Le Prophète et le Vizir

Court recueil composé d’une novella et d’une nouvelle, Le Prophète et le Vizir est l’un des cinq ouvrages écrits par le couple de romanciers (et cinéastes) Ada et Yves Rémy. Ces deux écrits sont liés l’un à l’autre et se font suite. Le tout formant un conte oriental historique teinté de fantastique que j’ai lu avec grand plaisir.

L’Ensemenceur

« En ces temps-là, Allah, le Bienfaiteur miséricordieux, accordait à ceux que la nature avait accablé d’infirmités et dont les facultés semblaient avoir été plus ou moins ébréchées le plus subtil des dons, celui de la voyance »

L’émir Nour al-Din Malek de Al-Hassa (la plus grande oasis du monde, en Arabie Saoudite actuelle) craignant une offensive yéménite sur ses terres, devient obsédé par le futur.
Il se met donc à rassembler dans son palais ces malheureux infirmes dans le but d’exploiter leur don de voyance, mais se trouve fort désappointé de ne recevoir que des prévisions d’avenir futiles et sur le très court terme…
Jusqu’au jour où ses soldats lui amènent le pêcheur de perle bahreïni dont une des main possède six doigts, Kemal bin Taïmour. Au contact des autres âmes touchées par Allah réunies au palais de l’émir, Kemal, qui n’avait jusqu’alors pour don que celui de prévoir si une huître recelait une perle ou non avant même de la repêcher, va voir son talent divinatoire décuplé. En effet, il va désormais être de capable de voir l’avenir des lieux où il se trouve…. six siècles dans le futur ! Un peu trop pour les besoins de l’émir !
De là Kemal va voyager par delà les frontières et les mers du Moyen-Orient; de l’Europe et du Maghreb. Il rencontrera dans ses pérégrinations divers peuples, souverains, personnages illustres et à chaque fois, frappé par des visions de futurs lointains il se posera les mêmes questions. Doit il prévenir ses contemporains de la survenance si lointaine d’évènements (heureux ou catastrophiques) ? Lorsqu’il le fait, comment s’assurer que l’on veuille bien accorder un quelconque crédit à ses dires? Difficulté supplémentaire : transmettre de générations en générations la conduite à adopter pour faire advenir ou empêcher ses prophéties.

Un premier point fort du récit des Rémy : une recherche de justesse historique poussée. C’est à un véritable voyage que le lecteur est convié. De la peste noire à Marseille de 1720 (cf les superbes toiles présentes au musée des beaux arts de la ville que je vous encourage à aller voir si vous visitez ou habitez la citée phocéenne), à l’éruption de l’Etna de 1669, en passant par l’insurrection de Masaniello contre le pouvoir aragonais à Naples de 1647, ou encore Michel-Ange peignant la voûte de la Chapelle Sixtine (1512), nous sommes littéralement transportés. Les rencontres de Kemal avec ses contemporains Ibn Battuta l’explorateur et Ibn Khaldun l’historien sont également savoureuses. J’ai fortement apprécié cette balade historique.

L’avenir est il écrit par avance ? Kemal voit il un futur immuable ? ou bien sa prescience ne lui laisse-t-elle entrevoir qu’un des nombreux chemins que ses contemporains et leurs descendants peuvent choisir d’emprunter ? Un questionnement classique de la littérature (surtout dans l’imaginaire) et de la philosophie renforçant l’aspect conte philosophique mais manquant sans doute quelque peu d’originalité…
En question également : la foi, les religions. Le petit prophète à six doigts s’en remet et s’adresse très régulièrement à son dieu, qu’il sait universel, même si il est nommé différemment d’un peuple à l’autre…

La langue des Rémy est très recherchée et l’écriture poétique. Cela sied parfaitement à un récit de type « conte oriental ».

Les huit enfants du vizir Farès Ibn Meïmoun

Le vizir mérinide Ibn Meïmoun conquière la ville de Tunis et y impose sa dure loi depuis peu, lorsque lui est faite une prophétie qui annonce, en représailles de ses péchés, la mort de ses huit enfants avant la dix-huitième lune de son règne. S’engage dès lors une lutte entre le vizir et la destinée…

« Le drame est posé. On connait les deux adversaires. Le Destin qui entend qu’une prophétie soit une loi et que force lui soit donnée, et un vizir coupable de bien des ignominies mais décidé à tout entreprendre pour sauver ses enfants »

Cette nouvelle m’a beaucoup moins intéressé sur le fond. L’intérêt principal est de forme. En effet, la lutte du vizir pour sauver ses enfants est mise en scène à la manière d’une grande pièce de théâtre. Le style et le registre sont toujours ceux du conte, mais nombreuses sont les comparaisons narratives avec une pièce, un drame qui se jouerait devant nos yeux, un duel sur le plateau de jeu (le joueur d’échecs en moi jubile) que seul le joueur le plus habile sera à même de remporter.

En bref

  • Une écriture recherchée et très plaisante.
  • Un aspect philosophique et moral qui donne une allure de contes aux deux récits. Mais la frontière entre cliché et hommage est fine, et c’est la subjectivité de chaque lecteur qui fera tomber la balle d’un côté ou de l’autre du filet.
  • La recherche historique des auteurs et le fort intérêt qu’elle suscite.
  • Le lecteur est littéralement transporté (et c’est ce qu’un lecteur de littérature de l’imaginaire désire le plus, non ?)
  • Inégalité des deux récits selon moi. (l’aventure de Kemal est très engageante, celle du vizir beaucoup moins).

Le Prophète et le Vizir, Yves et Ada Rémy, Pocket (2022) , 176 pages, 6.50 euros


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Blackwater T.2 : La Digue, le feuilleton continue…

Ce billet considère que vous avez déjà lu le tome 1 de la saga Caskey (l’avis de Dolorès ici)

Nous repartons pour l’Alabama des années 1920, à la confluence de nos deux cours d’eau favoris que nous avons laissés de coté pendant quinze jours et au bout de quinze pages… boum !… nous nous retrouvons à nouveau happés dans les rapides et les méandres des intrigues familiales des Caskey.

Nous avions laissé les protagonistes au moment où Elinor et Oscar laissent leur enfant à Mary-Love et Sister « en échange » du droit d’emménager enfin dans la maison que la matriarche avait faite construire pour eux. C’est donc là que vivent désormais la toujours aussi inquiétante Elinor et le passif Oscar. N’étant plus obligée de vivre sous le même toit que sa terrible belle-mère, les tensions entre les deux femmes vont elles pouvoir s’apaiser ? Ce sera un des thèmes de ce nouvel opus.

L’élément central de ce second volet reste néanmoins le projet de construction de la fameuse digue qui donne son nom à cet épisode de la saga. Nous savons à quel point Elinor est contre l’élévation de ce rempart, adviendra-t-il tout de même ? Early Haskew, l’ingénieur, fait son retour en ville, devient un des personnages principaux du récit et constitue un formidable apport au casting du feuilleton. Un homme étranger à la ville, à la famille Caskey et à leurs guerres intestines, fait l’effet d’un vent de fraîcheur bienvenu. Faux-pas et incompréhensions sont au menu !

En bref : Nous accrochons toujours autant ! L’écriture simple et efficace, volonté de l’auteur, touche encore une fois juste et permet « l’engloutissement » en une ou deux session de ce tome 2. Le focus sur les personnages conduit à une exploration moindre du cadre social plus large de la ville, mais nous pousse à nous intéresser et à nous attacher aux protagonistes. Une place plus importante que dans le précédent tome est d’ailleurs laissée à certains d’entre eux (comme Sister ) et ce n’est pas pour nous déplaire.

Le soin apporté par l’éditeur est à nouveau au rendez-vous, le livre est un très bel objet !

L’épisode trois de la série sort aujourd’hui et le rush à la librairie en sortant du travail s’impose je le crois !


Blackwater T.2 : La Digue , Michael McDowell , éditions Monsieur Toussaint l’Ouverture, 244 pages, 8,40€ (Merci)


Ailleurs sur la blogosphère : L’Ours Inculte,

« Le livre écorné de ma vie » de Lucius Shepard – Plongée dans les eaux troubles du Mékong

Le livre écorné de ma vie est une novella de l’écrivain américain Lucius Shepard. Sortie en 2009, elle a été traduite en 2021 au sein de l’inénarrable collection Une heure lumière du Belial.

Je suis le commandant Shepard, et cet auteur est mon préféré de la Citadelle

Personnellement, je n’avais jamais entendu parler de Lucius Shepard. C’est un auteur apparemment très reconnu outre-atlantique, avec de multiples prix prestigieux à son palmarès (Hugo, Nebula, Locus, World Fantasy Award). Surtout, la vie du bonhomme a été marquée par de multiples voyages à travers le monde. Vietnam, Egypte, Honduras, Allemagne… Lucius Shepard a crapahuté partout et exercé une palanquée de métiers. Vous allez voir que cette expérience de globe trotter est importante à considérer pour aborder Le livre écorné de ma vie. On se situe entre le récit d’aventure et le fantastique, au sens où l’on ne peut déterminer avec certitude si les phénomènes observés relèvent du surnaturel ou de l’illusion des personnages.

Résumé de l’intrigue

Thomas Cradle est un auteur de science-fiction à succès. Sa vie est confortable, mais il s’ennuie. Tout commence lorsqu’il découvre en surfant sur Amazon un roman écrit par un écrivain portant exactement le même nom que lui. Cradle n’a pourtant jamais entendu parler d’un auteur homonyme. Pire, il semble que le style du roman donne dans l’horreur et le fantastique, genres de prédilection de Thomas Cradle ! Cet homonyme partage en plus les mêmes date et ville de naissance… Piqué par la curiosité, notre héros commande le mystérieux roman et le reçoit quelques jours plus tard. La lecture s’avère encore plus troublante : il y reconnaît le style d’écriture torturé de ses débuts dans la littérature, dénué du formatage imposé par son éditeur par la suite. L’histoire elle-même parle d’un certain T.C. qui entreprend un voyage en bateau sur les rives du Mékong. Sa direction est la Forêt de thé, une zone obscure située quelque part en aval du fleuve, car il y est poussé par une attraction inexplicable. Son voyage se mue rapidement en une descente vers la folie, faite d’hallucinations maléfiques, de perversions sexuelles, voire de pure violence. Mais le récit se termine sans que l’on sache ce qu’est exactement la Forêt de thé.

Fasciné autant que troublé par ce roman écorné, Thomas Cradle décide de partir pour le Cambodge sur les traces de cet alter ego impossible et de cette mystérieuse Forêt de thé…

Un long fleuve pas si tranquille

Le fleuve agit comme une puissante métaphore afin d’exprimer le bad trip. On a forcément en tête le Styx, le fameux cours d’eau de la mythologie grecque qu’il faut emprunter pour passer aux enfers. Dans le cinéma, on peut évoquer Apocalypse Now de Coppola ou encore l’extraordinaire Aguirre la colère de dieu de Herzog, dans lequel on suit un conquistador remonter un fleuve pour trouver l’Eldorado. Une quête aussi vaine que vaniteuse qui se termine dans la mort et la folie. Le fleuve, c’est l’errance dangereuse sur un élément (l’eau) que l’on maîtrise mal. C’est le risque de dériver vers une destination que l’on a pas choisi. Le fleuve est également quelque chose de linéaire, sur lequel le voyage peut vite tourner à la monotonie et plonger dans la torpeur.

Les potentialités narratives du fleuve sont ainsi mise à profit par Lucius Shepard dans sa novella : le Mékong et ses affluents sont le théâtre des délires fiévreux de Cradle, pour qui la réalité se trouble et se superpose avec d’autres univers. Le héros en vient également à consommer de l’opium, fournie par sa compagnonne de voyage Lucy, qu’il utilise comme objet sexuel. Les visions monstrueuses générées par la drogue participent au délire malsain de Cradle, et ne sont pas sans rappeler Lovecraft. Outre cette confusion des sens, le comportement de Cradle devient de plus en plus détestable (égoïsme, manipulations, sexisme), même s’il ne plonge pas aussi loin que d’autres personnages bien particuliers…

Klaus , conquistador complètement zinzin et mégalomane, est ici en difficulté avec une sorte de ouistiti.

Pour rendre compte de ces délires malsains, Lucius Shepard écrit de façon remarquable. Il faut saluer ici l’excellent travail de traduction de Jean-Daniel Brèque. Les phrases sont longues, sinueuses, obsessionnelles. L’auteur recèle une rage en lui et met toutes ses tripes dans son texte. Ses descriptions urbaines (dans les différentes villes-étapes de l’aventure de Cradle) fourmillent de vie et de détails. Shepard connaît bien l’Asie du sud-est du fait de ses voyages et ça se sent. Il a l’art d’extirper l’improbable qui se cache dans de simples scènes de rue, pour le tordre en poésie crade et punk. On a vraiment l’impression d’y être, de perdre les pédales avec le personnage principal.

Le ton est également à charge sur certains sujets. J’ai vu dans ce récit d’aventure une critique ironique des touristes occidentaux en recherche d’exotisme et de sensations fortes, mais qui au final s’enferment dans des hôtels haut de gamme sans chercher à véritablement découvrir le pays dans lequel ils voyagent. Le personnage de Riel est l’incarnation de ce phénomène. Le début de la novella comprend par ailleurs un coup de gueule jubilatoire (bien qu’exagéré) contre le milieu de la blogosphère des critiques en SFFF, c’est assez singulier pour le souligner.

Au rang des défauts, j’aurais apprécié que le voyage dure plus longtemps tellement l’aventure proposée est savoureuse et déroutante. Par ailleurs, les révélations finales ne sont pas renversantes. Rien de grave cependant, c’est le périple qui compte bien plus que sa destination. On tient au final une très bonne novella de fantastique qui se distingue par son écriture viscérale. A placer dans le haut du panier de la collection Une heure lumière !

Autres critiques sur la blogosphère : Just A Word, L’épaule d’Orion, Quoi de neuf sur ma pile ?, Au pays des caves trolls

Blackwater T1 : La crue – L’épique saga de la famille Caskey

À Perdido, les femmes se moquaient toujours des hommes. Les Yankees de passage logeaient à l’Osceola, discutaient avec les propriétaires des scieries, faisaient leurs courses dans des boutiques tenues par des hommes et se faisaient couper les cheveux par un homme en bavardant avec une clientèle masculine, sans jamais se douter une minute que c’étaient en réalité les femmes qui dirigeaient la ville.

McDowell

Blackwater le dernier né de la maison d’édition bordelaise Monsieur Toussaint Louverture m’a tout d’abord interpellé par sa couverture et son prix. Encore une fois le travail éditorial et le soin accordé à la création du livre en font un objet original et de qualité. Le côté « série » (un tome toutes les deux semaines) a continué à m’intriguer… Mais ce qui a fini de me séduire c’est évidemment l’intrigue ! Alors venez avec moi, enfonçons nous dans les bois mais prenons garde à la crue…

Notre histoire débute à Pâques 1919, dans la petite ville de Perdido, située au nord de l’Alabama quand cette dernière est frappée de la pire crue de son histoire de mémoire d’Homme. Enfin en l’occurrence de mémoire de femmes, car ici se sont elles qui tiennent d’une main de fer les plus grosses propriétés terriennes. Le roman commence donc lorsque Oscar Caskey, fils de Mary-Love Caskey et gérant de l’une des principales scieries qui représente la seule industrie de Perdido, décide de partir à bord de son canot avec l’aide de son fidèle bras droit, Bray, pour mesurer l’étendue des dégâts. C’est alors que dans des circonstances pour le moins étranges, ils vont faire la rencontre d’une personne qui ne l’est pas moins ! Commence alors pour le clan Caskey une lutte interne qui, dès ce premier tome, laisse présager le pire pour la suite…

Blackwater se lit comme on regarde une série. Dès les premières pages l’auteur nous plonge dans l’ambiance étouffante et humide de cette petite ville américaine refermée sur elle-même. Dans une Amérique où l’esclavage n’existe plus, mais les inégalités et les intrigues  sont toujours bien présentes… Un roman addictif et surprenant, qu’on dévore en peu de temps et qui a encore beaucoup de secrets à nous dévoiler…

Pour plus de critiques : L’Ours Inculte, Tu vas t’abîmer les yeux, Sur mes brizées

Claire North sort le grand jeu !

Quelque peu déçu par 84K, récent roman de Claire North traduit et paru chez Bragelonne en septembre dernier, je tombe sur l’annonce de la parution chez le Bélial, dans l’excellente collection Une Heure Lumière, de cette novella. Je décide tout de même de me lancer dans l’aventure et je ne le regrette en rien : j’ai adoré !
Avec les collègues à la bibliothèque nous lisons toutes les parutions UHL et nous nous disputons la priorité sur les réceptions de commandes, ce coup-ci j’ai bypassé les amis en allant acheter celui-ci directos chez mon libraire ! Mwahahaha !

Le Serpent, c’est la première novella d’un ensemble de trois, formant La Maison des jeux. Bon alors au début j’ai cru que l’éditeur nous prenait pour le pion b du joueur noir dans un gambit Benko (dans cette ouverture aux echecs, le joueur noir sacrifie son pion b pour obtenir l’initiative) en découpant un roman en trois parties afin qu’il corresponde au format de la collection… Mais après m’être fait (gentiment) taper sur les doigts sur Twitter par l’éditeur, j’ai constaté mon erreur. Il s’agit bien de trois novella distinctes et je suis impatient de lire les deux autres !

Dès les premières lignes, le narrateur nous embarque avec lui au cœur de l’intrigue, sur le plateau de jeu :

Venez.
Observons ensemble, vous et moi.
Nous écartons les brumes.
Nous prenons pied sur le plateau et effectuons une entrée théâtrale : nous voici ; nous sommes arrivés ; que fassent silence les musiciens, que se détournent à notre approche les yeux de ceux qui savent. Nous sommes les arbitres de ce petit tournoi, notre tâche est de juger, restant en dehors d’un jeu dont nous faisons pourtant partie, pris au piège par le flux du plateau, le bruit sec de la carte qu’on abat, la chute des pions. Pensiez-vous être à l’abri ? Croyez-vous représenter d’avantage aux yeux du joueur ? Croyez-vous déplacer plutôt qu’être déplacé
?

Super efficace ! Nous ne sommes plus des observateurs distants, nous nous engageons littéralement aux cotés du narrateur et à la suite des personnages dans les ruelles de la belle et inquiétante Venise de la renaissance, au cœur de l’échiquier.

Nous arrivons donc à Venise, en l’an 1610 et découvrons rapidement la Maison des jeux. Il s’agit là d’un lieu prestigieux dans lequel la bonne société de la Sérénissime vient s’adonner à des jeux d’argent divers. Des fortunes s’y amassent au même rythme que d’autres s’y dilapident.

Ce premier volet du triptyque, c’est l’histoire d’une femme, Thene. Dans la maison des jeux celle-ci va trouver un espace de liberté où mobiliser les ressources intellectuelles qu’elle possède et s’émanciper d’un mari violent, addict à l’alcool et au jeu. Elle avait été mariée à celui-ci « grâce » à la fortune de son père car ce mari était de rang social supérieur, mais ruiné. Le mariage garantissait donc le prestige à la famille de l’une et l’assise financière à l’autre. Dans cette société profondément patriarcale, et à l’aide de ses capacités, elle entend bien prouver à tous qu’elle n’est pas femme à être sous-estimée…

La Maison, possède un cercle supérieur dans lequel on ne pénètre que sur invitation: la Haute Loge. Notre héroïne va devoir gagner son ticket d’entrée en jouant sur un plateau de jeu où les risques et les enjeux sont tout autres : l’échiquier politique vénitien. Il faudra qu’a coup de manipulation, d’espionnage, de coups fourrés elle parvienne à imposer son champion a une élection. Trois autres joueurs s’opposeront à elle et se disputeront la seule place disponible.

En tant que joueur d’échec passionné, ce récit à énormément résonné en moi. Pour remporter la partie qui s’engage, les joueurs devront combiner des stratégies de long terme et des coups d’éclats tactiques. Aucune erreur ne sera permise et cela, du choix de l’ouverture jusqu’à la finale.

Un mot sur l’écriture : raffinée, sans non plus en faire des tonnes, le style est très plaisant. Les descriptions « atmosphériques » de la ville et la caractérisation des différents personnages donnent du relief au récit ; un effet de réel nous saisi. Le « pari » de Claire North : faire du narrateur et des lecteurs , des observateurs de terrain, nous impliquent magistralement dans l’intrigue. Lorsqu’un personnage que l’on suit se retourne, l’envie nous prend de se cacher dans un renfoncement de la rue afin qu’il ne nous découvre pas ! Un vrai tour de force de l’autrice ! Le récit a des accents de fantasy et de fantastique qui ne sont pas négligeables mais sur lesquels je ne m’étendrai pas pour vous laisser vous en délecter.

Pour résumer : une des meilleures publications de la collection UHL, dans mon top 5 avec Vigilance, L’homme qui mit fin à l’histoire, A dos de crocodile, et Dragon.

PS: Deux livres de Claire North à mon compteur et dans les deux l’autrice à mis en scène le jeu de tarot. Dois-t-on y voir un motif ? Il est encore trop tôt pour le dire….



Le Serpent , Claire North , traduction Michel Pagel pour les éditions le Bélial
160 pages, 10,90€


Ailleurs sur la blogosphère : L’épaule d’Orion, Un dernier livre, Le nocher des livres, Célinedanaë, Gromovar, Les Chroniques du Chroniqueur, Ombrebones, Vive la SFFF

La pêche au petit brochet – Juhani Karila

Une plongée épique dans le folklore finlandais. Super découverte !

A priori, pour les non initiés, la pêche, c’est plutôt rasoir non ?  Une scène de pêche à la ligne dans un livre ? Encore pire, n’est-ce pas ? Et bien préparez-vous à être surpris !

Oui, Juhani Karila a réussi la prouesse de me captiver dès la deuxième scène de son roman, qui est une séquence de pêche à la ligne. Cette scène est tout bonnement épique, dantesque, incroyable… j’ai donc tout de suite mordu à l’hameçon de La pêche au petit brochet.

L’auteur nous emmène pour un voyage des sens et de l’imaginaire dans le nord-est de son pays natal (la Finlande), en Laponie orientale.
Elina, jeune femme originaire d’un petit village situé dans le grand nord finlandais, vit désormais une vie somme toute tranquille dans le sud, en ville. Chaque été elle revient dans l’ancienne maison familiale de Ylijaako et s’en va à l’étang de Seiväslampi pour pécher LE brochet, le seul et unique habitant de l’étang à cette période de l’année. Pour ce faire elle ne dispose que de trois jours et trois nuits…

« Un malheureux concours de circonstances avait eu pour conséquence qu’Elina devait sortir le brochet de l’étang chaque année avant le 18 juin. Sa vie en dépendait.« 

En parallèle nous suivons également l’inspectrice Janatuinen, dont l’enquête sur un homicide la mène sur la trace d’Elina…

Le roman de Karila est avant tout une incursion dans la Laponie orientale. On y est vraiment, l’immersion est totale ! Cela s’opère magnifiquement à travers l’écriture sensorielle de l’auteur. Le lecteur est véritablement embarqué, nous sommes dans la boue avec les personnages, nous entendons les moustiques qui sifflent à nos oreilles, sentons l’odeur de l’herbe et la caresse de la brise. J’ai appris un nombre incalculable de noms d’insectes, de poissons, d’oiseaux et de plantes. Cette précision relative à la faune et la flore, loin de nous faire prendre du recul, au contraire nous immerge encore plus dans cette belle et terrible Laponie.

La pêche au petit brochet, c’est aussi une plongée dans le folklore finlandais. En effet pour accomplir sa quête, Elina devra affronter et pactiser avec des entités magiques sorties des mythes et légendes laponiennes…Les locaux, hauts en couleur et pittoresques à souhait m’ont beaucoup fait rire.
Aussi bien pour Elina, qui a laissé ce monde derrière elle et le rejette tout en y étant liée malgré elle, que pour Janatuinen, la flic de la grande ville totalement incrédule et éberluée vis à vis de cette population et de leurs us et coutumes, le choc culturel est total. Le ton est drôle, les situations cocasses.
Nos deux accompagnatrices de voyage sont deux « femmes fortes » au caractère bien trempé, qui ne se laissent pas faire ou impressionner. Elina joue sa vie dans cette aventure mais elle n’est pas la « jeune fille en détresse » qui a besoin d’être sauvée, elle compte bien s’en sortir en mobilisant ses propres ressources.

Bon, vous l’aurez compris, j’ai vraiment adoré ce livre. Je n’avais jamais lu auparavant de « fiction du nord », cette partie de pêche fantastico-comique m’a donné envie d’en lire d’autres. L’éditeur québécois La Peuplade (éditeur de ce livre) a d’ailleurs une collection qui leur est consacrée.

Mots appris :

  • Faseyer : battre au vent
  • Nodosité : État d’un végétal noueux.
  • Scolopacidés : Les oiseaux de la famille des Scolopacidés sont des échassiers limicoles qui fréquentent les rives des cours d’eau et des marais. Ils sont assez faciles à reconnaître avec leurs longues pattes qui leur permet de se déplacer sur la rive sans se mouiller
  • Ombrotrophe : Caractérise un écosystème, très généralement une tourbière, alimenté en eau et en sels minéraux uniquement par les précipitations atmosphériques et les vents.
  • Et une infinité de races d’oiseaux et d’insectes que je ne cite pas ici 🙂

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