The Expanse T.1 : L’éveil du Léviathan

The Expanse est un cycle de space opera écrit par Daniel Abraham et Ty Franck sous le nom de plume commun de James S.A Corey. Vous connaissiez peut-être déjà la franchise comme moi via la série TV éponyme de 2015 à laquelle je n’avais pas du tout accroché et laissée de coté après la première saison. Je me suis tout de même laissé tenté par les livres, car c’est la réalisation et les acteurs de la série qui m’avaient dérangés non pas le fond de l’intrigue. Et ce premier tome ne m’a pas déçu, je l’ai littéralement dévoré tant j’étais pris par ce récit qui rebondit sans cesse.

L’humanité a étendu son emprise sur l’ensemble du système solaire. Désormais elle occupe Mars, de nombreux satellites telluriques en sus de la Terre, et exploite les ressources de l’entièreté du système.
Mais « l’humanité » n’est pas unie sous une même bannière bien sur… A l’image des états-nations terriens d’hier, les planètes Terre et Mars sont deux grandes puissances alliées mais rivales en terme de puissance militaire, stratégique et économique. La Ceinture (les astéroïdes habités entre Mars et Jupiter) est une puissance non alignée. Elle ne constitue pas une nation au sens strict, mais un sentiment d’appartenance à une classe sociale et raciale commune forte s’est développée parmi les ceinturiens. Ce sont les exploités du système solaire, la dernière roue du carrosse de l’économie solienne, et un enjeu d’influence pour les deux super-puissances.
L’APE (l’Alliance des Planètes Extérieures) est une organisation politico-militaire qui s’appuie sur ce sentiment d’injustice et d’exploitation de la Ceinture, pour rallier les habitants a sa cause d’émancipation et de libération. L’APE agit clandestinement car elle est de fait, considérée comme une organisation terroriste par les autorités des planètes intérieures.

Lorsque notre récit débute, les tensions sont vives et menacent le statu quo entre les forces en présences. Le transporteur de glace Canterburry qui fait des allers-retours entre les anneaux de Saturne et la Ceinture, reçoit un signal de détresse en provenance du Scopuli, un transporteur léger. Le lieutenant Holden, qui sert sur le transporteur de glace après une courte carrière dans la flotte terrienne, est envoyé avec une petite équipe en navette depuis le Cant’ sur le Scopuli à la recherche de survivants.

L’inspecteur Miller, est un employé d’Hélice-étoile, la force policière privée sous contrat terrien pour faire régner la loi sur la station Cérès (le plus gros astéroïde habité de la Ceinture). Miller est l’archétype du flic expérimenté, bourru, alcoolique, aux méthodes parfois douteuses mais attachant car on entre en empathie avec ses failles émotionnelles. Alors qu’il s’occupe avec son coéquipier des affaires courantes de crimes et délits en tous genre sur la station, sa patronne le charge d’une mission non-officielle pour le compte d’un riche industriel lunien : localiser et ramener de gré ou de force sa fille, Juliette Andromeda Mao. Très vite son enquête le mène sur les traces d’un vaisseau : le Scopuli.

Bien sur les investigations de nos deux personnages sont liées et vont, tel une une allumette, venir embraser le baril de poudre des tensions politiques du système solaire…


« Une fois l’œuf brouillé, vous ne pouvez plus le faire cuire à la coque »

Ce roman est un véritable page-turner. Le rythme est effréné et ne ralenti quasiment jamais avec des rebondissements en cascade qui ont eu le mérite de véritablement me surprendre à plus d’une reprise.
Les personnages principaux Holden et Miller sont quelque peu stéréotypiques mais cohérents et bien caractérisés ce qui facilite notre attachement à eux.
Il y a comme une ambiance « space-noir » (roman noir dans l’espace, j’assume le néologisme!) dans les chapitres sur Miller qui m’a captivé (semblable à l’ambiance de La ville dans le ciel de Brookmyre.) Je suis un aficionado des récits de type enquête dans la littérature de l’imaginaire et celle-ci m’a véritablement happé!
Le world-building est très bien amené et je me suis tout de suite immergé dans ce système solaire inégal et brutal. L’aspect politique et social semble manichéen de prime abord mais ce n’est pas du tout le cas. La réalité des enjeux et conflits qui traversent ce système solaire est beaucoup plus complexe qu’un affrontement du Bien contre le Mal.

Je me félicite donc d’avoir tenté l’aventure livresque de The Expanse malgré le fait que je n’avais pas accroché du tout à la série. J’en avais tout de même gardé quelques souvenirs et à chaque fois que je vivais une scène ou un évènement pour la seconde fois je réalisais à quel point l’intensité dramatique se transmettait mieux dans le livre.


L’éveil du léviathan, The Expanse T.1, Babel (Actes Sud), 704 pages, 11,40€


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La complainte de Danseur, Erikson expliqué par Esslemont.

Premier tome de la trilogie La voie de l’Ascendance, se déroulant dans l’univers des Malazéens ( Le Livre des Martyrs ), La Complainte de Danseur narre les aventure du jeune assassin Dorin dans la ville de Li Heng en Quon Tali.

A ceux d’entre vous qui ne connaissez pas encore l’univers incroyable et complexe des Malazéens co-construit par Steven Erikson et Ian Cameron Esslemont : Bienvenu ! J’espère vraiment que vous vous laisserez tenter par ce monde extraordinaire, profond et captivant, MAIS je vais aussi vous conseiller de ne pas débuter par cet ouvrage pour ce faire !

L’éditeur français LEHA (que l’on ne remerciera jamais assez pour la traduction française des romans de cet univers) met en avant dans ses campagnes promotionnelles sur les réseaux, et sur la quatrième de couverture du livre, le commentaire suivant de The Fantasy Book Review :

« La Complainte de Danseur, pourrait constituer un point d’entrée plus accueillant dans l’univers malazéen que le point de départ habituel, Les Jardins de la Lune »

Je suis en total désaccord avec cette idée !

Pourquoi faut il lire Erikson avant Esslemont ?

Certes, l’intrigue de la trilogie de Danseur est plus simple, le récit plus linéaire, l’aventure se déroule en un seul lieu (Li Heng), seulement trois perspectives de personnages sont enchâssés, le style d’Esslemont est plus direct, avec moins de circonvolutions que celui de Steven Erikson, l’intention du roman n’est pas de dévoiler au lecteur un univers immense et d’une profondeur abyssale, mais de narrer simplement l’histoire d’une rencontre et d’une ville assiégée, tout cela est vrai. Mais cette simplicité n’est possible que parce que notre connaissance préalable de l’univers et de certains personnages est réputée vraie lorsque notre récit débute…

Cela n’enlève rien à la qualité du roman d’Esslemont. Si on le considère comme ce qu’il est, c’est à dire un préquel au Livre des Martyrs. Dès lors, il rempli parfaitement son rôle : raconter et approfondir un évènement du passé, la rencontre entre Kellanved et Danseur (sous les noms de Wu et Dorin dans cette histoire) et le début de leur folle destinée.
J’ai peur que si vous entrez dans ce monde par cette porte-ci vous ne soyez quelque peu déçus, car l’atmosphère et les éléments de l’intrigue font l’effet d’une fantasy sommes toute assez classique. En effet, une ville fortifiée, ses allées sombres, ses guildes de voleurs, des assassins sur les toits, un souverain étranger qui assiège la ville avec ses armées sont tous autant d’éléments « déja vu ». Esslemont va lever ici certains des voiles qui entourent Kellanved et Danseur, c’est l’unique objectif, et il est atteint. Le lecteur déjà amateur et connaisseur de l’univers se délecte de cette histoire car il en sait plus que les personnages eux-mêmes sur ce qui les attend, et c’est de cette position de supériorité que l’on se régalera le plus avec La Complainte de Danseur.

Lors d’une récente rencontre avec Ian Cameron Esslemont pour une étape du « Malazan Tour » je lui ai posé une question sur ce sujet du « point d’entrée » dans leur univers commun à Steven Erikson et lui-même. Sa réponse en paraphrasant :

« Oui le nouveau lecteur pourrait éventuellement entrer par une porte où une autre, et je sais qu’il y a un débat dans la communauté des lecteurs sur le reading order de nos livres, mais Les Jardins de la Lune est bien entendu LA porte d’entrée, et Steven et moi l’avons toujours envisagé ainsi »


Voir aussi cette citation d’Erikson qui réagissait à un reading order publié sur leur site par l’éditeur anglo-saxon Tor qui ordonnait les romans selon l’ordre chronologiques des évènements dépeints dans chacun d’eux :

« I spoke with Ian about this. It seems that a few years back we worked out a sequential timeline for the Malazan history we were exploring. This is that list, supplied to Tor.com by Ian. That said, I don’t think it applies as an actual reading order. Rather, it was the two of us hashing stuff out. Both Ian and I would recommend the basic publication order.« 

Les auteurs recommandent donc eux-mêmes l’ordre de publication comme ordre de lecture. Ce qui positionne La Complainte de Danseur en…
vingtième position ! Sans attendre jusque là, je pense qu’il est inutile voir contre-productif de lire ce roman avant d’avoir lu au minimum le tome 2 du Livre des Martyrs, Les Portes de la Maison des Morts.

Et sinon ?

L’action se déroule en Quon Tali. Le continent est composé de différentes cité-états qui se battent pour étendre leurs zones d’influence et pour le contrôle des routes commerciales importantes. Depuis l’époque de l’hégémonie talienne, aucune ne prend l’ascendant sur les autres et un semblant de statu quo perdure.

Dorin (Danseur) est un jeune assassin (avec un code de l’honneur) qui se rend dans la ville de Li Heng afin de trouver un employeur qui saura mettre à profit ses talents. Il pénètre dans la cité quelques jours à peine avant que le roi Chulalorn d’Itko Kan, une cité rivale, ne décide d’une offensive de grande ampleur contre la ville . Commence alors le siège, dont le roman nous fait le récit. En outre de la perspective de Dorin, le lecteur vivra le siège et découvrira les enjeux et tensions qui animent la ville à travers le point de vue de deux autres personnages. Soie, hautain et précieux, mage de la ville, fidèle serviteur de Shalmanat la protectrice de Li Heng. Et, Iko, une des fameuse Danseuse de Lames, les protectrices surentrainées du roi Chulalorn qui se retrouvent en position d’otages à l’intérieur de la cité fortifiée.

L’humour est omniprésent dans l’écriture d’Esslemont et c’est un des gros point fort de ce préquel. La rencontre entre Dorin et le malicieux mage Wu (Kellanved) est à ce titre bien savoureuse, et la relation « Je t’aime – Moi non plus » qu’ils développent par la suite donne lieu à de nombreuses scènes comiques. Evidemment l’effet humoristique est lui aussi renforcé par la prescience du lecteur qui connait tout ou partie du destin de ces personnages.
L’auteur excelle également comme son comparse Erikson à rendre l’impression de puissance inouïe de la magie dans leur univers, et j’ai été scotché devant ses manifestations à plusieurs reprises.

Conclusion

J’ai passé un très bon moment de lecture avec La Complainte de Danseur et je l’ai dévoré en à peine deux jours. Le focus sur les personnages plutôt que sur l’univers permet de s’attacher rapidement et pleinement à ceux-ci. L’intrigue n’est pas transcendante, mais la légèreté de traitement qui alterne avec des moments à grande intensité dramatique, m’ont fait vivre des émotions que j’ai profondément envie de prolonger dans la suite du cycle (et je suis déjà en train de lire le tome 2 en VO).

Au risque de me répéter, je suis tout de même persuadé que la ballade n’est appréciable à son plus haut degré que si le lecteur à une connaissance déjà avancée de l’univers malazéen. (je met des liens vers les chroniques du tome 1 du Livre des Martyrs plus bas pour ceux qui souhaiteraient s’engager sur cette voie, ce que je vous encourage à faire, ça se mérite, mais vous ne le regretterez pas)


La Complainte de Danseur, La Voie de l’Ascendance T.1, éditions LEHA (2022), 462 pages, 25 €


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Les Jardins de la Lune (Livre des Martyrs T.1) : Apophis, Les Chroniques du Chroniqueur, Xapur, Albédo

Le Prophète et le Vizir

Court recueil composé d’une novella et d’une nouvelle, Le Prophète et le Vizir est l’un des cinq ouvrages écrits par le couple de romanciers (et cinéastes) Ada et Yves Rémy. Ces deux écrits sont liés l’un à l’autre et se font suite. Le tout formant un conte oriental historique teinté de fantastique que j’ai lu avec grand plaisir.

L’Ensemenceur

« En ces temps-là, Allah, le Bienfaiteur miséricordieux, accordait à ceux que la nature avait accablé d’infirmités et dont les facultés semblaient avoir été plus ou moins ébréchées le plus subtil des dons, celui de la voyance »

L’émir Nour al-Din Malek de Al-Hassa (la plus grande oasis du monde, en Arabie Saoudite actuelle) craignant une offensive yéménite sur ses terres, devient obsédé par le futur.
Il se met donc à rassembler dans son palais ces malheureux infirmes dans le but d’exploiter leur don de voyance, mais se trouve fort désappointé de ne recevoir que des prévisions d’avenir futiles et sur le très court terme…
Jusqu’au jour où ses soldats lui amènent le pêcheur de perle bahreïni dont une des main possède six doigts, Kemal bin Taïmour. Au contact des autres âmes touchées par Allah réunies au palais de l’émir, Kemal, qui n’avait jusqu’alors pour don que celui de prévoir si une huître recelait une perle ou non avant même de la repêcher, va voir son talent divinatoire décuplé. En effet, il va désormais être de capable de voir l’avenir des lieux où il se trouve…. six siècles dans le futur ! Un peu trop pour les besoins de l’émir !
De là Kemal va voyager par delà les frontières et les mers du Moyen-Orient; de l’Europe et du Maghreb. Il rencontrera dans ses pérégrinations divers peuples, souverains, personnages illustres et à chaque fois, frappé par des visions de futurs lointains il se posera les mêmes questions. Doit il prévenir ses contemporains de la survenance si lointaine d’évènements (heureux ou catastrophiques) ? Lorsqu’il le fait, comment s’assurer que l’on veuille bien accorder un quelconque crédit à ses dires? Difficulté supplémentaire : transmettre de générations en générations la conduite à adopter pour faire advenir ou empêcher ses prophéties.

Un premier point fort du récit des Rémy : une recherche de justesse historique poussée. C’est à un véritable voyage que le lecteur est convié. De la peste noire à Marseille de 1720 (cf les superbes toiles présentes au musée des beaux arts de la ville que je vous encourage à aller voir si vous visitez ou habitez la citée phocéenne), à l’éruption de l’Etna de 1669, en passant par l’insurrection de Masaniello contre le pouvoir aragonais à Naples de 1647, ou encore Michel-Ange peignant la voûte de la Chapelle Sixtine (1512), nous sommes littéralement transportés. Les rencontres de Kemal avec ses contemporains Ibn Battuta l’explorateur et Ibn Khaldun l’historien sont également savoureuses. J’ai fortement apprécié cette balade historique.

L’avenir est il écrit par avance ? Kemal voit il un futur immuable ? ou bien sa prescience ne lui laisse-t-elle entrevoir qu’un des nombreux chemins que ses contemporains et leurs descendants peuvent choisir d’emprunter ? Un questionnement classique de la littérature (surtout dans l’imaginaire) et de la philosophie renforçant l’aspect conte philosophique mais manquant sans doute quelque peu d’originalité…
En question également : la foi, les religions. Le petit prophète à six doigts s’en remet et s’adresse très régulièrement à son dieu, qu’il sait universel, même si il est nommé différemment d’un peuple à l’autre…

La langue des Rémy est très recherchée et l’écriture poétique. Cela sied parfaitement à un récit de type « conte oriental ».

Les huit enfants du vizir Farès Ibn Meïmoun

Le vizir mérinide Ibn Meïmoun conquière la ville de Tunis et y impose sa dure loi depuis peu, lorsque lui est faite une prophétie qui annonce, en représailles de ses péchés, la mort de ses huit enfants avant la dix-huitième lune de son règne. S’engage dès lors une lutte entre le vizir et la destinée…

« Le drame est posé. On connait les deux adversaires. Le Destin qui entend qu’une prophétie soit une loi et que force lui soit donnée, et un vizir coupable de bien des ignominies mais décidé à tout entreprendre pour sauver ses enfants »

Cette nouvelle m’a beaucoup moins intéressé sur le fond. L’intérêt principal est de forme. En effet, la lutte du vizir pour sauver ses enfants est mise en scène à la manière d’une grande pièce de théâtre. Le style et le registre sont toujours ceux du conte, mais nombreuses sont les comparaisons narratives avec une pièce, un drame qui se jouerait devant nos yeux, un duel sur le plateau de jeu (le joueur d’échecs en moi jubile) que seul le joueur le plus habile sera à même de remporter.

En bref

  • Une écriture recherchée et très plaisante.
  • Un aspect philosophique et moral qui donne une allure de contes aux deux récits. Mais la frontière entre cliché et hommage est fine, et c’est la subjectivité de chaque lecteur qui fera tomber la balle d’un côté ou de l’autre du filet.
  • La recherche historique des auteurs et le fort intérêt qu’elle suscite.
  • Le lecteur est littéralement transporté (et c’est ce qu’un lecteur de littérature de l’imaginaire désire le plus, non ?)
  • Inégalité des deux récits selon moi. (l’aventure de Kemal est très engageante, celle du vizir beaucoup moins).

Le Prophète et le Vizir, Yves et Ada Rémy, Pocket (2022) , 176 pages, 6.50 euros


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Des milliards de tapis de cheveux, ça décoiffe !

A lire absolument ! Grand prix de l’imaginaire 2001 (Roman étranger)

Aujourd’hui je vous parle du premier roman d’Andreas Eschbach : Des milliards de tapis de cheveux qui a reçu le Grand prix de l’imaginaire en tant que meilleur roman étranger pour l’année 2001. Le roman est paru en allemand en 1995 et à été traduit pour les éditions L’Atalante en 1999 par Claire Duval.
Coup de cœur énorme pour ce récit !  Comment ai-je  pu passer autant d’années sans l’avoir lu, sans que quelqu’un m’en ai parlé ou ne me l’ai conseillé ! Depuis que je l’ai terminé je le conseille à tout va, et même mes proches qui ne sont pas des aficionados des genres de l’imaginaire ont adoré ! Lisez-le, parlez-en, dites moi ce que vous en avez pensé.

Ce roman est en quelque sorte un ovni. Récit sans personnage principal, mélangeant certains codes de la fantasy dans un univers de science-fiction, l’auteur tisse sous nos yeux émerveillés une toile dont les fils viennent peu à peu constituer une tapisserie grandiose !

C’est sur la planète G 101/2 que tout débute. On y découvre au long des premiers chapitres, une culture, une organisation sociale bien particulière à travers différentes perspectives. Et c’est ainsi que nous sommes introduit aux « Tisseurs » :

 » Nœud après nœud, jour après jour, une vie durant, les mains de l’exécutant répétaient sans cesse les mêmes gestes, nouant et renouant sans cesse les fins cheveux, des cheveux si fins et si ténus que ses doigts finissaient immanquablement par trembler et ses yeux par faiblir de s’être si intensément concentrés – et pourtant, l’avancée de l’ouvrage était à peine perceptible ; une bonne journée de travail avait comme maigre fruit un nouveau fragment de tapis dont la taille approximative n’excédait pas celle d’un ongle. « 

Le but ultime de leur existence est donc de confectionner cet unique objet artisanal, le tapis de cheveux. Les tisseurs se tuent à la tâche au service de l’Empereur.  En découle pour eux un statut très important au sein de leur communauté et ils constituent une caste respectée.

Tisser, à partir des cheveux fins et soyeux de leurs femmes, filles et concubines, constitue donc une tradition millénaire, perpétuée de génération en génération, de père en fils. Ces hommes et ces femmes sont soumis au poids de cette tradition scellée par le cadre d’une société  religieuse inflexible. Et tout cela, dans l’unique but de décorer le palais de l’Empereur, c’est à dire un souverain réputé divin, qu’ils n’ont jamais vu…                   
Mais une rumeur court depuis une vingtaine d’années : l’empereur aurait abdiqué, renversé par une rébellion. Mais qui pour y croire ? C’est tout simplement impossible, l’empereur est immortel, c’est le créateur des étoiles ! Douter de son existence est une hérésie, et les prédicateurs veillent à ce que chacun reste sur le « droit chemin ».

L’écriture tendre et délicieuse, presque poétique, d’Andreas Eschbach, nous plonge dans une fable humaine qui questionne l’existence. Quel est le but de la vie? Questionnement au centre des réflexions de chacune des individualités avec lesquelles , chapitre par chapitre, nous nouons des liens, le temps en quelques pages de s’attacher à eux.

Le mystère plane sur tout le récit. Touche après touche tel une toile de Signac, les motifs prennent forme sous nos yeux, et la fresque humaine et sociale d’Andreas Eschbach se révèle et nous émeut.

Il est des livres qui nous touchent par leur singularité, ceux qu’on ne peut pas oublier, Des milliards de tapis de cheveux est de ces livres là. Vingt-trois ans après sa sortie en français, le roman n’a pas pris une ride, et il ne fait aucun doute qu’il en sera de même dans vingt-trois ans.


Dix milliards de tapis de cheveux, Andreas Eschbach, éditions l’Atalante (1999), 310 pages, 22 euros


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Second Œkumen T.1 : Régulus – John Crossford

Régulus est le premier tome de la pentalogie Second Œkumène de John Crossford paru aux éditions Critic en ce mois de mai 2022. John Crossford est le pseudonyme d’un auteur mystère que l’on connaît sans doute sous un autre nom d’après l’éditeur… révélation de l’identité réelle pour la parution du troisième tome. Le pitch du roman ainsi que la campagne de teasing sur les réseaux sociaux de l’éditeur m’avait fortement intrigué, mais je dois dire que j’ai été quelque peu déçu par ce premier opus. Je vous explique pourquoi dans ce billet…

L’Œkumène ou écoumène, vient du grec Oikoumene et désigne l’ensemble des « terres habitées par l’humain ». Le second Œkumène de Crossford correspond donc à l’ensemble des planètes et systèmes solaires exploités par les humains lorsque notre aventure débute, qui aurait donc succédé à un premier Œkumène, celui des temps anciens où l’humanité ne se déployait que sur Terre. Comme vous l’aurez sans doute compris nous avons là affaire à un space opera ayant pour cadre le futur de notre galaxie.

L’empereur se meurt. A près de deux cents ans, les efforts pour prolonger la vie du monarque semblent ne plus suffire et nombreux sont ceux qui agissent dans l’ombre afin de préparer au mieux pour leurs intérêt la fin de cette ère. L’Amiral Wallace est l’un d’entre eux. Halvar IV n’ayant pas d’héritier en âge de régner (trois fils morts et un petit dernier d’a peine un an) une période de régence s’annonce et il s’agit toujours de périodes troublées. Wallace, afin de s’assurer une place proéminente dans le futur ordre des choses (pourquoi pas régent du jeune prince) prend les devant et décide, depuis la capitale Providence, de faire assassiner les membres de la famille impériale mâles et adultes qui pourrait prétendre à la régence. Parmis ceux-ci William Bolton-Dunn, fils d’un des bâtard de l’empereur, jeune officier et pilote surdoué, sur le vaisseau Seventh Star à quelques deux cent années-lumière de là. Il est alors contacté par le domestique du domaine de son père qui lui apprend que sa famille vient de se faire exterminer par les hommes de Wallace et que sa vie est en danger. William parvient à prendre la fuite juste à temps. Une vie de cavale permanente est désormais son seul futur envisageable. Voici le prologue de notre histoire.

Douze ans se sont écoulés depuis ces évènements et John Crossford va nous faire naviguer dans son univers via les perspectives de plusieurs personnages.
Nous découvrirons donc bien sûr, le devenir de William, le fugitif, qui se fait désormais appelé Einar Dahl. Nous découvrirons aussi la jeune Lucy, une alter de quinze ans dans son « école/prison/laboratoire » pour alter.
Pour faire simple : les alter sont des « mutants » (au sens X-meniesque). Au minimum, ce sont des télépathes plus ou moins puissants, et ils sont d’ailleurs la seule « technologie » permettant aux vaisseaux de la Flotte de communiquer instantanément entre eux à travers l’Œkumène. Mais ils peuvent également développer toute sorte d’autres pouvoirs (invisibilité, pyromancie, télékinésie etc…) et ils sont pour cela craints et honnis.
« L’élevage » officiel des alter ainsi que le contrôle du voyage interstellaire est le monopole du consortium Bledsoe-Dandridge, qui lui aussi va tenter de se maintenir dans cette position et commence à avancer certains de ces pions en vue de la mort imminente d’Halvar IV.

Pendant environs les deux cent premières pages (sur 500) nous suivrons uniquement Einar et Lucy. Puis nous serons introduits à l’amiral Allan McGregor, un homme qui vient du prolétariat et a réussi à gravir l’échelle hiérarchique militaire au mérite, contrairement à l’usage qui veut que les postes d’officiers soit attribué aux rejetons de la noblesse. C’est un « loyaliste » qui craint la mort prochaine de l’empereur. Enfin nous ferons la connaissance (très succinctement) du père O’Connor, prêtre idéaliste un peu naïf, envoyé par le cardinal Fortezza (qui manigance pour succéder au pape, lui aussi mourant, et désire restaurer la grandeur perdue de la Sainte Eglise) en mission pour récupérer des alter prisonniers sur différents mondes et les ramener sur la Nouvelle-Rome afin d’organiser un grand procès inquisitorial.

En écrivant ces longues lignes sur le pitch et l’univers de ce roman, je me redis que véritablement ce livre avait tout pour me plaire. Un univers qui, à défaut d’être original, est bien construit et plein de potentialités en terme d’intrigue politique ainsi qu’un panel de protagoniste aux positions sociales très variées, qui permet d’appréhender ledit univers à travers différentes lunettes.
Mais là où le bas blesse, c’est dans l’intrigue en elle même et dans le rythme de la narration.

J’ai ressenti un effet d’inertie tout du long du récit. Les chapitres sur Lucy notamment m’ont paru interminables tant la progression de l’arc de ce personnage est lente, alors même que l’on sait où nous emmène inévitablement ses différentes péripéties, qui m’ont fait l’effet d’obstacles inutiles sur un chemin tracé d’avance. C’est également le cas mais dans une moindre mesure pour l’aventure d’Einar, et ces deux personnages remplissent environ 75% du récit. Ce qui est terrible c’est qu’après 500 pages, j’ai l’impression qu’il ne s’est rien passé du tout, vu que les évènements qui se sont tout de même produit étaient attendus et cela dès les premières lignes. Tout cela étant encore alourdis par des facilités narratives : des hasards facilitateurs gros comme des immeubles de cinquante étages, ou au contraire des contraintes peu crédibles…
Et puis, bon ok, c’est le premier tome d’une pentalogie, mais quand la quatrième de couverture nous vend quatre personnages principaux, je m’attend à les voir un minimum. Sans cette quatrième de couv’, je ne vous aurait même pas mentionné le père O’Connor, qui apparaît dans une trentaine de pages au mieux. Et « SPOILER », l’empereur n’est donc toujours pas mort et au rythme où l’on va je m’attend à ce que sa mort soit l’évènement cliffhanger de la fin du tome 4 !

Bref j’ai été terriblement déçu… Le pire dans cette histoire c’est que je vais sans doute quand même acquérir le second tome qui paraîtra fin juin, parce que je me refuse à croire que l’auteur n’a pas sorti quelque chose de bien de cet univers et des prémices d’intrigue politique qu’il a mises en route. Mais si le rythme ne décolle pas et si les coutures de son ouvrage sont toujours aussi visibles, alors j’abandonnerai.

Si ça se trouve j’aurais critiqué sans le savoir Peter Hamilton, mais tant pis. Au moins le nom de l’auteur ne m’auras pas biaisé dans mon ressenti.


Second Œkumène T.1 : Régulus, John Crossford, Editions Critic (2022), 534 pages


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Gideon la neuvième – Tamsyn Muir

Nécromancie et mystères dans l’espace.

« Des nécromanciennes lesbiennes explorent un palais dans l’espace »
– Charles Stross

Gideon la Neuvième, est le premier roman de l’autrice néo-zélandaise Tamsyn Muir, premier volume du cycle Le Tombeau scellé, paru en avril 2022 chez Actes Sud dans la collection Exofictions. Il s’agit d’un cycle qu’on pourrait rattacher au genre de la science-fantasy (de nombreux codes de la fantasy comme la magie, les combats à l’épée, inscrits dans un univers science-fictionel : ici un empire galactique)

Les Neuf Maisons. La Première est celle de l’Empereur,le Roi Immortel, Celui qui a vaincu la mort, Le Résurrecteur. C’est lui qui a ramené à la vie les huit autres. Chaque Maison est implantée sur une planète et les membres des familles dirigeantes de chacune d’elles sont des nécromancien.ne.s . Les Maisons sont toutes spécialisées dans une forme de maîtrise particulière de cette magie.

Gideon est une orpheline, recueillie alors qu’elle était nourrisson, par la Neuvième Maison. Elle a aujourd’hui 18 ans et ne cesse depuis son plus jeune âge de vouloir s’échapper de la planète sinistre qu’occupe la Neuvième.
Lorsque notre récit débute, elle entame sa 86ème tentative d’évasion et cette fois , pense t elle, c’est la bonne !

« En l’an Myriade de Notre Seigneur, la dix millième année du Roi Immortel, le bienveillant Prince de la Mort, Gideon Nav prit son épée, ses bottes et ses magazines pornos et s’évada de la Neuvième Maison »

Mais c’était sans compter sur Harrowhark Nonagesimus, la Respectable Fille, héritière de la Neuvième, qui contrecarre ses plans à la dernière minute !
Les deux jeunes filles passent alors un accord : Harrow laissera sa liberté à Gideon si celle-ci accepte de devenir son cavalier (sorte de champion / garde du corps) et l’accompagne sur la planète de la Première Maison. L’empereur y a convoqué tous.tes les héritier.es des Maisons. Sur place, Harrow ainsi que les jeunes nécromancien.nes représentant les huit autres familles devront se montrer dignes de la fonction suprême de Lycteur.e que l’empereur accordera à ceux d’entre eux qui le mériteront. Pour prouver leur valeur, les convoqués devront surmonter une série d’épreuves et de mystères. La fonction de Lycteur.e, compagnon de bataille et conseiller du Grand Résurrecteur s’accompagne du privilège de l’immortalité, ce qui constitue donc pour la jeune Harrow ainsi que pour les autres jeunes nécromants, un objectif très alléchant.

Ce qui frappe d’entrée de jeu dans Gideon la Neuvième, c’est le ton de la narration et des dialogues. Emprunt d’une familiarité parfois grossière, dans un style très libre, l’écriture est très rafraîchissante (et je dirai même reposante, moi qui sort de la lecture d’Un étranger en Olondre, écrit dans un style beaucoup plus littéraire et poétique )

Au final le roman prend la forme d’un huis clos dans le palais de la Première. Les jeunes nécros et leurs cavaliers vont devoir en affronter les dangers et en découvrir les secrets. Quelque part Gideon la Neuvième donne l’impression de lire un Ils étaient dix (anciennement Les dix petits nègres) avec l’élément magique en prime et cela rend vraiment bien ! Des morts, des disparitions et les protagonistes qui tentent de résoudre l’énigme par eux-mêmes.
Le coté SF du cycle est plutôt absent de ce premier tome qui est vraiment centré sur la découverte des hautes arcanes de la nécromancie et sur les mystères du palais. Mais je pense que la suite de la série aura largement l’occasion d’approfondir l’univers. Moi qui adore le bon worldbuilding, sa quasi absence ne m’a pas du tout gêné, tant le focus sur l’aventure et les personnages est bien réalisé. La relation de détestation et en même temps d’amitié entre Harrow et Gideon donne lieu à des scènes drôles et jubilatoires. Les personnages secondaires sont intéressants et bien caractérisés. Le rythme de l’aventure m’a tenu en haleine tout du long et je n’ai pas vu les pages tourner !

En bref :

  • De la dark magic dans l’espace.
  • Des squelettes, des abominations à combattre, des mystères à résoudre.
  • Deux jeunes femmes badass mais de styles et de caractères diamétralement opposés qui doivent coopérer pour survivre et qui sont très attachantes.
  • Des personnages secondaires engageants et très vite identifiables/différentiables malgré leur nombre assez important.
  • Un univers qui n’est qu’ébauché, mais plein de potentialités.
  • Le mélange « ton drôle/atmosphère dark » délicieusement bien rendu.

Gideon la Neuvième, Le Tombeau Scellé T.1, Tamsyn Muir, Actes Sud (2022), 528 pages


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Blackwater T.2 : La Digue, le feuilleton continue…

Ce billet considère que vous avez déjà lu le tome 1 de la saga Caskey (l’avis de Dolorès ici)

Nous repartons pour l’Alabama des années 1920, à la confluence de nos deux cours d’eau favoris que nous avons laissés de coté pendant quinze jours et au bout de quinze pages… boum !… nous nous retrouvons à nouveau happés dans les rapides et les méandres des intrigues familiales des Caskey.

Nous avions laissé les protagonistes au moment où Elinor et Oscar laissent leur enfant à Mary-Love et Sister « en échange » du droit d’emménager enfin dans la maison que la matriarche avait faite construire pour eux. C’est donc là que vivent désormais la toujours aussi inquiétante Elinor et le passif Oscar. N’étant plus obligée de vivre sous le même toit que sa terrible belle-mère, les tensions entre les deux femmes vont elles pouvoir s’apaiser ? Ce sera un des thèmes de ce nouvel opus.

L’élément central de ce second volet reste néanmoins le projet de construction de la fameuse digue qui donne son nom à cet épisode de la saga. Nous savons à quel point Elinor est contre l’élévation de ce rempart, adviendra-t-il tout de même ? Early Haskew, l’ingénieur, fait son retour en ville, devient un des personnages principaux du récit et constitue un formidable apport au casting du feuilleton. Un homme étranger à la ville, à la famille Caskey et à leurs guerres intestines, fait l’effet d’un vent de fraîcheur bienvenu. Faux-pas et incompréhensions sont au menu !

En bref : Nous accrochons toujours autant ! L’écriture simple et efficace, volonté de l’auteur, touche encore une fois juste et permet « l’engloutissement » en une ou deux session de ce tome 2. Le focus sur les personnages conduit à une exploration moindre du cadre social plus large de la ville, mais nous pousse à nous intéresser et à nous attacher aux protagonistes. Une place plus importante que dans le précédent tome est d’ailleurs laissée à certains d’entre eux (comme Sister ) et ce n’est pas pour nous déplaire.

Le soin apporté par l’éditeur est à nouveau au rendez-vous, le livre est un très bel objet !

L’épisode trois de la série sort aujourd’hui et le rush à la librairie en sortant du travail s’impose je le crois !


Blackwater T.2 : La Digue , Michael McDowell , éditions Monsieur Toussaint l’Ouverture, 244 pages, 8,40€ (Merci)


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Axiomatique – Greg Egan

Hard SF accessible

Greg Egan est une des grandes figures de la littérature de science fiction, et plus particulièrement de la « Hard SF ». Qu’est-ce que la hard SF ? De la science fiction qui articule son univers ou son intrigue autour de concepts scientifiques et/ou techniques « réalistes ».

Un extrait de la définition faite par Apophis de ce sous genre (je vous recommande chaudement ses articles de fonds sur les différents genres et sous-genres de l’imaginaire, ici son article sur la Hard SF) :

« « Hard » ne se réfère pas à la difficulté de lecture des bouquins appartenant à ce sous-genre ! Il signifie juste qu’ils mettent particulièrement en avant la science par rapport à la fiction : ce qui définit avant tout la Hard SF, c’est son respect des théories scientifiques / des lois physiques telles qu’elles sont formulées ou comprises au moment de la rédaction du livre concerné. « 

Il est tout à fait normal d’être intimidé devant le nom et l’œuvre de Greg Egan qui a la réputation d’être une littérature très exigeante. Je l’ai moi même longtemps été, mais dans ce superbe recueil de nouvelles concocté par les éditions le Bélial, j’ai trouvé une porte d’entrée magistrale et aisément franchissable dans l’œuvre de l’auteur australien. Je vous invite à la traverser avec moi…

Axiomatique : qui est relatif aux axiomes, relatif donc à des postulats qu’il est inutile de remettre en question , qui sont considérés comme vrai et servent ensuite de point de départ à un système de déduction (en sciences comme en philosophie ) Et pourtant en quelques pages, chaque nouvelle du recueil soulève de nombreuses problématiques, les postulats de base de chacun des univers sont remis en cause…

La grande majorité des nouvelles d’Axiomatique peuvent être considérées comme de la science-fiction d’anticipation. Dans un avenir plus ou moins proche, des progrès technologiques ou scientifiques ont modifié en profondeur nos sociétés ce qui n’est pas sans poser des questions d’éthique ou métaphysiques. A titre de comparaison, chaque nouvelle est un peu comme un excellent épisode de la série Black Mirror.

De la copie de conscience à l’implant neural en passant par le déterminisme génétique, c’est la notion d’identité qui est au cœur des problématiques auxquelles les personnages ainsi que les lecteurs sont confrontés. Qu’est-ce qui fait de nous un être humain ?  Notre conscience ? Nos choix ? Notre cerveau ? Notre corps ? Notre capacité à communiquer ? Qu’est ce qui détermine ce que nous sommes ? Nos gênes ? Notre éducation ?…

On pourrait s’attendre à ce que toutes ces questions soient mises en scène de manière purement scientifique et froide, mais il n’en est rien. Au contraire ces interrogations sont très incarnées, les personnages ô combien humains ne peuvent que nous faire nous identifier à eux. L’auteur australien nous pousse à partager leurs incertitudes, leurs tâtonnements et c’est là que réside selon moi toute la puissance de cet ouvrage. En très peu de pages Greg Egan arrive à créer des univers et des personnages qui nous passionnent et nous aspirent dans leurs tourments. De chacune des nouvelles nous ressortons sonnés, groggy, et il est délicat d’en enchainer la lecture car il faut un temps pour les digérer. Il y a là de quoi faire durer le plaisir.

J’ai fait le choix de ne pas vous parler des dix-huit nouvelles individuellement car je pense que le lecteur gagnera à les découvrir par lui-même. La paternité, l’amour, le danger, les crises d’identité ne sont qu’un aperçu des thèmes qui m’ont touché particulièrement et vous en trouverez sans aucun doute d’autres qui résonneront avec votre identité…


Axiomatique, Greg Egan, éditions le Bélial, 464 pages, 23.90€


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Brian McClellan met le feu aux poudres !

Prometteur et audacieux. Premier Roman

La Promesse du Sang, premier volume de la Trilogie des Poudremages paru fin mars aux éditions LEHA, premier roman de Brian McClellan, était très attendu et ne déçoit pas.

Le cycle est paru en version originale de 2013 à 2015 et à rencontré un succès retentissant outre-atlantique . Il s’agit de la deuxième tentative éditoriale en France, le premier opus ayant déjà été traduit et publié en 2014 dans l’éphémère collection Eclipse de Panini, les deux autres volets n’ont quant à eux jamais été traduit en VF. C’est un scénario malheureusement trop fréquent dans l’édition de fantasy française, si le premier tome d’une série ne donne pas instantanément lieu à de très bonnes ventes, l’éditeur abandonne le projet quand bien même il aurait les épaules suffisantes pour assumer les faibles ventes…De plus, on a là affaire à un véritable cercle vicieux : les lecteurs du genre, habitués à ces procédés, vont dès lors attendre que les cycles soit publiés intégralement avant de se lancer dans l’aventure, donc les ventes du premier volume sont faibles, donc le projet est abandonné et rebelote !

Ici , je n’ai aucune inquiétude , les éditions LEHA n’en sont pas à leur premier fait d’armes en la matière. En effet, l’éditeur est à l’origine de la réédition de l’extraordinaire décalogie du Livre des Martyrs de Steven Erikson (mon cycle favori toutes fantasy confondues), cycle qui avait été abandonné par le passé par l’édition française. Nous pouvons donc leur faire confiance pour mener cette trilogie à son terme (et pourquoi pas publier à sa suite la deuxième trilogie de l’auteur qui se déroule dans le même univers).

Quézaco ?

La promesse du sang, c’est de la gunpowder fantasy.
L’écrasante majorité des récits de fantasy classique se déroule dans des univers qu’on qualifiera de « médiévaux-fantastiques ». Ces univers sont donc inspirés sur le plan technologique et sociétal, des sociétés médiévales historiques du monde réel (le notre) : combats à l’épée et aux armes de trait (arc/arbalète) dans une société de type féodale. A l’inverse, la gunpowder fantasy, nous plonge dans des univers inspirés de la fin de l’ancien régime européen (XVIIe-XVIIIe) où la généralisation des armes fonctionnant à la poudre noire a eu lieu.
La poudre n’y tient pas seulement une place d’élément de décor, mais est un point central du worldbuilding (construction de l’univers) comme nous allons le voir.

Dans le royaume d’Adro, le souverain Manhouch XII règne depuis son palais d’Adopest, la capitale. Un conseil secret, dirigé par le maréchal Tamas (un Poudremage) concocte un coup d’Etat et dépose le roi par les armes. Le monarque est exécuté, ainsi que toutes les grandes familles nobles de la cité dans la foulée. Notre histoire débute dans le sang et la poudre…
La magie a un rôle important dans l’univers de McClellan. Il y a trois type de personnes qui peuvent la manipuler. Tout d’abord, les Privilégiés : on pourrait les définir comme les sorciers classiques que nous avons l’habitude de croiser dans d’autres univers de fantasy. Ceux-ci puisent dans « l’Autre » (sorte de dimension élémentaire) la puissance nécessaire à la canalisation de sorts divers. Viennent ensuite les Poudremages, ou Marqués ce sont des individus qui possèdent une affinité avec la poudre noire leur permettant de la manipuler à souhait. Cela fait d’eux des tireurs d’élite hors pairs. Un Poudremage peut par exemple abattre une cible à plus d’une lieue de distance, ou faire bifurquer la trajectoire d’une balle par la pensée. De plus les Privilégiés sont « allergiques » à la poudre, ce qui fait des PM leurs némésis par excellence. Enfin la dernière catégorie d’humains maitrisant une forme de magie : les Doués. Ces derniers possèdent un don extraordinaire quelconque ( Olem par exemple est un doué qui ne ressent jamais le besoin de dormir ).

Le roi, comme tous les souverains des neuf royaumes, avait à son service une cabale de Privilégiés. La première étape du coup d’Etat du maréchal Tamas fut donc naturellement de se débarrasser de ces derniers. Mais il lui faudra également surveiller ses arrières car tout le monde ne voit pas son coup du meilleur œil. A l’intérieur même de la cité mais aussi au-delà des frontières, des ennemis agissent dans l’ombre. Trahisons, complots, et conflits extérieurs seront donc au rendez-vous de ce premier tome. Et si cela ne suffisait pas, l’ombre d’une prophétie religieuse évoquée par un Privilégié de la cabale royale en rendant son dernier souffle, plane au dessus du maréchal. Tamas aura donc fort à faire pour assurer au nouveau régime qu’il désire instaurer un semblant de prospérité.

Nous suivrons plusieurs protagonistes à tour de rôle le long du récit. Tamas lui-même bien sûr, mais aussi Taniel son fils, Poudremage également, déployé sur le front du conflit extérieur avec le royaume rival de Kez. Adamat, l’ancien policier, auquel Tamas demande d’enquêter sur la prophétie ainsi que sur les traîtres de l’intérieur. Et enfin Nila, une jeune lavandière qui était au service d’un Duc lors du renversement du régime et qui tente de sauver l’enfant de son ancien maître de la guillotine.

Mon avis

L’auteur nous promet du sang et il ne trahit pas sa promesse. En effet il y a une certaine violence très présente tout au long du roman. Mais cette violence n’est pas sans raison, elle est logique dans cet univers particulièrement dur qui traverse un épisode politique par essence violent.
Je regrette un peu que McClellan ne se soit pas plus émancipé de la période historique qui lui a servi d’influence, la Révolution française. Le royaume d’Adro correspond trop à ce que l’imaginaire collectif connaît de la période des Lumières. Une noblesse de sang qui gravite autour d’une royauté despotique totalement déconnectées l’une comme l’autre des évolutions de la société. Un clergé au summum de l’hypocrisie qui impose un dogme sévère sans se l’appliquer à lui même et vivant dans une opulence invraisemblable. Une bourgeoisie qui a des velléités d’émancipation, la démocratisation de la lecture grâce à l’imprimerie de masse, un athéisme ou du moins un exercice du doute critique vis à vis de la religion qui se répand comme une trainée de poudre…Les mêmes causes produisant les mêmes effets…C’est un peu too much selon moi.

Le système de magie des Poudremages est très rafraîchissant et j’ai envie d’explorer encore plus les possibilités que cette magie étrange nous offre.
Un léger bémol tout de même, les Privilégiés sont censés posséder une puissance extraordinaire et j’ai trouvé qu’ils étaient trop simplement battus à plusieurs reprises. Dieu merci, les armes à poudre sont des armes à un coup, ce qui nous permet d’assister à du combat rapproché à l’arme blanche et l’auteur excelle dans les descriptions de ces scènes d’action.

Brian McClellan maîtrise le rythme de son récit à la perfection, le lecteur est vraiment pris par l’intrigue. J’ai particulièrement apprécié la partie enquête avec Adamat même si à mon sens elle aurait pu être encore approfondie. Je suis amateur de tout ce qui ressemble à du complot et à de la manipulation politique en fantasy du coup j’ai été conquis par ce fil de l’intrigue. Toutes les trames narratives gravitent autour du personnage central de Tamas, se croisent régulièrement et ont une importance immédiate sur l’aventure dans son ensemble, ce qui dynamise la lecture et donne envie de poursuivre sans s’arrêter.

En bref, malgré mes quelques réserves, j’ai passé un excellent moment de lecture. En recontextualisant: il s’agit d’un premier roman, le système de magie est audacieux, l’univers est cohérent et intéressant, le rythme de l’action captivant tout du long (et le cliffhanger final est très appétissant). C’est une réussite !


La Promesse du sang, Brian McClellan, traduction Thomas Bauduret pour les éditions LEHA, 480 pages, 25 €


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Claire North sort le grand jeu !

Quelque peu déçu par 84K, récent roman de Claire North traduit et paru chez Bragelonne en septembre dernier, je tombe sur l’annonce de la parution chez le Bélial, dans l’excellente collection Une Heure Lumière, de cette novella. Je décide tout de même de me lancer dans l’aventure et je ne le regrette en rien : j’ai adoré !
Avec les collègues à la bibliothèque nous lisons toutes les parutions UHL et nous nous disputons la priorité sur les réceptions de commandes, ce coup-ci j’ai bypassé les amis en allant acheter celui-ci directos chez mon libraire ! Mwahahaha !

Le Serpent, c’est la première novella d’un ensemble de trois, formant La Maison des jeux. Bon alors au début j’ai cru que l’éditeur nous prenait pour le pion b du joueur noir dans un gambit Benko (dans cette ouverture aux echecs, le joueur noir sacrifie son pion b pour obtenir l’initiative) en découpant un roman en trois parties afin qu’il corresponde au format de la collection… Mais après m’être fait (gentiment) taper sur les doigts sur Twitter par l’éditeur, j’ai constaté mon erreur. Il s’agit bien de trois novella distinctes et je suis impatient de lire les deux autres !

Dès les premières lignes, le narrateur nous embarque avec lui au cœur de l’intrigue, sur le plateau de jeu :

Venez.
Observons ensemble, vous et moi.
Nous écartons les brumes.
Nous prenons pied sur le plateau et effectuons une entrée théâtrale : nous voici ; nous sommes arrivés ; que fassent silence les musiciens, que se détournent à notre approche les yeux de ceux qui savent. Nous sommes les arbitres de ce petit tournoi, notre tâche est de juger, restant en dehors d’un jeu dont nous faisons pourtant partie, pris au piège par le flux du plateau, le bruit sec de la carte qu’on abat, la chute des pions. Pensiez-vous être à l’abri ? Croyez-vous représenter d’avantage aux yeux du joueur ? Croyez-vous déplacer plutôt qu’être déplacé
?

Super efficace ! Nous ne sommes plus des observateurs distants, nous nous engageons littéralement aux cotés du narrateur et à la suite des personnages dans les ruelles de la belle et inquiétante Venise de la renaissance, au cœur de l’échiquier.

Nous arrivons donc à Venise, en l’an 1610 et découvrons rapidement la Maison des jeux. Il s’agit là d’un lieu prestigieux dans lequel la bonne société de la Sérénissime vient s’adonner à des jeux d’argent divers. Des fortunes s’y amassent au même rythme que d’autres s’y dilapident.

Ce premier volet du triptyque, c’est l’histoire d’une femme, Thene. Dans la maison des jeux celle-ci va trouver un espace de liberté où mobiliser les ressources intellectuelles qu’elle possède et s’émanciper d’un mari violent, addict à l’alcool et au jeu. Elle avait été mariée à celui-ci « grâce » à la fortune de son père car ce mari était de rang social supérieur, mais ruiné. Le mariage garantissait donc le prestige à la famille de l’une et l’assise financière à l’autre. Dans cette société profondément patriarcale, et à l’aide de ses capacités, elle entend bien prouver à tous qu’elle n’est pas femme à être sous-estimée…

La Maison, possède un cercle supérieur dans lequel on ne pénètre que sur invitation: la Haute Loge. Notre héroïne va devoir gagner son ticket d’entrée en jouant sur un plateau de jeu où les risques et les enjeux sont tout autres : l’échiquier politique vénitien. Il faudra qu’a coup de manipulation, d’espionnage, de coups fourrés elle parvienne à imposer son champion a une élection. Trois autres joueurs s’opposeront à elle et se disputeront la seule place disponible.

En tant que joueur d’échec passionné, ce récit à énormément résonné en moi. Pour remporter la partie qui s’engage, les joueurs devront combiner des stratégies de long terme et des coups d’éclats tactiques. Aucune erreur ne sera permise et cela, du choix de l’ouverture jusqu’à la finale.

Un mot sur l’écriture : raffinée, sans non plus en faire des tonnes, le style est très plaisant. Les descriptions « atmosphériques » de la ville et la caractérisation des différents personnages donnent du relief au récit ; un effet de réel nous saisi. Le « pari » de Claire North : faire du narrateur et des lecteurs , des observateurs de terrain, nous impliquent magistralement dans l’intrigue. Lorsqu’un personnage que l’on suit se retourne, l’envie nous prend de se cacher dans un renfoncement de la rue afin qu’il ne nous découvre pas ! Un vrai tour de force de l’autrice ! Le récit a des accents de fantasy et de fantastique qui ne sont pas négligeables mais sur lesquels je ne m’étendrai pas pour vous laisser vous en délecter.

Pour résumer : une des meilleures publications de la collection UHL, dans mon top 5 avec Vigilance, L’homme qui mit fin à l’histoire, A dos de crocodile, et Dragon.

PS: Deux livres de Claire North à mon compteur et dans les deux l’autrice à mis en scène le jeu de tarot. Dois-t-on y voir un motif ? Il est encore trop tôt pour le dire….



Le Serpent , Claire North , traduction Michel Pagel pour les éditions le Bélial
160 pages, 10,90€


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