Conflit européen et épidémie sont des éléments présents dans l’histoire, mais pas assez développés. Le très peu de pages utilisées pour décrire le contexte historique sont insuffisantes pour saisir la complexité d’un monde en guerre et d’une société marquée par la pandémie. Probablement, qu’un lecteur contemporain pourrait en être touché et perturbé, étant donné les similitudes troublantes avec notre époque. 

Mais Emma Donoghue n’est pas une écrivaine superficielle. Tout simplement, guerre et épidémie ne sont pas les éléments principaux de ce roman. Ils servent de fond (historico-réaliste) à une histoire qui s’ouvre à des problématiques singulières. Et le sujet de ce livre est vraiment particulier : le travail et les accouchements des femmes irlandaises atteintes par la grippe espagnole au début XX ème siècle.. 

AMES SENSIBLES S’ABSTENIR !

La voix qui narre est celle de l’infirmière Power, le point de vue est donc celui d’une professionnelle, porteuse de connaissances techniques et scientifiques (mais, attention, du siècle dernier hein). C’est ici que l’autrice dégage le point le plus fort et intéressant du roman. La voix et l’expertise d’une infirmière deviennent un moyen pour décrire la médecine, dans son côté le plus pratique et opérationnel. Un après l’autre, les cas cliniques des femmes à risque, que ce soit pour l’accouchement ou pour la grippe, se succèdent, tout comme les procédures chirurgicales, les manœuvres d’accouchement, les soins vitaux d’urgence, les thérapies pharmacologiques (comme le whisky en guise de médicament). Ces éléments, présents tout au long du récit, sont le résultat d’une recherche méticuleuse menée en collaboration avec des historiens de la médecine, qui ont contribué à conférer à ce livre un aspect, en quelque sorte, documentaire. 

Pour ce qui me concerne, le côté documentaire est ce qui m’a le plus fasciné de ce roman. Mais il s’agit d’un élément qui peut soit plaire et intriguer, soit beaucoup déranger. Ames sensibles s’abstenir (!), car vous aurez du mal à poursuivre la lecture tellement les scènes sont détaillées et extrêmement perturbantes. Mais un lecteur passionné par le thème appréciera la justesse des descriptions et les explications pédagogues de chaque problématique (y compris pendant les autopsies). 

UNE FRESQUE HISTORIQUE PAS DU TOUT IDYLLIQUE 

Grossesses, accouchements, le travail des infirmières… tout ce contexte et chaque personnage servent aussi de prétexte pour traiter d’autres sujets, des thèmes qui ne sont sûrement pas au cœur du roman, mais qui tiennent au cœur de l’autrice. Julia Power est une femme qui decide de consacrer sa vie à la science et au but d’aider les autres, toute en mettant de coté le mariage et la famille ; le dr Khatleen Lynn (personnage secondaire de l’histoire et personnage historique dans la vie réelle) est une des femmes-medecin de l’époque mais aussi une militante politique irlandaise, engagée activement dans les mouvements de suffragettes et nationalistes ; l’assistant Bridie Sweeney, est une jeunne fille mal nourrie, témoin de l’inhumanité qui habitait les orphelinats irlandais de l’époque. 

Des thématiques peu développées dans l’histoire, mais présentes et qui forment le puzzle (pas du tout idyllique, vous l’avez compris)  de la fresque historique que l’autrice veut nous livrer.

UNE ÉCRITURE D’ACTION

La plume de Donoghue n’est ni fascinante, ni touchante, ni poétique. Mais elle retranscrit l’action dans une écriture efficace et cohérente avec le style global du roman. Le but n’est pas de creuser dans l’âme des personnages et de leurs drames, mais de mettre en avant et rendre accessibles le plus de détails possible pour permettre au lecteur de vivre des images concrètes et percutantes.

Le pavillon des combattantes est un livre intéressant, qui nous apprend des choses et qui est capable de provoquer des émotions fortes. Dans cette lecture, l’envie de tourner les pages et la peur de découvrir des détails atroces cohabitent en un équilibre qui tracasse le lecteur et le fascine en même temps !

Le pavillon des combattantes, Emma Donoghue, Presses de la Cité (2021), 336 pages

Si vous voulez d’autres avis : Little Pretty Books, Mille (et une) lectures de Maeve

Gideon la neuvième – Tamsyn Muir

Nécromancie et mystères dans l’espace.

« Des nécromanciennes lesbiennes explorent un palais dans l’espace »
– Charles Stross

Gideon la Neuvième, est le premier roman de l’autrice néo-zélandaise Tamsyn Muir, premier volume du cycle Le Tombeau scellé, paru en avril 2022 chez Actes Sud dans la collection Exofictions. Il s’agit d’un cycle qu’on pourrait rattacher au genre de la science-fantasy (de nombreux codes de la fantasy comme la magie, les combats à l’épée, inscrits dans un univers science-fictionel : ici un empire galactique)

Les Neuf Maisons. La Première est celle de l’Empereur,le Roi Immortel, Celui qui a vaincu la mort, Le Résurrecteur. C’est lui qui a ramené à la vie les huit autres. Chaque Maison est implantée sur une planète et les membres des familles dirigeantes de chacune d’elles sont des nécromancien.ne.s . Les Maisons sont toutes spécialisées dans une forme de maîtrise particulière de cette magie.

Gideon est une orpheline, recueillie alors qu’elle était nourrisson, par la Neuvième Maison. Elle a aujourd’hui 18 ans et ne cesse depuis son plus jeune âge de vouloir s’échapper de la planète sinistre qu’occupe la Neuvième.
Lorsque notre récit débute, elle entame sa 86ème tentative d’évasion et cette fois , pense t elle, c’est la bonne !

« En l’an Myriade de Notre Seigneur, la dix millième année du Roi Immortel, le bienveillant Prince de la Mort, Gideon Nav prit son épée, ses bottes et ses magazines pornos et s’évada de la Neuvième Maison »

Mais c’était sans compter sur Harrowhark Nonagesimus, la Respectable Fille, héritière de la Neuvième, qui contrecarre ses plans à la dernière minute !
Les deux jeunes filles passent alors un accord : Harrow laissera sa liberté à Gideon si celle-ci accepte de devenir son cavalier (sorte de champion / garde du corps) et l’accompagne sur la planète de la Première Maison. L’empereur y a convoqué tous.tes les héritier.es des Maisons. Sur place, Harrow ainsi que les jeunes nécromancien.nes représentant les huit autres familles devront se montrer dignes de la fonction suprême de Lycteur.e que l’empereur accordera à ceux d’entre eux qui le mériteront. Pour prouver leur valeur, les convoqués devront surmonter une série d’épreuves et de mystères. La fonction de Lycteur.e, compagnon de bataille et conseiller du Grand Résurrecteur s’accompagne du privilège de l’immortalité, ce qui constitue donc pour la jeune Harrow ainsi que pour les autres jeunes nécromants, un objectif très alléchant.

Ce qui frappe d’entrée de jeu dans Gideon la Neuvième, c’est le ton de la narration et des dialogues. Emprunt d’une familiarité parfois grossière, dans un style très libre, l’écriture est très rafraîchissante (et je dirai même reposante, moi qui sort de la lecture d’Un étranger en Olondre, écrit dans un style beaucoup plus littéraire et poétique )

Au final le roman prend la forme d’un huis clos dans le palais de la Première. Les jeunes nécros et leurs cavaliers vont devoir en affronter les dangers et en découvrir les secrets. Quelque part Gideon la Neuvième donne l’impression de lire un Ils étaient dix (anciennement Les dix petits nègres) avec l’élément magique en prime et cela rend vraiment bien ! Des morts, des disparitions et les protagonistes qui tentent de résoudre l’énigme par eux-mêmes.
Le coté SF du cycle est plutôt absent de ce premier tome qui est vraiment centré sur la découverte des hautes arcanes de la nécromancie et sur les mystères du palais. Mais je pense que la suite de la série aura largement l’occasion d’approfondir l’univers. Moi qui adore le bon worldbuilding, sa quasi absence ne m’a pas du tout gêné, tant le focus sur l’aventure et les personnages est bien réalisé. La relation de détestation et en même temps d’amitié entre Harrow et Gideon donne lieu à des scènes drôles et jubilatoires. Les personnages secondaires sont intéressants et bien caractérisés. Le rythme de l’aventure m’a tenu en haleine tout du long et je n’ai pas vu les pages tourner !

En bref :

  • De la dark magic dans l’espace.
  • Des squelettes, des abominations à combattre, des mystères à résoudre.
  • Deux jeunes femmes badass mais de styles et de caractères diamétralement opposés qui doivent coopérer pour survivre et qui sont très attachantes.
  • Des personnages secondaires engageants et très vite identifiables/différentiables malgré leur nombre assez important.
  • Un univers qui n’est qu’ébauché, mais plein de potentialités.
  • Le mélange « ton drôle/atmosphère dark » délicieusement bien rendu.

Gideon la Neuvième, Le Tombeau Scellé T.1, Tamsyn Muir, Actes Sud (2022), 528 pages


Ailleurs sur la blogosphère : Chut Maman Lit, Toshokan, Navigatrice de l’imaginaire, De livre en livres, De l’autre coté des livres, Vive la SFFF

Trevanian réussit à atteindre le shibumi !

Un roman haletant qui n’a pas pris une ride.

Tous les ans, mes collègues et moi-même sommes dans l’obligation de sélectionner plusieurs œuvres, les résumer et donner aux lecteurs envie de les lire pendant l’été. Cette année, après avoir présenté plusieurs nouveautés, j’ai choisi le roman Shibumi. Je me suis dit que c’était une bonne occasion pour vous en parler aussi. Publié en 1979 et réédité chez Gallmeister il y a quelques années, cet ouvrage est considéré comme un classique du roman d’espionnage. La preuve en est que Don Wislow a écrit un préquel en 2011, Satori, imaginant un nouvel épisode de la vie du personnage principal Nicholaï Hel.

Mais qui est Trevanian ?

Le succès du roman est intimement lié à l’aura de mystère qui a longtemps entouré son auteur que l’on connaissait sous le pseudonyme de Trevanian. L’énigme commence dès son premier roman. La Sanction obtient une renommée mondiale mais aucune information sur l’auteur, qui ne prend pas la peine de le promouvoir. Idem pour les suivants. De nombreuses spéculations se créent dans le monde littéraire, ce qui plaît à Trevanian. Il engage même un individu pour assister à des cocktails mondains pour brouiller les pistes. Quand Shibumi sort, il accepte une interview téléphonique mais aucune indication sur son identité. Le Washington Post révèle en 1983 que Trevanian se nomme en réalité Rodney Whitaker, un texan né au Japon et professeur à l’université. Cependant, de nombreuses personnes doutent de la véracité des faits. On le présume mort en 1987 mais il publie un recueil de nouvelles qui dément l’information. A la suite de cette publication, il accepte deux autres interview par fax, confirmant son identité. Même si on sait que Trevanian est bien Rodney Whitaker, très peu de choses ont pu être réunies sur lui. Il meurt en 2005, laissant un voile de mystère derrière lui.

La culture nippone exacerbée

Shibumi est une ode à la culture japonaise qui, d’après Trevanian et son protagoniste, Nicholaï Alexandrovitch Hel, a été dénaturée par la défaite de la Seconde guerre mondiale. Le mot japonais shibumi se réfère à l’esthétique, un sentiment généré par la beauté simple et subtile. Le personnage de Nicholaï va tenter tout au long de sa vie d’y être fidèle. Sa définition très évasive permet de multiples interprétations. Le roman est divisé en six parties, chacune évocant une stratégie utilisée dans le jeu de go (peut être juste une mini parenthèse qui explique ce qu’est le jeu de go ?)

L’intrigue

Nous ne connaissons pas la date exacte à laquelle se situe l’intrigue mais on sait qu’elle se déroule durant la guerre froide. Une entreprise paragouvernementale nommée la Mother Company contrôle tous les organismes de renseignements occidentaux (CIA, MI6 … etc) pour garder sa mainmise sur le pétrole. Lors d’une fusillade organisée par cette dernière dans un aéroport, l’une des cibles survit. C’est une jeune femme du nom de Hannah Stern. Elle réussit à s’échapper et trouve refuge dans un petit village du pays basque, dans la demeure de Nicholaï Alexandrovitch Hel. Celui-ci est un tueur à gage mondialement connu, réputé pour son efficacité et sa technique particulière, le hoda kurusu (utilisation d’objets ordinaires pour tuer une personne). Hannah Stern va demander à Nicholaï de l’aider dans une entreprise périlleuse : tuer les membres d’une organisation appelée Septembre noir, responsable de la mort de son cousin. Par cette entreprise, elle espère se venger mais aussi honorer la mémoire de son oncle, Asa Stern, grand ami de Nicholaï. Va-t-il accepter, alors qu’il a pris sa retraite depuis deux ans et qu’il est déjà la cible de la Mother Company ?

Mon analyse

Contrairement à la plupart des romans d’espionnage classiques, Trevanian fait le choix de ne pas centrer le sujet de son roman sur le combat entre Hel et la Mother Company. En effet, il consacre 80% de l’ouvrage à l’histoire de Nicholaï. Personnage atypique, c’est certain. D’origine russe mais sans nationalité, né à Shanghai d’une aristocrate ayant fui l’URSS, Nicholaï va être balloté par les évènements qui constituent la « grande histoire ». Il passe de la prise de Shanghai par les japonais au bombardement d’Hiroshima et Nagasaki, puis se retrouve pris entre les Etats-Unis et l’URSS qui contrôlent la ville de Tokyo au lendemain de la guerre. On arrive ensuite dans le pays basque, tiraillé par son envie d’indépendance et son impuissance face à la force de la France et de l’Espagne. De plus, Nicholaï est doté de capacités exceptionnelles, renforcées par une discipline et une détermination de fer. On éprouve à son égard une certaine empathie mais surtout un sentiment de malaise face à cet homme singulier et parfois même « trop » parfait. Il excelle dans absolument tout ce qu’il entreprend, y compris le sexe, qu’il utilise même pour « punir » certaines femmes. Autant dire qu’on repassera pour la figure féministe. Il représente l’idéal oriental, sorte de samouraï des temps modernes, confronté à l’américanisme grandissant dans le monde d’après guerre. Anachronique, certes, mais malgré tout appréciable si on arrive à faire abstraction.

Trevanian offre une critique cinglante des sociétés occidentales, considère les anglais incompétents, les français odieux et arrogants mais surtout, il exècre les américains. Cette société de « marchands », dont les origines constituent la lie de l’ancienne Europe, est malmenée à chaque instant. Elle ne peut rivaliser, selon lui, avec le raffinement de la culture japonaise. Pire, elle ne peut ni l’appréhender, ni la comprendre. Avec talent, il réussit à faire de son héros l’antagonisme total et brillant d’un James Bond fortement diminué (mais tout aussi sexiste rassurez-vous !). Tout ce qui fait partie en général d’un roman d’espionnage durant la guerre froide est détourné, remanié et savamment recréé pour faire de Shibumi une œuvre déroutante et originale. J’ai du relire cet ouvrage découvert il y a quelques années et j’y ai pris autant de plaisir. Je vous conseille fortement d’en faire de même.

Petite anecdote marrante que je ne savais pas où placer

Une note est glissée dans le roman concernant la technique du hoda kurusu utilisé par Hel. En effet, l’auteur précise qu’il ne donnera pas d’explication précise car certaines idées de ses précédents romans ont été appliquées consciencieusement, notamment le vol réussi d’œuvres d’art dans un musée hautement surveillé de Milan, et qu’il ne veut pas risquer de donner d’autres éléments pouvant permettre le succès d’activités criminelles.
Et d’ailleurs, ça ne vous fait pas penser aux méthodes de combat d’un certain (adoré pour ma part) John Wick ?

Autres critiques : Charybde 27, Tu vas t’abîmer les yeux, Les petites lectures de Maud