« Dans la toile du temps » d’Adrian TCHAÏKOVSKY révolutionne la figure de l’alien

Regardez attentivement, une toile d’araignée enserre la planète !

Adrian Tchaïkovsky est un auteur britannique de science-fiction et de fantasy. Son roman Children of time est paru en 2015 et a obtenu le prix Arthur C. Clarke 2016. La traduction française est sortie sous le titre Dans la toile du temps en 2018 chez Denoël dans la collection Lunes d’Encre.

Humain, trop humain

La science-fiction et la littérature en général produisent de façon écrasante des récits anthropocentrés. En effet, la majorité des histoires et des mythes qui nous imprègnent mettent en scène des personnages humains ou se comportant comme tels. Même les animaux qui peuplent les contes, fables et autres dessins animés agissent et réagissent à la façon des humains.

Quoi de plus normal me dira-t-on ? Il faut bien pouvoir s’identifier à ce qui nous ressemble. Surtout, l’humanité est l’unique espèce connue suffisamment intelligente pour engendrer des systèmes de significations élaborés de sorte que l’on puisse les qualifier de « cultures ». Le monde social avec ses structures, ses inégalités et ses normes est quelque chose qui n’existe qu’à l’échelle humaine. Ainsi, les récits que l’on peut imaginer à partir d’humains immergés dans des cultures et des sociétés ont un potentiel narratif infini. Tracas des émotions, luttes de pouvoir, déboires amoureux, cheminements de la pensée, descriptions enflammées… tous ces éléments que l’on retrouve dans la littérature ne sont pas vraiment transposables aux autres êtres vivants car ceux-ci ne connaissent pas les phénomènes sociaux complexes qui traversent les sociétés humaines. En effet, que pourrait-on raconter à propos d’un groupe de baleines sans aller au-delà du conditionnement biologique qui les guide ? C’est l’affaire des documentaires animaliers ou des biologistes, pas de la littérature…

Mais que se passe-t-il lorsque d’autres être vivants accèdent à l’intelligence ? C’est la perspective fascinante que pose l’idée de l’alien, cet être fantasmé doté d’entendement qui vivrait par delà les étoiles.

La science-fiction s’est largement emparée de ce thème, du cliché du petit gris à la créature terrifiante de Ridley Scott et H.R Giger. Mais trop souvent là encore, la vision de l’extraterrestre dans la science-fiction se réduit au calque anthropocentré d’un humanoïde simplement plus évolué sur le plan technologique et mental. Par exemple, et malgré mon admiration pour la franchise, la plupart des espèces extraterrestres que rencontre l’équipage de l’Enterprise dans Star Trek revêtent une dimension « humaine » tant sur le plan physique que culturel. Une flopée d’aliens (les Bajorans par exemple) ne se distinguent des humains que par la racine de leur nez. Les Klingons incarnent la figure du barbare dont le code social repose sur la violence et la défense de l’honneur. Tout cela reste familier vis à vis de notre histoire humaine.

La marque de l’alien dans Star Trek Deep Space 9 : un nez en accordéon ou des tâches de rousseur sur le côté. Attention, la dame à gauche vit en symbiose avec un gros vers dans son ventre !


Pourtant, de nombreux auteurs-ices de SF sont parvenus à concevoir des extraterrestres beaucoup plus intéressants et ambitieux, de sorte qu’ils dégagent véritablement un sentiment d’étrangeté. Il en va ainsi des entités mystérieuses représentées par le monolithe de 2001 l’Odyssée de l’espace, dont les motivations demeurent extrêmement floues. Il en va aussi plus récemment des formes de vie de l’excellent La Nuit du Faune de Romain Lucazeau, qui repoussent les limites de la compréhension sans sacrifier à la crédibilité scientifique.

La planète des singes ?

Dans la toile du temps d’Adrian Tchaïkovsky s’inscrit dans cette démarche consistant à mettre en scène une espèce extraterrestre différente d’un fonctionnement anthropocentré. Et l’auteur britannique va très loin.

Nous sommes quelques centaines d’années dans le futur. L’humanité a colonisé l’ensemble du système solaire bien que la majorité de la population demeure sur Terre. Le débat public planétaire est marqué par une controverse sur les limites de la science. Un mouvement religieux et conservateur s’oppose à différents projets de bioingénierie visant à créer des espèces intelligentes. Certaines tendances de cette vague réfractaire possèdent des branches terroristes qui commettent régulièrement des attentats. Autant dire que les choses sont un peu tendues sur la planète mère…

Le Dr Avrana Kern est une brillante biologiste à la tête d’un projet de recherche expérimentale consistant à « créer » des chimpanzés intelligents. Le lancement de l’expérience doit se dérouler sur le « Monde de Kern », une planète tout juste terraformée à partir de la faune et de la flore terrestres afin d’être adaptée à l’accueil des singes. Le procédé est le suivant : deux capsules sont larguées sur la planète depuis une station en orbite. L’une contient les primates, l’autre un nanovirus qui est censé contaminer ces derniers afin d’accélérer leur processus d’évolution vers l’intelligence et la « civilisation ».

Cependant, l’expérience ne se déroule pas tout à fait comme prévu suite à un incident dont je vous passe les détails pour ne pas trop en révéler. Toujours est-il que l’ensemble des scientifiques impliqués dans le projet meurent à l’exception du Dr Avrana Kern qui se réfugie dans un module de sauvetage avec l’IA de la station orbitale. Les deux comparses s’arrangent pour que Kern soit maintenue en vie sur plusieurs milliers d’années en hibernation afin qu’elle puisse suivre le déroulé de l’évolution des singes intelligents.

Toutefois, ce que le Dr Kern ignore, c’est que le nanovirus n’a pas infecté les singes mais une race d’araignées sauteuses du nom de Portia Labiata

Portia Labiata : quel regard !

Plusieurs milliers d’années s’écoulent. Le conflit entre fanatiques religieux et partisans d’une science sans entrave a dégénéré en guerre mondiale. La Terre a été anéantie par l’hiver nucléaire, ainsi que ses colonies disséminées dans le système solaire. Ce qui reste de l’humanité est parvenu difficilement à construire quelques arches de la dernière chance (la fonte des neiges de l’hiver nucléaire est sur le point de libérer un joyeux cocktail de substances mortelles accumulées durant la guerre) afin de coloniser des mondes habitables. Parmi ces arches, le Gilgamesh se dirige vers la planète habitable la plus proche du système solaire qui n’est autre que le Monde de Kern…

Le récit se divise en deux trames narratives distinctes, alternées, et liées entre elles. On suit d’un côté le point de vue des humains responsables du Gilgamesh et de l’autre l’évolution de la société des araignées sur le Monde de Kern.

La trame du Gilgamesh explore un trope classique dans le space opera : l’impact psychologique d’un voyage interstellaire de plusieurs milliers d’années sur un équipage, notamment vis à vis du décalage temporel entre le temps subjectivement vécu et le temps effectivement vécu. Il faut rajouter à cela l’angoisse qui traverse les personnages vis à vis du fait qu’ils font partie des derniers représentants de l’espèce humaine. Si la situation n’est pas fondamentalement originale, Tchaïkovsky parvient à l’exploiter de façon plutôt pertinente et ne manque pas d’idées de rebondissement. Notons néanmoins quelques faiblesses au niveau des personnages qui manquent beaucoup de relief à part peut-être Holsten le linguiste. Cependant, ce défaut ne gâche pas la lecture, loin de là.

On vit dans une société

Mais la partie incontournable est celle consacrée à la civilisation des araignées. Tchaïkovsky imagine avec brio une espèce intelligente dont les caractéristiques sociales et technologiques sont contraintes par la morphologie arachnide (déplacement en trois dimensions, huit pattes, communication par odeurs, capacité à tisser une toile, etc.). Nous découvrons cette société à travers les yeux (et il y en a plus de deux^^) de Portia, Bianca ou Fabian. Chacun de ces noms ne s’applique pas à une seule araignée mais à plusieurs araignées au cours du temps. Ainsi, chaque chapitre de cette trame décrit les péripéties d’une génération d’araignées et par exemple les différentes Portia qui se succèdent au fil des chapitres appartiennent à la même lignée. L’impression de suivre le même personnage à travers des milliers d’années est très forte car les portiae héritent génétiquement des souvenirs, des connaissances et des savoir-faire de leurs ancêtres. Cette transmission des « Savoirs » est un atout considérable dans la mesure où les araignées peuvent se passer d’un système d’enseignement et progresser beaucoup plus rapidement sur tous les plans de la connaissance. Chaque membre de la société est ainsi imprégné de la mémoire de ses ancêtres.

Au fil des générations, la technologie des araignées progresse mais adopte une orientation qui n’a rien à voir avec le moteur à explosion ou le silicium des composants informatiques. Elle repose entièrement sur les échanges d’informations chimiques et l’exploitation d’autres espèces semi-intelligentes (elles aussi contaminées par le nanovirus). Par exemple, les araignées exploitent la force de travail d’une espèce de fourmis rouges pour réaliser leur travaux industriels et agricoles. Elles contrôlent ces dernières en jouant sur la sécrétion d’odeurs qui fonctionnent de façon analogue à l’algorithme du programme d’une machine. Ce que je vous décris là peut paraître obscur, mais la façon dont Tchaïkovsky creuse cette idée me semble assez vertigineuse et inédite en SF.

Une autre thématique fascinante réside dans la sociologie des araignées. Les structures familiales y sont pour ainsi dire inexistantes, remplacées par des groupes affinitaires (les « clans ») d’individus nés la même année et rassemblés à leur naissance afin d’apprendre les bases de la vie collective. Tout au long de leur vie, les différents membres d’un clan restent liés entre eux. Plus intéressant encore, la société arachnide est profondément matriarcale. Après l’accouplement, il est en effet de coutume que la femelle (beaucoup plus grosse) dévore le mâle tout cru. Cela conditionne tout un rapport social où les mâles sont perçus comme des être inférieurs aux femelles, qui dirigent [brutalement] la société dans tous les domaines. L’histoire des Portiae Labiata est aussi l’histoire de l’émancipation des mâles et c’est assez touchant. J’y ai vu une façon renversée de dénoncer la société patriarcale qui est la notre (un peu comme dans la série youtube Martin sexe faible).

Déesse, montre-moi la voie

La religion occupe une place centrale dans le roman. Le culte et le sacré sont abordés dans les deux trames narratives, mais c’est encore une fois chez les araignées que le propos est le plus intéressant. Souvenez-vous, le corps du Dr Kern est demeuré dans un satellite autour de la planète des arachnides. Avant de se placer en stase, elle s’est arrangée avec l’IA de l’appareil pour diffuser par radio en continu un ensemble de problèmes mathématiques en direction de la planète. Ces équations constituent à la base un test d’intelligence: une fois que les destinataires les auront résolues, Kern entrera en contact avec eux car elle les jugera suffisamment avancés. Or un culte religieux se met en place chez les araignées lorsqu’elles découvrent ce mystérieux signal, dont la provenance stellaire est de suite interprétée comme le message divin de leur déesse créatrice (ce qui est littéralement le cas). Lorsqu’elles parviennent à déchiffrer les équations et comprendre que l’intelligence perchée dans une pauvre capsule au-dessus de leurs tête est effectivement leur créatrice et qu’elles peuvent interagir avec elle, les bouleversements sociaux et narratifs occasionnés sont passionnants à suivre. Cette réflexion sur la religion, et en miroir sur la science, constitue à mon sens un gros point fort du roman.

Conclusion : drôles de petites bêtes

Je n’ai fait qu’effleurer la richesse des thématiques que traite Dans la toile du temps. J’aurais pu vous parler de la folie égocentrique d’Avrana Kern, de la guerre contre les fourmis ou encore des accords commerciaux araignées/écrevisses. Mais cette chronique est déjà beaucoup trop longue. Retenez que ce livre vous balance des kilotonnes de sens of wonder grâce à l’originalité et la diversité de son propos. Tchaïkovsky est crédible dans son imagination arachnide : on sent qu’il a un background en zoologie et tout ce qui se passe semble scientifiquement possible. Je veux rassurer les plus méfiants : non ce n’est pas de la hard sf et non il n’y a aucune difficulté de lecture. Le roman n’est pas une collection de réflexions. Celles-ci se dévoilent à travers l’histoire et le vécu des personnages. Et Tchaïkovsky fait preuve d’une grande efficacité narrative. Cerise sur le gâteau : le final est absolument épique. Vous n’avez jamais vu ça en SF, je vous le promets. Je recommande donc chaudement ce roman à celles et ceux qui recherchent une SF originale et qui n’a pas honte d’étoffer son univers.

Je vous renvoie également vers les chroniques d’Apophis, de Just a Word ou du Pays des caves trolls pour des avis positifs, mais aussi celle du Chien critique et de Sometimes a book qui sont plus sceptiques.

Un mot sur la suite

Adrian Tchaïkovsky a publié une suite à ce roman : Dans les profondeurs du temps, également parue chez Denoël en 2021. Cependant, je ne sais pas si on peut parler de cycle car les deux histoires peuvent tout à fait se lire séparément. Personnellement, j’ai été un peu déçu par cette nouvelle histoire. L’auteur ne renie pas sa volonté de proposer une SF ambitieuse et animalière, et c’est encore une réussite à cet égard. On y trouve même une dimension horrifique plutôt absente dans le livre précédent et une réflexion importante sur le langage et la communication. Mais globalement, le récit est beaucoup plus inégal et comporte de nombreuses longueurs. Cela reste une lecture plaisante, mais pas incontournable à mon sens.