Nana ou l’art fragile de l’existence

Nana est une série de manga écrite par Ai Yazawa, parue au Japon en 2000 dans le magazine Cookie. C’est Delcourt/Akata qui assume la publication du manga en France. Malheureusement, la série est à l’arrêt depuis 2010 car l’autrice est en proie à des soucis de santé. Une adaptation anime de la série a vu le jour en 2006, mais je ne l’ai pas encore regardée afin d’éviter d’être influencé pour l’écriture de cette chronique.

Les mangas, je n’y connais rien. Que dalle. J’ai bien lu quelques titres par-ci par-là mais Nana est la première grosse série que je me fade en entier. Ce shōjo a désormais une réputation de classique et il semble avoir marqué toute une génération (en majorité des filles). Et ce n’est pas prêt de finir car la série connaît un regain de popularité grâce à la mise en ligne récente de l’anime sur la plateforme ADN.

Beaucoup de femmes de mon entourage ont lu en partie ou en intégralité Nana et en gardent un bon souvenir. En fait, je pense que la série a eu un effet très positif car elle ose aborder et déconstruire des sujets profondément tabous dans une perspective émancipatrice. J’irais même jusqu’à dire que Nana est un shōjo féministe.

Résumé de l’intrigue

Nana Komatsu est une lycéenne sur le point de terminer son année scolaire. Si elle a grandi dans une famille stable et aimante, sa vie n’en est pas moins chaotique ; elle fréquente un homme marié et bien plus âgé qu’elle et s’accroche à cette relation malgré son caractère toxique. Nana rêve de deux choses : rencontrer l’amour avec un grand A et intégrer une école d’art à Tokyo.

Mais tandis que ses meilleurs amis Junko et Kyosuke réussissent le concours d’entrée à l’école, Nana Komatsu est recalée. Résolue tout de même à repasser le concours l’année d’après, elle décide de s’installer à Tokyo et de vivre de petits boulots en attendant la poursuite de ses études.

Nana Osaki a quant à elle traversé une enfance difficile. Abandonnée par sa mère et élevée par sa grand-mère, elle a longtemps éprouvé des difficultés pour se faire des amis. Jusqu’à sa rencontre avec Ren et Nobu, deux musiciens qui lui font découvrir le monde du punk rock. Ce milieu agit sur elle comme une véritable bouffée libératrice et cathartique. Au début du manga, Nana rompt avec Ren avec qui elle vivait une relation fusionnelle. La raison ? Elle refuse de le suivre à Tokyo où il emménage afin de faire avancer la carrière de Trapnest, formation dans laquelle il joue de la guitare. Cependant, Nana Osaki se décide plus tard à vivre à Tokyo pour y fonder son propre groupe de punk, Black Stones, dans lequel elle compte assumer le chant.

Dans le TGV en route pour Tokyo, un jour de forte neige, Nana Osaki rencontre par hasard son homonyme Nana Komatsu. Naît alors entre les deux comparses une amitié forte qui les pousse à monter une colocation ensemble.

Le manga suit ainsi l’histoire imbriquée des deux Nana et de leurs ami-e-s : galères financières et petits boulots, balbutiements et succès des projets musicaux, passions et déboires amoureux… Bref, c’est le récit de jeunes adultes qui grandissent et affrontent les aléas de la vie.

Des personnages remarquablement bien écrits

Ai Yazawa est parvenue à élaborer une galerie de personnages tous plus attachants les uns que les autres. Et il y en a quand même une vingtaine. Même les protagonistes les plus secondaires ont une histoire intéressante et une personnalité distincte. L’introduction progressive de nouveaux personnages, bien loin d’alourdir le récit, renforce sa richesse. Je pense par exemple à Miu, actrice précaire qui enchaîne les tournages mal payés, dont la froideur et la timidité dissimulent un grand mal-être mais également une grande lucidité sur les interactions sociales.

Le personnage de Nana Osaki est en lui-même très touchant. Elle renvoie l’image publique de la rockeuse indépendante et sûre d’elle, d’une franchise cassante à l’égard de son entourage. Mais cette attitude est une protection qui dissimule une grande dépendance affective liée à une angoisse viscérale de la solitude. Beaucoup de personnages ont en fait une face sombre qui se révèle dans l’intime. Le mal-être, la détresse psychologique, voire la dépression, constituent un thème récurrent de la série. Cette douleur se comprend petit à petit à mesure que le récit dévoile des éléments sur le passé et la trajectoire des personnages. L’autrice a même consacré à la fin de deux tomes des pages bonus pour éclairer les origines de Takumi et Nobu, deux protagonistes majeurs.

Face à l’adversité, l’autrice érige la bienveillance comme valeur cardinale. Cette bande d’amis tient le coup car ils communiquent, s’écoutent et se soutiennent mutuellement. Le drame survient justement lorsque la communication fait défaut, notamment dans les derniers tomes. Sur cette question de la bienveillance, le personnage de Yasu est magnifique : c’est l’incarnation du « gars sûr », celui pour qui le bien-être d’autrui est la condition de l’épanouissement de tous. Batteur et leader des Black Stones, Yasu est toujours disponible pour conforter ses proches, à commencer par Nana Osaki. Il anticipe les problèmes interpersonnels avant qu’ils ne dégénèrent. C’est également lui qui gère les relations avec le label de son groupe et rattrape les conneries des autres membres lorsqu’elles peuvent nuire à leur carrière. Bref, on aimerait tous avoir un Yasu dans sa vie. Mais ce n’est pourtant pas un personnage idéal. Sa bonté sacrificielle fait qu’il a tendance à s’oublier lui-même, l’occasion pour Ai Yazawa de suggérer que l’équilibre personnel doit passer aussi par l’écoute de soi.

Mais comme nous allons le voir plus bas, Ai Yazawa a également le talent pour forger des personnages détestables, d’autant plus réussis qu’ils sont raffinés dans leur médiocrité.

Un shōjo féministe ?

Qui dit shōjo dit manga dont la cible est un lectorat féminin. On peut craindre dès lors de tomber dans la romance niaise ou pire, propice à véhiculer une flopée de représentations sexistes. Heureusement avec Nana, ce n’est pas le cas. Bien au contraire.

Certes, les relations intimes forment la colonne vertébrale de la série. Mais elles sont l’occasion de pointer du doigt des formes de violence patriarcale et déconstruire des normes asphyxiantes.

Le parcours de Nana Komatsu est à cet égard terrible. Pour elle, trouver l’âme sœur, se marier, fonder une famille et vivre dans un pavillon incarnent le chemin bien tracé d’une existence réussie. Nombreuses sont ses pensées où elle s’émerveille à l’idée de servir son (futur) compagnon, de se dévouer corps et âme à son bonheur par le travail domestique et le soutien émotionnel. En somme, elle rêve d’être une parfaite mère au foyer. Pourtant, ses premières relations avec les mecs écornent ses illusions: elle est trompée, méprisée, manipulée…. Malgré cela, elle demeure obsédée par la mise en couple et incapable de prendre du temps après une rupture pour évaluer ce qu’elle souhaite dans une relation. Cette injonction intériorisée (être en couple, se marier, enfanter) se révèle particulièrement dramatique dans sa relation avec Takumi. Un homme fourbe, égoïste et violent, parfaitement écrit dans l’antipathie qu’il dégage. La trajectoire de Nana Komatsu donne à voir la brutalité avec laquelle le patriarcat peut s’imposer aux femmes dans le couple hétérosexuel : renoncement aux projets individuels, charge mentale du care dévorante, négation du consentement, dépendance matérielle au mari, éloignement vis à vis des proches…

Rassurez-vous, la série ne tombe pas non plus dans un fatalisme plombant. Nana continue à vivre malgré tout et connaît des instants de joie. L’autrice adopte une position compréhensive vis à vis de son personnage et ne la juge jamais dans ses choix même s’ils vont à l’encontre de ses intérêts. En tant que lecteur, j’ai souvent été agacé par la naïveté du personnage et son acharnement à se mettre dans des situations qui sapent sont bonheur. Mais elle se débrouille aussi comme elle peut avec la société dans laquelle elle vit et la socialisation qu’elle a incorporée.

L’autre focale du manga que je voudrais mettre en valeur est le travail du sexe. Un des personnages principaux de la série est Shin. C’est un ado mineur de 16 ans qui se prostitue auprès de riches bourgeoises. Sans euphémiser sur la dureté de la prostitution (d’ailleurs l’arc de Shin est assez dramatique), l’autrice ne cherche pas à sur-victimiser son personnage et ne lui dénie pas une capacité à prendre lui-même ses décisions. C’est d’autant plus faisable que Shin n’est pas enfermé dans un réseau de proxénètes et est issu d’un milieu relativement aisé. Il a donc une marge de manœuvre contrairement à de nombreuses femmes pour qui la prostitution est parfois une question de survie. On apportera cependant une nuance à ce constat positif dans le sens où la bienveillance à l’égard de Shin s’inscrit peut-être dans l’important laxisme qu’il existe au Japon à l’égard de la prostitution infantile, la pratique y étant assez massive sans qu’il y ait de grande volonté politique pour l’affronter.

La même analyse peut s’opérer avec le personnage de Yuri. Actrice porno dans une boîte de production peu scrupuleuse, elle est prisonnière d’un contrat constamment renouvelé car elle a besoin de rembourser des dettes. Ai Yazawa, encore une fois, parle du mépris (slutshaming) qu’elle subit de la part de son entourage en tant que travailleuse du sexe. Pourtant, l’autrice elle-même se garde encore une fois de tout jugement paternaliste et fait évoluer la narration ainsi que l’attitude des personnages vers davantage de bienveillance et de tolérance à son égard. Dans les deux cas de Shin et Yuri, il y a de la part de l’autrice une humanisation des travailleur-euse-s du sexe et c’est très louable.

A aucun moment Ai Yazawa n’emploie de vocabulaire militant. Le propos féministe est en sous-texte et relève plus d’une interprétation libre que l’on peut discuter. Reste que je perçois Nana comme une superbe ode au courage et à l’humanité des femmes qui vivent le patriarcat au quotidien. D’autant plus que la série propose des modèles de femmes fortes et affirmées. Raconter l’histoire de chanteuses de rock et de punk qui déchirent sur scène, c’est déjà politique.

Pureté du dessin

Non contente d’être une scénariste talentueuse, Ai Yazawa est une excellente dessinatrice. Il y a une finesse dans les traits des visages qui confère une pureté éthérée aux personnages. Les lignes sont anguleuses, tout le monde est beau et fin, sans disgrâce esthétique. Cette perfection formelle est en soi une limite car on peut lui trouver un côté lisse et manquant de réalisme. Les mains ne sont par ailleurs pas très réussies : trop osseuses, tout comme la largeur des bras et des jambes. On a parfois l’impression que mes deux Nana sortent d’une période de famine tellement elles sont maigres. Rassurez-vous, ces petits défauts ne sont pas rédhibitoires.

Le dessin typé manga repose en général sur la mise en valeur des yeux. Dans cette perspective, Ai Yazawa a une capacité à sublimer les différentes nuances du regard de bien belle façon. Qu’ils expriment la tristesse, la joie, la mélancolie ou la malice, il y a de quoi s’abîmer dans les regards des personnages.

Enfin, Ai Yazawa a travaillé dans le milieu de la mode et ça se ressent : les habits sont superbement dessinés. Piercing, robes, chaînes, vestes… la mangaka s’amuse dans le fashion et les look d’enfer.

Seul gros regret, les décors de fond et notamment les paysages urbains : ils n’ont pas été dessinés par l’autrice mais sont des inserts de photos retravaillées. Ce qui est assez insipide.

Conclusion

Il y aurait encore tellement de choses à dire sur ce manga. Notamment le thème du succès commercial et de son coût. J’avertis ici certaines personnes qui comme moi pourraient tomber dans le piège : Nana n’est pas un manga sur le punk (l’autrice semble avoir une connaissance très superficielle du genre) mais un manga sur l’industrie musicale. Il y a souvent beaucoup de fantasmes lorsqu’on parle de carrière musicale, mais le manga me semble assez crédible dès lors que vous vous figurez des jeunes musiciens de pop punk pris dans un succès aussi improbable que stratosphérique. C’est le destin de jeunes stars et non le quotidien du punk moyen qui joue dans des caves et tourne avec un van.

Nana est une œuvre marquante. Ses personnages sont remarquablement écrits et attachants dans leur diversité. Son propos féministe fait honneur à l’autrice, surtout lorsqu’on prend conscience de l’époque à laquelle le manga a commencé à être écrit et le contexte patriarcal de la société japonaise. Encore plus lorsqu’on sait qu’elle a réussi à toucher des générations d’adolescent-es.

Au-delà de la dimension politique, j’ai suivi avec émotion cette bande de jeunes adultes durant tout une tranche de vie, à travers leurs joies et leurs peines. Le bonheur est un équilibre fragile qui repose autant sur la prise en compte de soi et d’autrui, et ça Nana le montre merveilleusement bien. Je referme le tome 21 avec l’espoir qu’un jour Ai Yazawa aille mieux et puisse enfin terminer cette œuvre précieuse.

Autres chroniques sur la toile : les Blablas de Tachan, Les lectures d’Hatchi

3 réflexions sur « Nana ou l’art fragile de l’existence »

  1. Tout d’abord merci pour le lien !
    J’ai beaucoup aimé lire ton article qui apporte un bel éclairage sur ce qu’on peut trouver dans ce titre culte.
    Effectivement l’autrice a écrit des personnages marquant, qui nous chamboulent et restent longtemps dans un coin de notre tête. Effectivement l’autrice nous pousse à nous interroger sur cette société patriarcale dans laquelle on vit.
    Et très bon focus sur le rapport de l’autrice au sexe sous toutes ses formes même monétisées.
    Tu as raison, il y aurait encore à dire aussi sur l’industrie musicale pop au Japon et le rôle des médias.
    Alors que je l’ai relu il n’y a pas longtemps, tu m’as encore donné envie de le relire ^^

    Aimé par 1 personne

    1. Merci beaucoup pour ce chouette commentaire, ça me fait très plaisir et je suis heureux si mon article t’a donné envie de le relire^^

      C’est un manga très riche en termes de thématiques, c’est vraiment bluffant ! Et maintenant je vais enfin pouvoir m’atteler à l’anime^^

      J’aime

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