Plongez dans l’effervescence de la Belle Epoque avec le peintre italien Boldini.
Exposition du 29 mars au 24 juillet 2022 au Petit Palais, Paris
Élégance et mouvement.
Deux mots qui me viennent à l’esprit pour décrire les œuvres de Giovanni Boldini (1842 – 1931).
De ses portraits en pied de la bourgeoisie parisienne de la Belle Époque se dégagent une élégance par la posture des modèles, les coloris et les robes d’une grande beauté. Vous tomberez sous le charme des portraits de Mrs Howard-Johnston (1906) ou encore celui de Miss Bell (1903 [voir l’affiche]) dans leurs robes roses.
Ensuite le mouvement, un élément que l’on retrouve aussi dans ses portraits, dans le traitement des robes de soirées. Des coups de pinceaux rapides donnent cet élan renforçant le glamour.
D’autres tableaux rappellent des photographies, prises sur le vif comme le tableau Le peintre John Lewis Brown avec sa femme et sa fille (1890). Le fond est neutre, le peintre sourit en regardant devant lui. Sa fille à sa droite, un peu en retrait, sa femme à sa gauche presque hors cadre. Ils marchent, sortant d’une soirée peut-être. Boldini a figé cet instant à coups de pinceaux.
Ce sont les portraits qui ont fait la renommée du peintre italien. En 1864, à Florence (Italie), Boldini expérimente pourtant différents genres mais c’est le portrait qu’il privilégie. Après Londres, c’est à Paris qu’il s’installe : la capitale se modernise devenant la Ville Lumière.
A Paris, Boldini vend ses toiles par l’intermédiaire de la galerie d’art Goupil. Celle-ci lui impose de peindre des scènes de genre et des scènes parisiennes très en vogue en 1870. Mais lorsque la mode passe, Boldini revient aux portraits. Grâce à ses connaissances, notamment sa muse et maîtresse, la comtesse de Rasty, Boldini se fait un nom dans les milieux mondains.
Boldini s’intéresse aussi bien à la peinture anglaise (avec Reynolds et Gainsborough également connus pour leurs portraits) qu’à la peinture hollandaise (Vermeer, Frans Hals…) Il développe son propre style : l’allongement des membres comme sur le portrait de Emiliana Concha de Cosa où les bras et les doigts sont étirés ; et des coups de pinceaux qui au fil des années, se font de plus en plus rapides . D’ailleurs dans son portait, la marquise Luisa Casati semble prête à s’envoler avec ses plumes de paons (1813).
Boldini est observateur et a un regard critique sur la société. Il ne se laisse pas régenter par ses commanditaires si bien que certaines de ses œuvres seront refusées, jugées inconvenantes.
Vous découvrirez plusieurs facettes du peintre à travers 150 œuvres exposées : gravures, dessins, objets, tableaux, certains immenses d’autres plus petits, intimes ; portraits ou paysages si beaux qu’on s’y croirait sur cette plage de galets à Étretat ou dans cette rue pavée de Paris.
Boldini n’était pas réputé pour être tendre avec ses modèles. Il suffit de voir la posture de Rita de Acosta Lydig (1911) pour avoir mal aux bras. Pourtant, certaines femmes n’hésitaient pas à attendre des mois et à payer cher pour se faire « boldiniser ».
D’ailleurs Sem, caricaturiste et proche de Boldini, le caricature en le représentant petit avec une grosse tête, un peu grotesque. Il le décrit comme tyrannique. Malgré ce côté autoritaire, vous découvrirez des tableaux plus intimes, ceux qu’il n’a jamais exposés comme ceux représentant son atelier ou encore des études préparatoires.
A travers cette exposition, le Petit Palais, nous plonge dans l’effervescence de Paris pour revivre les plaisirs de la Belle Époque et nous faire rêver.
Exposition au Petit Palais du 10 mars au 10 juillet 2022
Albert Edelfelt. Ce nom de vous dit rien ? Et pourtant, vous avez sans doute déjà vu l’un de ses tableaux dans vos livres d’histoire : le portrait de Louis Pasteur, peint en 1885, montrant le scientifique dans son laboratoire, entouré d’instruments et de récipients. Il tient à la main une fiole contenant un morceau de moelle épinière de lapin enragé. Ce tableau très réaliste, peint l’année où Pasteur met au point le vaccin contre la rage, vaut à Albert Edelfelt la légion d’honneur. La diffusion de ce portrait a contribué à la célébrité du peintre et incité de nombreuses personnes à se faire vacciner.
A travers cette exposition, le Petit Palais et le musée d’art de l’Ateneum d’Helsinki, mettent en valeur l’art nordique à travers le peintre finlandais Albert Edelfelt (1854-1905), quelque peu oublié du grand public.
L’exposition retrace la carrière du peintre qui a vécu entre la France et son pays natal la Finlande. Les œuvres d’Albert Edelfelt ont permis de revaloriser l’art finlandais dans un contexte de domination russe. Il commence par la peinture d’histoire, il a même reçu une subvention du gouvernement finlandais afin de promouvoir l’histoire du pays ; mais ce sont ses portraits et ses paysages qui feront sa renommée.
L’exposition commence par deux somptueux tableaux de grande taille : Le Convoi (1879) représentant une famille en deuil traversant un lac sur une barque, ainsi que Les enfants au bord de l’eau (1884) que vous pouvez voir en partie sur l’affiche de l’exposition. Ce qui frappe au premier regard c’est la lumière vibrante qui s’en dégage et ébloui le visiteur. Une photographie n’aurait pas pu rendre la lumière se reflétant sur l’eau aussi délicate.
La lumière et les couleurs sont des éléments essentiels aux tableaux de nombreux peintres nordiques. Je pense notamment à Peder Severin Kroyer, un peintre danois qui a peint de magnifiques paysages, des étendues de sable, le bleu de la mer se mélangeant au bleu du ciel.
Albert Edelfelt a fait aussi de nombreux portraits aussi bien de paysans finlandais que ceux des membres de sa famille ou de la famille de l’Empereur de Russie. Les plus connus sont les portraits de la famille de Pasteur avec qui il est resté en contact même après la mort du scientifique. D’ailleurs, vous serez touché par le portrait de la veuve Pasteur : vêtue du noir du deuil, elle regarde le visiteur. Et si vous observez bien son regard, vous percevrez toute son émotion.
Vous apprécierez aussi le Service divin au bord de la mer (1881) qui est le premier tableau finlandais acheté par l’État français en 1882 et qui représente un office religieux en extérieur se déroulant en Finlande ou encore le Village incendié, son premier succès au Salon de 1879, représentant la révolte de paysans finlandais en 1596.
A Paris en 1874, Albert Edelfelt côtoie les impressionnistes sans toutefois en faire partie. Le peintre finlandais conserve des critères qui lui son propre : le travail du détail et de la lumière, une vision réaliste de ce qui l’entoure, des couleurs lisses.
Albert Edelfelt est un artiste à découvrir ou redécouvrir, au Petit Palais jusqu’au 10 juillet.
Portrait of the Artist’s Mother, au Centre Pompidou.
J’ai le plaisir de vous proposer la première chronique sur une exposition de Drums n Books. Pour l’occasion je vais vous parler art contemporain avec deux expositions consacrées au sculpteur américain Charles Ray en ce moment à Paris : au Centre Pompidou et à la Bourse de Commerce.
Je ne connaissais pas du tout cet artiste et je ne m’étais pas vraiment renseignée sur lui au préalable. C’était donc une totale découverte de son œuvre. Et une agréable découverte !
Qui est Charles Ray ?
Peu exposé en France jusqu’à aujourd’hui, Charles Ray est considéré comme l’un des artistes contemporains les plus importants des dernières décennies. Né en 1953 à Chicago, son travail artistique se focalise essentiellement sur la sculpture. A travers son œuvre, il tente de répondre à la question : qu’est-ce que la sculpture contemporaine ? Au fil des années, il ne va cesser de se renouveler pour répondre à cette question. Ses réalisations sont très diverses selon les périodes de sa carrière.
Boy with Frog, à la Bourse de Commerce.
L’artiste expérimente avec différents matériaux : fibre de verre peinte, acier inoxydable, aluminium, béton, marbre ou encore papier. Il utilise même le corps humain directement comme matériau de sculpture au travers de performances retranscrites en photos ou films. Il mélange également techniques traditionnelles et modernes : il a aussi bien recours à la modélisation 3D qu’à la fabrication artisanale du papier ou à un savoir-faire japonais ancestral. Le choix du matériau et le processus de réalisation peuvent ainsi prendre plusieurs années selon les oeuvres et jouent un rôle essentiel dans l’appréhension de celles-ci. Par exemple, pour créer le camion cabossé de Unbaled Truck, Charles Ray a fait compresser un camion lui rappelant sa première voiture. Une fois comprimé à la manière d’un César, l’artiste a ensuite « déballoté » le camion pièce par pièce pour le recomposer à son état d’origine.
Le jeu sur l’échelle et les proportions occupe aussi une place importante dans le travail de Charles Ray et crée un sentiment d’étrangeté autour de ses sculptures. Par exemple, Family Romance met en scène une famille modèle composée du père, de la mère, du fils et de la fille se tenant tous par la main. Mais tous les membres de la famille font la même taille : leurs proportions sont conservées mais leur échelle est différente. La série de Fall’ 91 joue aussi avec cette idée. Elle est composée de mannequins féminins de grands magasins habillés dans des tenues de l’époque. Mais si toutes les proportions d’un mannequin normal sont respectées, les sculptures ont été augmentées de 30%. Elles mesurent ainsi près de 2m50. A une certaine distance, la sculpture semble être à la bonne taille. Mais lorsque nous nous rapprochons, celle-ci grandit, à moins que ce ne soit nous qui rapetissions… Fall’ 91 nous montre aussi que Charles Ray travaille beaucoup sur la place de la sculpture dans l’espace et sa relation au spectateur. Pour lui, visiteur et œuvre d’art se retrouve dans un espace commun, en lien direct. C’est pourquoi ses œuvres sont généralement posées à même le sol, sans piédestal.
« Mes sculptures ne sont pas dans l’espace, elles sont en relation avec lui […]. Mes sculptures sont faites d’espaces. »
Charles Ray
Cette volonté de Charles Ray de jouer sur le lien entre espace, œuvre et visiteur est particulièrement perceptible dans son œuvre Yes. Montrée dans une pièce à part, Yes présente une photo de Charles Ray quelques minutes après avoir pris du LSD. Elle est accrochée sur un mur blanc. Rien d’extraordinaire à première vue. Seulement le cadre contenant la photo et le mur sont incurvés. En rentrant dans la pièce, on a l’impression que le mur du fond est droit alors que les murs latéraux se courbent, mais quand on se déplace dans l’espace, la pièce bouge et on se rend compte que c’est en fait le mur du fond qui est convexe.
Je trouve que la plupart des œuvres de Charles Ray sont accessibles à tous de manière immédiate. La sculpture permet une certaine instantanéité, un contact proche entre l’oeuvre d’art et le public. Mais les créations de l’Américain ont aussi différents niveaux de lecture. Il est intéressant de voir le processus de l’artiste et comment il s’inscrit dans l’histoire de la sculpture de manière générale. Charles Ray a une très grande connaissance de l’histoire de l’art, classique comme contemporain, et cela se ressent dans son travail. Il y a de nombreuses références à la sculpture classique et à la peinture occidentale, dans une moindre mesure. Portrait of the Artist’s Mother fait ainsi penser à l’Olympia de Manet, alors que Shoe Tie renvoie au Garçon accroupi de Michel-Ange et Future Fragment on a Solid Base au Pied gauche sur gaine à rinceaux et cannelures de Rodin.
Shoe Tie de Charles Ray au Centre Pompidou et Garçon accroupi de Michel-Ange.
Charles Ray reprend les codes de l’art mais les détourne pour les actualiser et les rendre plus contemporain. Ainsi, quand il imagine avec Horse and Rider une statue équestre – qui représente habituellement un homme de pouvoir dans une pose de conquête ou de force – c’est pour se représenter lui-même en cowboy fatigué aux épaules tombantes. S’il utilise le marbre – matériau noble par excellence – c’est pour représenter Jeff, un sans domicile fixe rencontré dans la rue, à l’air abattu et habillé d’une tenue contemporaine. Le poids du matériau utilisé vient renforcer le poids de la vie qui s’abat sur les épaules de Jeff. Il s’inspire aussi fortement des poses des statues gréco-romaines ou égyptiennes classiques, notamment de la figure du kouros qui représente un homme nu et musclé en appui sur une jambe. Mais chez Charles Ray, celui-ci n’est pas idéalisé. Il montre le corps dans ce qu’il a de plus banal. Et ses nus ont généralement une finition métallisée qui reflète la lumière et joue avec la perception du spectateur ou sont d’un blanc monochrome.
Young Man de Charles Ray à la Bourse de Commerce et statue de kouros, anonyme.
Je vous conseille fortement de lire les cartels de l’exposition. Ils donnent quelques clés de compréhension des œuvres, même si j’aurais parfois aimé plus de détails. Par exemple, Clothes Pile ne m’émeut pas au premier abord. Il s’agit d’un tas de vêtements froissés, à même le sol, en aluminium peint en blanc et sans grand volume. Mais l’œuvre prend une autre dimension à la lecture du cartel : si le vêtement prend un place importante dans la sculpture classique avec les effets de drapés, il est peu traité dans sa quotidienneté et de manière isolée. Ainsi, si au premier regard cette œuvre ne m’a pas particulièrement touchée contrairement à d’autres, je trouve le travail de réflexion de l’artiste sur la place du vêtement et des plis du tissu vis-à-vis de l’histoire de la sculpture occidentale très intéressante.
Même si quelques unes de ses œuvres m’ont laissé de marbre, j’ai vraiment beaucoup apprécié le travail de Charles Ray dans sa richesse de propositions. Je trouve sa réflexion sur ce qui fait la sculpture contemporaine très intéressante. J’ai beaucoup apprécié son travail le plus ancien et performatif. Ce qui m’a semblé le plus captivant est tout son jeu sur l’échelle des sculptures, où tout en gardant des proportions correctes, il arrive à créer un sentiment d’étrangeté voire de gêne chez le spectateur. On sent que quelque chose cloche sans pour autant mettre le doigt dessus immédiatement. Il se dégage une impression irréelle et à la fois durable de ses grandes figures monochromes.
L’exposition à Pompidou
Cette exposition au Centre Pompidou permet de découvrir les différentes étapes dans l’œuvre de Charles Ray. On découvre son travail relevant plus de la performance où il utilise son corps comme une sculpture vivante. Mais aussi les œuvres où le processus de fabrication prend toute sa dimension et celles qui s’ancrent dans l’espace et jouent avec les perceptions du visiteur. Pour enfin revenir à une sculpture plus figurative où la représentation de la figure humaine selon des codes plus « classiques » reprend une place importante. C’est aussi dans cette exposition que se trouve, selon moi, la plus belle œuvre de Charles Ray actuellement exposée à Paris : Portrait of the Artist’s Mother. J’ai adoré cette sculpture blanche en papier, recouverte par ces fleurs colorées et pop, rappelant le Flower Power, qui entrent en contradiction avec le corps voire effacent le visage du modèle. La pose aussi est audacieuse avec cette main qui se glisse vers l’entrejambe et renvoie à une figure plus sensuelle que maternelle.
Plank Piece I and II au Centre Pompidou.
Pratiquement toutes les œuvres présentées sont visibles dans la même pièce, sans délimitation chronologique. On se rend alors compte de la diversité des créations artistiques de Charles Ray et la large gamme de réponses qu’il a apportées à la question « qu’est-ce que la sculpture? » au fil des ans. L’inconvénient est qu’il est parfois difficile de voir le lien entre toutes les œuvres présentées dans la salle.
J’ai aussi été surprise par la taille de l’exposition. Elle est courte et peut facilement se finir en une trentaine de minutes. J’ai vu d’autres expositions dans la galerie 2 du Centre Pompidou qui présentaient beaucoup plus d’œuvres des artistes présentés (Georgia O’Keefe ou Francis Bacon par exemple.) Je comprends que les sculptures de Charles Ray nécessitent une surface vide importante comme il travaille sur la relation entre la sculpture et le spectateur dans l’espace. C’est d’ailleurs agréable de voir les œuvres de manière aérée, mais je n’ai pas pu m’empêcher de trouver l’exposition succincte. J’aurais aimé voir plus d’œuvres, dans un espace plus grand ou dans deux salles différentes peut-être.
Il convient de préciser que des œuvres de Charles Ray sont présentes dans les collections permanentes du musée, auxquelles tout visiteur a accès gratuitement avec un billet pour l’exposition temporaire. Il s’agit d’une peinture représentant ses fameuses fleurs colorées ainsi que de deux films réalisés par l’artiste qui explorent la place du vêtement dans la sculpture. Il serait dommage de passer à côté de ces deux courts films car ils sont plutôt intéressants et éclairent sur l’importance du vêtement dans le travail de Charles Ray. Je trouve ça regrettable qu’ils n’aient pas été intégrés à l’exposition, ou que leur présence n’est pas été mieux signalée car je suis tombée sur eux par hasard. (Je peux à la rigueur comprendre que la peinture n’ait pas été intégrée à une exposition consacrée à son travail de sculpteur. Surtout que Charles Ray lui-même dit peindre ces fleurs par loisir dans son temps libre.)
L’exposition à la Bourse de Commerce
L’exposition à la Bourse de Commerce se concentre beaucoup plus sur la figure humaine dans l’œuvre de Charles Ray, même si certaines sculptures représentent des objets (seulement 3 sur 16.) De par ce choix assumé, l’exposition est extrêmement cohérente et il est facile de faire des liens visuels et thématiques entre les œuvres présentées.
Toutes les œuvres sont dans le même espace que celui du spectateur, directement accessibles (contrairement au Centre Pompidou où certaines œuvres sont protégées derrière un petit muret.) Il n’y a pas de barrière physique entre nous et la sculpture, ce qui nous permet de nous approcher au plus près de l’œuvre pour l’observer et l’appréhender. Cela est très agréable et correspond bien à la volonté de Charles Ray de faire communiquer le spectateur et l’œuvre à travers l’espace qu’ils partagent.
Enfants dessinant The New Beetle à la Bourse de Commerce.
C’est dans cette exposition que l’on voit peut-être le plus les références et échos à la sculpture gréco-romaine classique présents dans l’œuvre de Charles Ray. C’est assez prenant de voir ces grandes figures majoritairement blanches contre l’espace gris et blanc de la fondation. J’ai trouvé les sculptures représentant des personnes sans domicile fixe – Jeff et Sleeping Woman – plutôt touchantes.
Par contre, je n’ai pas compris pourquoi la fondation a décidé de mettre les cartels si loin des œuvres. Et de manière peu visible, il faut le dire. J’aimerai pouvoir dire que c’est pour encourager un contact direct entre l’œuvre d’art et le spectateur. Mais j’ai plutôt l’impression qu’il s’agit d’un choix esthétique minimaliste. Je trouve ça dommage, mais comme je fais partie de ces personnes qui lisent les cartels d’exposition en long, en large et en travers, je suis sûrement biaisée sur cette question-là.
Pourquoi deux expositions ?
Si je mets de côté la création artistique pour un temps, il y a quand même quelque chose qui me dérange dans ces deux expositions et que je ne peux pas passer outre. C’est évidemment le fait d’avoir présenté le même artiste, au même moment, dans la même ville, dans deux lieux culturels situés à quelques mètres l’un de l’autre. L’un est un musée national (le Centre Pompidou) et l’autre une fondation privée présentant la collection de François Pinault, un homme d’affaires milliardaire (la Bourse de Commerce).
Les deux musées ont eu la volonté de programmer l’artiste à la même époque en 2014. Et plutôt que d’annuler l’une des expositions, ils ont décidé de réfléchir à une double exposition pour valoriser le travail de l’un et l’autre des musées. Si un partenariat permet une émulation entre deux institutions différentes et un mélange des publics, j’ai du mal à croire que les visiteurs de la Bourse de Commerce soient foncièrement très différents de ceux du Centre Pompidou. Ayant fait les deux expositions, je n’ai pas eu l’impression d’avoir affaire à des publics particulièrement différents, au contraire…
Fall’ 91: Tailleur rouge au Centre Pompidou et ensemble noir et blanc à la Bourse de Commerce.
Dans les outils de communication des deux lieux, il est répété à tue-tête que les deux expositions ont été pensées et organisées de manière conjointe. Qu’elles ont été conçues pour être différentes l’une de l’autre – en présentant le travail de Charles Ray selon des angles distincts – mais qu’elles n’en restent pas moins complémentaires. Encore plus, cette dualité des lieux d’exposition entrerait en résonance avec le travail de l’artiste lui-même ! Je ne doute pas que cela soit en partie le cas. Il me paraît évident que Charles Ray a pris une part active dans la réflexion des deux expositions qui lui étaient consacrées et que les commissaires d’exposition se sont concertés pour concevoir une complémentarité entre les deux expositions.
C’est apparemment la première fois qu’une fondation privée et un établissement public collaborent à ce point. Et d’après moi, ceci risque de se généraliser dans le monde de l’art contemporain. En effet, les budgets d’acquisition ne sont pas comparables entre les musées nationaux et les fondations privées. Pour s’offrir une des œuvres du sculpteur américain, le Centre Pompidou devrait dépenser l’équivalent de son budget annuel d’acquisition (2 millions d’euros.) Ainsi, aucune œuvre de Charles Ray n’est présente dans les collections nationales alors que François Pinault en possède 22. L’homme d’affaires a cependant accepté de prêter 2 œuvres de sa collection personnelle à Pompidou pour l’occasion (il prête régulièrement des œuvres au musée pour des expositions.) Mais, au-delà de la volonté de partage et transmission de l’amateur d’art, n’est-il pas dans l’intérêt de l’homme d’affaires d’exposer et faire connaître les artistes qu’il soutient si cela permet de faire monter leur côte dans le monde de l’art ?
J’ai l’impression que les motivations financières derrière ce partenariat sont peu évoquées. Transporter des œuvres d’art – surtout des sculptures monumentales et d’un artiste ayant une bonne côte sur le marché de l’art contemporain – coûte extrêmement cher. Il est sûrement plus rentable de partager certains coûts. Et il ne faut pas non plus oublier l’effet buzz : si deux musées consacrent une exposition au même artiste, ça doit forcément dire qu’il s’agit d’un artiste important, intéressant et que tout le monde s’arrache. La publicité générée entraîne un effet « expo du moment » à ne pas rater… avec des entrées en plus à la clé.
Jeff, à la Bourse de Commerce.
Vous l’aurez compris, si j’ai beaucoup appréciée l’œuvre de Charles Ray, je reste cependant très mitigée par les choix du Centre Pompidou et de la Bourse de Commerce (et de Charles Ray lui-même) d’éclater son œuvre entre les deux lieux culturels. Au final, l’exposition au Centre Pompidou est assez courte. Bien qu’elle montre un éventail plus large des œuvres et du processus artistique de Charles Ray, on reste sur sa faim. Et si l’exposition à la Bourse de Commerce a plus de cohérence comme elle se concentre sur la figure humaine, elle ne montre pas les œuvres performatives et photographiques que j’ai trouvé particulièrement intéressantes.
De plus, certaines des sculptures présentes dans chacun des lieux se répondraient de manière intéressante si elles étaient présentées côte-à-côte. Je pense par exemple à How a Table Works et Tabletop. Les deux sculptures montrent des objets posés sur une table. Mais dans la première il n’y a pas de plan de table pour soutenir ces objets qui sont suspendus dans les airs par des tiges en métal, alors que dans la seconde les objets posés sur la table bougent de manière presque imperceptible dans un mouvement perpétuel. Enfin, des œuvres appartenant au même ensemble se trouvent séparées : c’est le cas de The New Beetle, Boy with Frog et School Play qui sont présentées comme un triptyque involontaire par les spécialistes et l’artiste lui-même. En effet, chaque sculpture représente le même enfant, Abel, à différents stages de son enfance et de son adolescence. Mais une de ces sculptures se trouve à Pompidou alors que les deux autres sont à la Bourse de Commerce. Je trouve cela dommage de les avoir séparées. Le visiteur est alors obligé de faire les deux expositions pour voir le triptyque dans son ensemble. Et cela est encore plus frustrant quand les cartels du Centre Pompidou font référence à des œuvres qui ne sont pas présentées dans la salle mais à la Bourse de Commerce ! Si l’idée était ainsi de créer des échos entre les œuvres et les expositions, forçant ainsi la main aux visiteurs pour aller dans les deux, alors il aurait fallu créer un billet commun – à l’instar du catalogue d’exposition qui, lui, est commun aux deux expositions!
Si vous voulez découvrir l’œuvre de Charles Ray et ne faire qu’une seule exposition, je vous conseille d’aller au Centre Pompidou qui – même si le contact avec les sculptures est parfois moins direct du fait des barrières autour de certaines œuvres – permet d’avoir un plus grand aperçu de la diversité des productions de Charles Ray au fil des ans.
Au Centre Pompidou, jusqu’au 20 juin. 14€
A la Bourse de Commerce – Pinault Collection, jusqu’au 6 juin. 14€
* A savoir que vous pouvez bénéficier d’un tarif réduit à 11€ pour l’une des expositions si vous présentez le billet tarif plein de l’autre.
Diffusé à partir d’avril 2020 le podcast de Judith Duportail « Qui est Miss Paddle ? » est une série audio auto-fictionnelle dans laquelle la journaliste se questionne sur sa pratique des réseaux sociaux et plus précisément d’Instagram. Il existe également une version « papier » mais j’ai ici décidé de vous parler du podcast et non du livre.
L’ouvrage adapté du podcast
Tout commence quand, un beau matin alors qu’elle ouvre machinalement l’application (un geste que nous sommes très nombreux.ses à faire sans vraiment y penser) la suggestion de contenu personnalisé d’Instagram lui propose de suivre le profil d’une influenceuse. Sur la photo on voit cette instagrameuse poser à 4 pattes de manière suggestive sur une planche de paddle. Jusque là rien d’anormal, chacun est libre de pratiquer le sport de son choix de la manière qu’il.elles le souhaitent. Mais tout se complique lorsque notre narratrice découvre parmi ses connaissances abonné.es au profil de « Miss Paddle » le profil de son compagnon. Pire, celui-ci a aimé et commenté de très nombreuses publications de l’influenceuse. A partir de là Judith devient obsédée par le profil de la jeune femme et surtout par la question « Qui est Miss Paddle ? ».
Il est difficile de vous en dire plus sur le podcast sans trop en dévoiler. La série est courte : seulement 6 épisodes de 15 min environ. Si le thème principal semble être comme annoncé le danger d’addiction que représentent les réseaux sociaux et les dérives du « culte du corps parfait », on comprend au fil des épisodes que le problème n’est pas celui que l’on pense. Je ne saurai que trop vous recommander l’écoute de ce podcast que j’ai pour ma part eu beaucoup de mal à mettre en pause et que j’aurai voulu écouter d’une seule traite, malgré les thèmes parfois sensibles.
Si vous accrochez à l’histoire de Miss Paddle je vous recommande le précédent ouvrage de l’autrice « L’amour sous algorithme » qui interroge le fonctionnement des applications de rencontre et notamment celui de Tinder, ainsi que la Bd « Tant pis pour l’amour » de Sophie Lambda, qui traite du sujet des pervers narcissiques et de l’emprise que certaines personnes peuvent avoir sur d’autres.