Nana ou l’art fragile de l’existence

Nana est une série de manga écrite par Ai Yazawa, parue au Japon en 2000 dans le magazine Cookie. C’est Delcourt/Akata qui assume la publication du manga en France. Malheureusement, la série est à l’arrêt depuis 2010 car l’autrice est en proie à des soucis de santé. Une adaptation anime de la série a vu le jour en 2006, mais je ne l’ai pas encore regardée afin d’éviter d’être influencé pour l’écriture de cette chronique.

Les mangas, je n’y connais rien. Que dalle. J’ai bien lu quelques titres par-ci par-là mais Nana est la première grosse série que je me fade en entier. Ce shōjo a désormais une réputation de classique et il semble avoir marqué toute une génération (en majorité des filles). Et ce n’est pas prêt de finir car la série connaît un regain de popularité grâce à la mise en ligne récente de l’anime sur la plateforme ADN.

Beaucoup de femmes de mon entourage ont lu en partie ou en intégralité Nana et en gardent un bon souvenir. En fait, je pense que la série a eu un effet très positif car elle ose aborder et déconstruire des sujets profondément tabous dans une perspective émancipatrice. J’irais même jusqu’à dire que Nana est un shōjo féministe.

Résumé de l’intrigue

Nana Komatsu est une lycéenne sur le point de terminer son année scolaire. Si elle a grandi dans une famille stable et aimante, sa vie n’en est pas moins chaotique ; elle fréquente un homme marié et bien plus âgé qu’elle et s’accroche à cette relation malgré son caractère toxique. Nana rêve de deux choses : rencontrer l’amour avec un grand A et intégrer une école d’art à Tokyo.

Mais tandis que ses meilleurs amis Junko et Kyosuke réussissent le concours d’entrée à l’école, Nana Komatsu est recalée. Résolue tout de même à repasser le concours l’année d’après, elle décide de s’installer à Tokyo et de vivre de petits boulots en attendant la poursuite de ses études.

Nana Osaki a quant à elle traversé une enfance difficile. Abandonnée par sa mère et élevée par sa grand-mère, elle a longtemps éprouvé des difficultés pour se faire des amis. Jusqu’à sa rencontre avec Ren et Nobu, deux musiciens qui lui font découvrir le monde du punk rock. Ce milieu agit sur elle comme une véritable bouffée libératrice et cathartique. Au début du manga, Nana rompt avec Ren avec qui elle vivait une relation fusionnelle. La raison ? Elle refuse de le suivre à Tokyo où il emménage afin de faire avancer la carrière de Trapnest, formation dans laquelle il joue de la guitare. Cependant, Nana Osaki se décide plus tard à vivre à Tokyo pour y fonder son propre groupe de punk, Black Stones, dans lequel elle compte assumer le chant.

Dans le TGV en route pour Tokyo, un jour de forte neige, Nana Osaki rencontre par hasard son homonyme Nana Komatsu. Naît alors entre les deux comparses une amitié forte qui les pousse à monter une colocation ensemble.

Le manga suit ainsi l’histoire imbriquée des deux Nana et de leurs ami-e-s : galères financières et petits boulots, balbutiements et succès des projets musicaux, passions et déboires amoureux… Bref, c’est le récit de jeunes adultes qui grandissent et affrontent les aléas de la vie.

Des personnages remarquablement bien écrits

Ai Yazawa est parvenue à élaborer une galerie de personnages tous plus attachants les uns que les autres. Et il y en a quand même une vingtaine. Même les protagonistes les plus secondaires ont une histoire intéressante et une personnalité distincte. L’introduction progressive de nouveaux personnages, bien loin d’alourdir le récit, renforce sa richesse. Je pense par exemple à Miu, actrice précaire qui enchaîne les tournages mal payés, dont la froideur et la timidité dissimulent un grand mal-être mais également une grande lucidité sur les interactions sociales.

Le personnage de Nana Osaki est en lui-même très touchant. Elle renvoie l’image publique de la rockeuse indépendante et sûre d’elle, d’une franchise cassante à l’égard de son entourage. Mais cette attitude est une protection qui dissimule une grande dépendance affective liée à une angoisse viscérale de la solitude. Beaucoup de personnages ont en fait une face sombre qui se révèle dans l’intime. Le mal-être, la détresse psychologique, voire la dépression, constituent un thème récurrent de la série. Cette douleur se comprend petit à petit à mesure que le récit dévoile des éléments sur le passé et la trajectoire des personnages. L’autrice a même consacré à la fin de deux tomes des pages bonus pour éclairer les origines de Takumi et Nobu, deux protagonistes majeurs.

Face à l’adversité, l’autrice érige la bienveillance comme valeur cardinale. Cette bande d’amis tient le coup car ils communiquent, s’écoutent et se soutiennent mutuellement. Le drame survient justement lorsque la communication fait défaut, notamment dans les derniers tomes. Sur cette question de la bienveillance, le personnage de Yasu est magnifique : c’est l’incarnation du « gars sûr », celui pour qui le bien-être d’autrui est la condition de l’épanouissement de tous. Batteur et leader des Black Stones, Yasu est toujours disponible pour conforter ses proches, à commencer par Nana Osaki. Il anticipe les problèmes interpersonnels avant qu’ils ne dégénèrent. C’est également lui qui gère les relations avec le label de son groupe et rattrape les conneries des autres membres lorsqu’elles peuvent nuire à leur carrière. Bref, on aimerait tous avoir un Yasu dans sa vie. Mais ce n’est pourtant pas un personnage idéal. Sa bonté sacrificielle fait qu’il a tendance à s’oublier lui-même, l’occasion pour Ai Yazawa de suggérer que l’équilibre personnel doit passer aussi par l’écoute de soi.

Mais comme nous allons le voir plus bas, Ai Yazawa a également le talent pour forger des personnages détestables, d’autant plus réussis qu’ils sont raffinés dans leur médiocrité.

Un shōjo féministe ?

Qui dit shōjo dit manga dont la cible est un lectorat féminin. On peut craindre dès lors de tomber dans la romance niaise ou pire, propice à véhiculer une flopée de représentations sexistes. Heureusement avec Nana, ce n’est pas le cas. Bien au contraire.

Certes, les relations intimes forment la colonne vertébrale de la série. Mais elles sont l’occasion de pointer du doigt des formes de violence patriarcale et déconstruire des normes asphyxiantes.

Le parcours de Nana Komatsu est à cet égard terrible. Pour elle, trouver l’âme sœur, se marier, fonder une famille et vivre dans un pavillon incarnent le chemin bien tracé d’une existence réussie. Nombreuses sont ses pensées où elle s’émerveille à l’idée de servir son (futur) compagnon, de se dévouer corps et âme à son bonheur par le travail domestique et le soutien émotionnel. En somme, elle rêve d’être une parfaite mère au foyer. Pourtant, ses premières relations avec les mecs écornent ses illusions: elle est trompée, méprisée, manipulée…. Malgré cela, elle demeure obsédée par la mise en couple et incapable de prendre du temps après une rupture pour évaluer ce qu’elle souhaite dans une relation. Cette injonction intériorisée (être en couple, se marier, enfanter) se révèle particulièrement dramatique dans sa relation avec Takumi. Un homme fourbe, égoïste et violent, parfaitement écrit dans l’antipathie qu’il dégage. La trajectoire de Nana Komatsu donne à voir la brutalité avec laquelle le patriarcat peut s’imposer aux femmes dans le couple hétérosexuel : renoncement aux projets individuels, charge mentale du care dévorante, négation du consentement, dépendance matérielle au mari, éloignement vis à vis des proches…

Rassurez-vous, la série ne tombe pas non plus dans un fatalisme plombant. Nana continue à vivre malgré tout et connaît des instants de joie. L’autrice adopte une position compréhensive vis à vis de son personnage et ne la juge jamais dans ses choix même s’ils vont à l’encontre de ses intérêts. En tant que lecteur, j’ai souvent été agacé par la naïveté du personnage et son acharnement à se mettre dans des situations qui sapent sont bonheur. Mais elle se débrouille aussi comme elle peut avec la société dans laquelle elle vit et la socialisation qu’elle a incorporée.

L’autre focale du manga que je voudrais mettre en valeur est le travail du sexe. Un des personnages principaux de la série est Shin. C’est un ado mineur de 16 ans qui se prostitue auprès de riches bourgeoises. Sans euphémiser sur la dureté de la prostitution (d’ailleurs l’arc de Shin est assez dramatique), l’autrice ne cherche pas à sur-victimiser son personnage et ne lui dénie pas une capacité à prendre lui-même ses décisions. C’est d’autant plus faisable que Shin n’est pas enfermé dans un réseau de proxénètes et est issu d’un milieu relativement aisé. Il a donc une marge de manœuvre contrairement à de nombreuses femmes pour qui la prostitution est parfois une question de survie. On apportera cependant une nuance à ce constat positif dans le sens où la bienveillance à l’égard de Shin s’inscrit peut-être dans l’important laxisme qu’il existe au Japon à l’égard de la prostitution infantile, la pratique y étant assez massive sans qu’il y ait de grande volonté politique pour l’affronter.

La même analyse peut s’opérer avec le personnage de Yuri. Actrice porno dans une boîte de production peu scrupuleuse, elle est prisonnière d’un contrat constamment renouvelé car elle a besoin de rembourser des dettes. Ai Yazawa, encore une fois, parle du mépris (slutshaming) qu’elle subit de la part de son entourage en tant que travailleuse du sexe. Pourtant, l’autrice elle-même se garde encore une fois de tout jugement paternaliste et fait évoluer la narration ainsi que l’attitude des personnages vers davantage de bienveillance et de tolérance à son égard. Dans les deux cas de Shin et Yuri, il y a de la part de l’autrice une humanisation des travailleur-euse-s du sexe et c’est très louable.

A aucun moment Ai Yazawa n’emploie de vocabulaire militant. Le propos féministe est en sous-texte et relève plus d’une interprétation libre que l’on peut discuter. Reste que je perçois Nana comme une superbe ode au courage et à l’humanité des femmes qui vivent le patriarcat au quotidien. D’autant plus que la série propose des modèles de femmes fortes et affirmées. Raconter l’histoire de chanteuses de rock et de punk qui déchirent sur scène, c’est déjà politique.

Pureté du dessin

Non contente d’être une scénariste talentueuse, Ai Yazawa est une excellente dessinatrice. Il y a une finesse dans les traits des visages qui confère une pureté éthérée aux personnages. Les lignes sont anguleuses, tout le monde est beau et fin, sans disgrâce esthétique. Cette perfection formelle est en soi une limite car on peut lui trouver un côté lisse et manquant de réalisme. Les mains ne sont par ailleurs pas très réussies : trop osseuses, tout comme la largeur des bras et des jambes. On a parfois l’impression que mes deux Nana sortent d’une période de famine tellement elles sont maigres. Rassurez-vous, ces petits défauts ne sont pas rédhibitoires.

Le dessin typé manga repose en général sur la mise en valeur des yeux. Dans cette perspective, Ai Yazawa a une capacité à sublimer les différentes nuances du regard de bien belle façon. Qu’ils expriment la tristesse, la joie, la mélancolie ou la malice, il y a de quoi s’abîmer dans les regards des personnages.

Enfin, Ai Yazawa a travaillé dans le milieu de la mode et ça se ressent : les habits sont superbement dessinés. Piercing, robes, chaînes, vestes… la mangaka s’amuse dans le fashion et les look d’enfer.

Seul gros regret, les décors de fond et notamment les paysages urbains : ils n’ont pas été dessinés par l’autrice mais sont des inserts de photos retravaillées. Ce qui est assez insipide.

Conclusion

Il y aurait encore tellement de choses à dire sur ce manga. Notamment le thème du succès commercial et de son coût. J’avertis ici certaines personnes qui comme moi pourraient tomber dans le piège : Nana n’est pas un manga sur le punk (l’autrice semble avoir une connaissance très superficielle du genre) mais un manga sur l’industrie musicale. Il y a souvent beaucoup de fantasmes lorsqu’on parle de carrière musicale, mais le manga me semble assez crédible dès lors que vous vous figurez des jeunes musiciens de pop punk pris dans un succès aussi improbable que stratosphérique. C’est le destin de jeunes stars et non le quotidien du punk moyen qui joue dans des caves et tourne avec un van.

Nana est une œuvre marquante. Ses personnages sont remarquablement écrits et attachants dans leur diversité. Son propos féministe fait honneur à l’autrice, surtout lorsqu’on prend conscience de l’époque à laquelle le manga a commencé à être écrit et le contexte patriarcal de la société japonaise. Encore plus lorsqu’on sait qu’elle a réussi à toucher des générations d’adolescent-es.

Au-delà de la dimension politique, j’ai suivi avec émotion cette bande de jeunes adultes durant tout une tranche de vie, à travers leurs joies et leurs peines. Le bonheur est un équilibre fragile qui repose autant sur la prise en compte de soi et d’autrui, et ça Nana le montre merveilleusement bien. Je referme le tome 21 avec l’espoir qu’un jour Ai Yazawa aille mieux et puisse enfin terminer cette œuvre précieuse.

Autres chroniques sur la toile : les Blablas de Tachan, Les lectures d’Hatchi

« Le livre écorné de ma vie » de Lucius Shepard – Plongée dans les eaux troubles du Mékong

Le livre écorné de ma vie est une novella de l’écrivain américain Lucius Shepard. Sortie en 2009, elle a été traduite en 2021 au sein de l’inénarrable collection Une heure lumière du Belial.

Je suis le commandant Shepard, et cet auteur est mon préféré de la Citadelle

Personnellement, je n’avais jamais entendu parler de Lucius Shepard. C’est un auteur apparemment très reconnu outre-atlantique, avec de multiples prix prestigieux à son palmarès (Hugo, Nebula, Locus, World Fantasy Award). Surtout, la vie du bonhomme a été marquée par de multiples voyages à travers le monde. Vietnam, Egypte, Honduras, Allemagne… Lucius Shepard a crapahuté partout et exercé une palanquée de métiers. Vous allez voir que cette expérience de globe trotter est importante à considérer pour aborder Le livre écorné de ma vie. On se situe entre le récit d’aventure et le fantastique, au sens où l’on ne peut déterminer avec certitude si les phénomènes observés relèvent du surnaturel ou de l’illusion des personnages.

Résumé de l’intrigue

Thomas Cradle est un auteur de science-fiction à succès. Sa vie est confortable, mais il s’ennuie. Tout commence lorsqu’il découvre en surfant sur Amazon un roman écrit par un écrivain portant exactement le même nom que lui. Cradle n’a pourtant jamais entendu parler d’un auteur homonyme. Pire, il semble que le style du roman donne dans l’horreur et le fantastique, genres de prédilection de Thomas Cradle ! Cet homonyme partage en plus les mêmes date et ville de naissance… Piqué par la curiosité, notre héros commande le mystérieux roman et le reçoit quelques jours plus tard. La lecture s’avère encore plus troublante : il y reconnaît le style d’écriture torturé de ses débuts dans la littérature, dénué du formatage imposé par son éditeur par la suite. L’histoire elle-même parle d’un certain T.C. qui entreprend un voyage en bateau sur les rives du Mékong. Sa direction est la Forêt de thé, une zone obscure située quelque part en aval du fleuve, car il y est poussé par une attraction inexplicable. Son voyage se mue rapidement en une descente vers la folie, faite d’hallucinations maléfiques, de perversions sexuelles, voire de pure violence. Mais le récit se termine sans que l’on sache ce qu’est exactement la Forêt de thé.

Fasciné autant que troublé par ce roman écorné, Thomas Cradle décide de partir pour le Cambodge sur les traces de cet alter ego impossible et de cette mystérieuse Forêt de thé…

Un long fleuve pas si tranquille

Le fleuve agit comme une puissante métaphore afin d’exprimer le bad trip. On a forcément en tête le Styx, le fameux cours d’eau de la mythologie grecque qu’il faut emprunter pour passer aux enfers. Dans le cinéma, on peut évoquer Apocalypse Now de Coppola ou encore l’extraordinaire Aguirre la colère de dieu de Herzog, dans lequel on suit un conquistador remonter un fleuve pour trouver l’Eldorado. Une quête aussi vaine que vaniteuse qui se termine dans la mort et la folie. Le fleuve, c’est l’errance dangereuse sur un élément (l’eau) que l’on maîtrise mal. C’est le risque de dériver vers une destination que l’on a pas choisi. Le fleuve est également quelque chose de linéaire, sur lequel le voyage peut vite tourner à la monotonie et plonger dans la torpeur.

Les potentialités narratives du fleuve sont ainsi mise à profit par Lucius Shepard dans sa novella : le Mékong et ses affluents sont le théâtre des délires fiévreux de Cradle, pour qui la réalité se trouble et se superpose avec d’autres univers. Le héros en vient également à consommer de l’opium, fournie par sa compagnonne de voyage Lucy, qu’il utilise comme objet sexuel. Les visions monstrueuses générées par la drogue participent au délire malsain de Cradle, et ne sont pas sans rappeler Lovecraft. Outre cette confusion des sens, le comportement de Cradle devient de plus en plus détestable (égoïsme, manipulations, sexisme), même s’il ne plonge pas aussi loin que d’autres personnages bien particuliers…

Klaus , conquistador complètement zinzin et mégalomane, est ici en difficulté avec une sorte de ouistiti.

Pour rendre compte de ces délires malsains, Lucius Shepard écrit de façon remarquable. Il faut saluer ici l’excellent travail de traduction de Jean-Daniel Brèque. Les phrases sont longues, sinueuses, obsessionnelles. L’auteur recèle une rage en lui et met toutes ses tripes dans son texte. Ses descriptions urbaines (dans les différentes villes-étapes de l’aventure de Cradle) fourmillent de vie et de détails. Shepard connaît bien l’Asie du sud-est du fait de ses voyages et ça se sent. Il a l’art d’extirper l’improbable qui se cache dans de simples scènes de rue, pour le tordre en poésie crade et punk. On a vraiment l’impression d’y être, de perdre les pédales avec le personnage principal.

Le ton est également à charge sur certains sujets. J’ai vu dans ce récit d’aventure une critique ironique des touristes occidentaux en recherche d’exotisme et de sensations fortes, mais qui au final s’enferment dans des hôtels haut de gamme sans chercher à véritablement découvrir le pays dans lequel ils voyagent. Le personnage de Riel est l’incarnation de ce phénomène. Le début de la novella comprend par ailleurs un coup de gueule jubilatoire (bien qu’exagéré) contre le milieu de la blogosphère des critiques en SFFF, c’est assez singulier pour le souligner.

Au rang des défauts, j’aurais apprécié que le voyage dure plus longtemps tellement l’aventure proposée est savoureuse et déroutante. Par ailleurs, les révélations finales ne sont pas renversantes. Rien de grave cependant, c’est le périple qui compte bien plus que sa destination. On tient au final une très bonne novella de fantastique qui se distingue par son écriture viscérale. A placer dans le haut du panier de la collection Une heure lumière !

Autres critiques sur la blogosphère : Just A Word, L’épaule d’Orion, Quoi de neuf sur ma pile ?, Au pays des caves trolls

« Dans la toile du temps » d’Adrian TCHAÏKOVSKY révolutionne la figure de l’alien

Regardez attentivement, une toile d’araignée enserre la planète !

Adrian Tchaïkovsky est un auteur britannique de science-fiction et de fantasy. Son roman Children of time est paru en 2015 et a obtenu le prix Arthur C. Clarke 2016. La traduction française est sortie sous le titre Dans la toile du temps en 2018 chez Denoël dans la collection Lunes d’Encre.

Humain, trop humain

La science-fiction et la littérature en général produisent de façon écrasante des récits anthropocentrés. En effet, la majorité des histoires et des mythes qui nous imprègnent mettent en scène des personnages humains ou se comportant comme tels. Même les animaux qui peuplent les contes, fables et autres dessins animés agissent et réagissent à la façon des humains.

Quoi de plus normal me dira-t-on ? Il faut bien pouvoir s’identifier à ce qui nous ressemble. Surtout, l’humanité est l’unique espèce connue suffisamment intelligente pour engendrer des systèmes de significations élaborés de sorte que l’on puisse les qualifier de « cultures ». Le monde social avec ses structures, ses inégalités et ses normes est quelque chose qui n’existe qu’à l’échelle humaine. Ainsi, les récits que l’on peut imaginer à partir d’humains immergés dans des cultures et des sociétés ont un potentiel narratif infini. Tracas des émotions, luttes de pouvoir, déboires amoureux, cheminements de la pensée, descriptions enflammées… tous ces éléments que l’on retrouve dans la littérature ne sont pas vraiment transposables aux autres êtres vivants car ceux-ci ne connaissent pas les phénomènes sociaux complexes qui traversent les sociétés humaines. En effet, que pourrait-on raconter à propos d’un groupe de baleines sans aller au-delà du conditionnement biologique qui les guide ? C’est l’affaire des documentaires animaliers ou des biologistes, pas de la littérature…

Mais que se passe-t-il lorsque d’autres être vivants accèdent à l’intelligence ? C’est la perspective fascinante que pose l’idée de l’alien, cet être fantasmé doté d’entendement qui vivrait par delà les étoiles.

La science-fiction s’est largement emparée de ce thème, du cliché du petit gris à la créature terrifiante de Ridley Scott et H.R Giger. Mais trop souvent là encore, la vision de l’extraterrestre dans la science-fiction se réduit au calque anthropocentré d’un humanoïde simplement plus évolué sur le plan technologique et mental. Par exemple, et malgré mon admiration pour la franchise, la plupart des espèces extraterrestres que rencontre l’équipage de l’Enterprise dans Star Trek revêtent une dimension « humaine » tant sur le plan physique que culturel. Une flopée d’aliens (les Bajorans par exemple) ne se distinguent des humains que par la racine de leur nez. Les Klingons incarnent la figure du barbare dont le code social repose sur la violence et la défense de l’honneur. Tout cela reste familier vis à vis de notre histoire humaine.

La marque de l’alien dans Star Trek Deep Space 9 : un nez en accordéon ou des tâches de rousseur sur le côté. Attention, la dame à gauche vit en symbiose avec un gros vers dans son ventre !


Pourtant, de nombreux auteurs-ices de SF sont parvenus à concevoir des extraterrestres beaucoup plus intéressants et ambitieux, de sorte qu’ils dégagent véritablement un sentiment d’étrangeté. Il en va ainsi des entités mystérieuses représentées par le monolithe de 2001 l’Odyssée de l’espace, dont les motivations demeurent extrêmement floues. Il en va aussi plus récemment des formes de vie de l’excellent La Nuit du Faune de Romain Lucazeau, qui repoussent les limites de la compréhension sans sacrifier à la crédibilité scientifique.

La planète des singes ?

Dans la toile du temps d’Adrian Tchaïkovsky s’inscrit dans cette démarche consistant à mettre en scène une espèce extraterrestre différente d’un fonctionnement anthropocentré. Et l’auteur britannique va très loin.

Nous sommes quelques centaines d’années dans le futur. L’humanité a colonisé l’ensemble du système solaire bien que la majorité de la population demeure sur Terre. Le débat public planétaire est marqué par une controverse sur les limites de la science. Un mouvement religieux et conservateur s’oppose à différents projets de bioingénierie visant à créer des espèces intelligentes. Certaines tendances de cette vague réfractaire possèdent des branches terroristes qui commettent régulièrement des attentats. Autant dire que les choses sont un peu tendues sur la planète mère…

Le Dr Avrana Kern est une brillante biologiste à la tête d’un projet de recherche expérimentale consistant à « créer » des chimpanzés intelligents. Le lancement de l’expérience doit se dérouler sur le « Monde de Kern », une planète tout juste terraformée à partir de la faune et de la flore terrestres afin d’être adaptée à l’accueil des singes. Le procédé est le suivant : deux capsules sont larguées sur la planète depuis une station en orbite. L’une contient les primates, l’autre un nanovirus qui est censé contaminer ces derniers afin d’accélérer leur processus d’évolution vers l’intelligence et la « civilisation ».

Cependant, l’expérience ne se déroule pas tout à fait comme prévu suite à un incident dont je vous passe les détails pour ne pas trop en révéler. Toujours est-il que l’ensemble des scientifiques impliqués dans le projet meurent à l’exception du Dr Avrana Kern qui se réfugie dans un module de sauvetage avec l’IA de la station orbitale. Les deux comparses s’arrangent pour que Kern soit maintenue en vie sur plusieurs milliers d’années en hibernation afin qu’elle puisse suivre le déroulé de l’évolution des singes intelligents.

Toutefois, ce que le Dr Kern ignore, c’est que le nanovirus n’a pas infecté les singes mais une race d’araignées sauteuses du nom de Portia Labiata

Portia Labiata : quel regard !

Plusieurs milliers d’années s’écoulent. Le conflit entre fanatiques religieux et partisans d’une science sans entrave a dégénéré en guerre mondiale. La Terre a été anéantie par l’hiver nucléaire, ainsi que ses colonies disséminées dans le système solaire. Ce qui reste de l’humanité est parvenu difficilement à construire quelques arches de la dernière chance (la fonte des neiges de l’hiver nucléaire est sur le point de libérer un joyeux cocktail de substances mortelles accumulées durant la guerre) afin de coloniser des mondes habitables. Parmi ces arches, le Gilgamesh se dirige vers la planète habitable la plus proche du système solaire qui n’est autre que le Monde de Kern…

Le récit se divise en deux trames narratives distinctes, alternées, et liées entre elles. On suit d’un côté le point de vue des humains responsables du Gilgamesh et de l’autre l’évolution de la société des araignées sur le Monde de Kern.

La trame du Gilgamesh explore un trope classique dans le space opera : l’impact psychologique d’un voyage interstellaire de plusieurs milliers d’années sur un équipage, notamment vis à vis du décalage temporel entre le temps subjectivement vécu et le temps effectivement vécu. Il faut rajouter à cela l’angoisse qui traverse les personnages vis à vis du fait qu’ils font partie des derniers représentants de l’espèce humaine. Si la situation n’est pas fondamentalement originale, Tchaïkovsky parvient à l’exploiter de façon plutôt pertinente et ne manque pas d’idées de rebondissement. Notons néanmoins quelques faiblesses au niveau des personnages qui manquent beaucoup de relief à part peut-être Holsten le linguiste. Cependant, ce défaut ne gâche pas la lecture, loin de là.

On vit dans une société

Mais la partie incontournable est celle consacrée à la civilisation des araignées. Tchaïkovsky imagine avec brio une espèce intelligente dont les caractéristiques sociales et technologiques sont contraintes par la morphologie arachnide (déplacement en trois dimensions, huit pattes, communication par odeurs, capacité à tisser une toile, etc.). Nous découvrons cette société à travers les yeux (et il y en a plus de deux^^) de Portia, Bianca ou Fabian. Chacun de ces noms ne s’applique pas à une seule araignée mais à plusieurs araignées au cours du temps. Ainsi, chaque chapitre de cette trame décrit les péripéties d’une génération d’araignées et par exemple les différentes Portia qui se succèdent au fil des chapitres appartiennent à la même lignée. L’impression de suivre le même personnage à travers des milliers d’années est très forte car les portiae héritent génétiquement des souvenirs, des connaissances et des savoir-faire de leurs ancêtres. Cette transmission des « Savoirs » est un atout considérable dans la mesure où les araignées peuvent se passer d’un système d’enseignement et progresser beaucoup plus rapidement sur tous les plans de la connaissance. Chaque membre de la société est ainsi imprégné de la mémoire de ses ancêtres.

Au fil des générations, la technologie des araignées progresse mais adopte une orientation qui n’a rien à voir avec le moteur à explosion ou le silicium des composants informatiques. Elle repose entièrement sur les échanges d’informations chimiques et l’exploitation d’autres espèces semi-intelligentes (elles aussi contaminées par le nanovirus). Par exemple, les araignées exploitent la force de travail d’une espèce de fourmis rouges pour réaliser leur travaux industriels et agricoles. Elles contrôlent ces dernières en jouant sur la sécrétion d’odeurs qui fonctionnent de façon analogue à l’algorithme du programme d’une machine. Ce que je vous décris là peut paraître obscur, mais la façon dont Tchaïkovsky creuse cette idée me semble assez vertigineuse et inédite en SF.

Une autre thématique fascinante réside dans la sociologie des araignées. Les structures familiales y sont pour ainsi dire inexistantes, remplacées par des groupes affinitaires (les « clans ») d’individus nés la même année et rassemblés à leur naissance afin d’apprendre les bases de la vie collective. Tout au long de leur vie, les différents membres d’un clan restent liés entre eux. Plus intéressant encore, la société arachnide est profondément matriarcale. Après l’accouplement, il est en effet de coutume que la femelle (beaucoup plus grosse) dévore le mâle tout cru. Cela conditionne tout un rapport social où les mâles sont perçus comme des être inférieurs aux femelles, qui dirigent [brutalement] la société dans tous les domaines. L’histoire des Portiae Labiata est aussi l’histoire de l’émancipation des mâles et c’est assez touchant. J’y ai vu une façon renversée de dénoncer la société patriarcale qui est la notre (un peu comme dans la série youtube Martin sexe faible).

Déesse, montre-moi la voie

La religion occupe une place centrale dans le roman. Le culte et le sacré sont abordés dans les deux trames narratives, mais c’est encore une fois chez les araignées que le propos est le plus intéressant. Souvenez-vous, le corps du Dr Kern est demeuré dans un satellite autour de la planète des arachnides. Avant de se placer en stase, elle s’est arrangée avec l’IA de l’appareil pour diffuser par radio en continu un ensemble de problèmes mathématiques en direction de la planète. Ces équations constituent à la base un test d’intelligence: une fois que les destinataires les auront résolues, Kern entrera en contact avec eux car elle les jugera suffisamment avancés. Or un culte religieux se met en place chez les araignées lorsqu’elles découvrent ce mystérieux signal, dont la provenance stellaire est de suite interprétée comme le message divin de leur déesse créatrice (ce qui est littéralement le cas). Lorsqu’elles parviennent à déchiffrer les équations et comprendre que l’intelligence perchée dans une pauvre capsule au-dessus de leurs tête est effectivement leur créatrice et qu’elles peuvent interagir avec elle, les bouleversements sociaux et narratifs occasionnés sont passionnants à suivre. Cette réflexion sur la religion, et en miroir sur la science, constitue à mon sens un gros point fort du roman.

Conclusion : drôles de petites bêtes

Je n’ai fait qu’effleurer la richesse des thématiques que traite Dans la toile du temps. J’aurais pu vous parler de la folie égocentrique d’Avrana Kern, de la guerre contre les fourmis ou encore des accords commerciaux araignées/écrevisses. Mais cette chronique est déjà beaucoup trop longue. Retenez que ce livre vous balance des kilotonnes de sens of wonder grâce à l’originalité et la diversité de son propos. Tchaïkovsky est crédible dans son imagination arachnide : on sent qu’il a un background en zoologie et tout ce qui se passe semble scientifiquement possible. Je veux rassurer les plus méfiants : non ce n’est pas de la hard sf et non il n’y a aucune difficulté de lecture. Le roman n’est pas une collection de réflexions. Celles-ci se dévoilent à travers l’histoire et le vécu des personnages. Et Tchaïkovsky fait preuve d’une grande efficacité narrative. Cerise sur le gâteau : le final est absolument épique. Vous n’avez jamais vu ça en SF, je vous le promets. Je recommande donc chaudement ce roman à celles et ceux qui recherchent une SF originale et qui n’a pas honte d’étoffer son univers.

Je vous renvoie également vers les chroniques d’Apophis, de Just a Word ou du Pays des caves trolls pour des avis positifs, mais aussi celle du Chien critique et de Sometimes a book qui sont plus sceptiques.

Un mot sur la suite

Adrian Tchaïkovsky a publié une suite à ce roman : Dans les profondeurs du temps, également parue chez Denoël en 2021. Cependant, je ne sais pas si on peut parler de cycle car les deux histoires peuvent tout à fait se lire séparément. Personnellement, j’ai été un peu déçu par cette nouvelle histoire. L’auteur ne renie pas sa volonté de proposer une SF ambitieuse et animalière, et c’est encore une réussite à cet égard. On y trouve même une dimension horrifique plutôt absente dans le livre précédent et une réflexion importante sur le langage et la communication. Mais globalement, le récit est beaucoup plus inégal et comporte de nombreuses longueurs. Cela reste une lecture plaisante, mais pas incontournable à mon sens.