Trevanian réussit à atteindre le shibumi !

Un roman haletant qui n’a pas pris une ride.

Tous les ans, mes collègues et moi-même sommes dans l’obligation de sélectionner plusieurs œuvres, les résumer et donner aux lecteurs envie de les lire pendant l’été. Cette année, après avoir présenté plusieurs nouveautés, j’ai choisi le roman Shibumi. Je me suis dit que c’était une bonne occasion pour vous en parler aussi. Publié en 1979 et réédité chez Gallmeister il y a quelques années, cet ouvrage est considéré comme un classique du roman d’espionnage. La preuve en est que Don Wislow a écrit un préquel en 2011, Satori, imaginant un nouvel épisode de la vie du personnage principal Nicholaï Hel.

Mais qui est Trevanian ?

Le succès du roman est intimement lié à l’aura de mystère qui a longtemps entouré son auteur que l’on connaissait sous le pseudonyme de Trevanian. L’énigme commence dès son premier roman. La Sanction obtient une renommée mondiale mais aucune information sur l’auteur, qui ne prend pas la peine de le promouvoir. Idem pour les suivants. De nombreuses spéculations se créent dans le monde littéraire, ce qui plaît à Trevanian. Il engage même un individu pour assister à des cocktails mondains pour brouiller les pistes. Quand Shibumi sort, il accepte une interview téléphonique mais aucune indication sur son identité. Le Washington Post révèle en 1983 que Trevanian se nomme en réalité Rodney Whitaker, un texan né au Japon et professeur à l’université. Cependant, de nombreuses personnes doutent de la véracité des faits. On le présume mort en 1987 mais il publie un recueil de nouvelles qui dément l’information. A la suite de cette publication, il accepte deux autres interview par fax, confirmant son identité. Même si on sait que Trevanian est bien Rodney Whitaker, très peu de choses ont pu être réunies sur lui. Il meurt en 2005, laissant un voile de mystère derrière lui.

La culture nippone exacerbée

Shibumi est une ode à la culture japonaise qui, d’après Trevanian et son protagoniste, Nicholaï Alexandrovitch Hel, a été dénaturée par la défaite de la Seconde guerre mondiale. Le mot japonais shibumi se réfère à l’esthétique, un sentiment généré par la beauté simple et subtile. Le personnage de Nicholaï va tenter tout au long de sa vie d’y être fidèle. Sa définition très évasive permet de multiples interprétations. Le roman est divisé en six parties, chacune évocant une stratégie utilisée dans le jeu de go (peut être juste une mini parenthèse qui explique ce qu’est le jeu de go ?)

L’intrigue

Nous ne connaissons pas la date exacte à laquelle se situe l’intrigue mais on sait qu’elle se déroule durant la guerre froide. Une entreprise paragouvernementale nommée la Mother Company contrôle tous les organismes de renseignements occidentaux (CIA, MI6 … etc) pour garder sa mainmise sur le pétrole. Lors d’une fusillade organisée par cette dernière dans un aéroport, l’une des cibles survit. C’est une jeune femme du nom de Hannah Stern. Elle réussit à s’échapper et trouve refuge dans un petit village du pays basque, dans la demeure de Nicholaï Alexandrovitch Hel. Celui-ci est un tueur à gage mondialement connu, réputé pour son efficacité et sa technique particulière, le hoda kurusu (utilisation d’objets ordinaires pour tuer une personne). Hannah Stern va demander à Nicholaï de l’aider dans une entreprise périlleuse : tuer les membres d’une organisation appelée Septembre noir, responsable de la mort de son cousin. Par cette entreprise, elle espère se venger mais aussi honorer la mémoire de son oncle, Asa Stern, grand ami de Nicholaï. Va-t-il accepter, alors qu’il a pris sa retraite depuis deux ans et qu’il est déjà la cible de la Mother Company ?

Mon analyse

Contrairement à la plupart des romans d’espionnage classiques, Trevanian fait le choix de ne pas centrer le sujet de son roman sur le combat entre Hel et la Mother Company. En effet, il consacre 80% de l’ouvrage à l’histoire de Nicholaï. Personnage atypique, c’est certain. D’origine russe mais sans nationalité, né à Shanghai d’une aristocrate ayant fui l’URSS, Nicholaï va être balloté par les évènements qui constituent la « grande histoire ». Il passe de la prise de Shanghai par les japonais au bombardement d’Hiroshima et Nagasaki, puis se retrouve pris entre les Etats-Unis et l’URSS qui contrôlent la ville de Tokyo au lendemain de la guerre. On arrive ensuite dans le pays basque, tiraillé par son envie d’indépendance et son impuissance face à la force de la France et de l’Espagne. De plus, Nicholaï est doté de capacités exceptionnelles, renforcées par une discipline et une détermination de fer. On éprouve à son égard une certaine empathie mais surtout un sentiment de malaise face à cet homme singulier et parfois même « trop » parfait. Il excelle dans absolument tout ce qu’il entreprend, y compris le sexe, qu’il utilise même pour « punir » certaines femmes. Autant dire qu’on repassera pour la figure féministe. Il représente l’idéal oriental, sorte de samouraï des temps modernes, confronté à l’américanisme grandissant dans le monde d’après guerre. Anachronique, certes, mais malgré tout appréciable si on arrive à faire abstraction.

Trevanian offre une critique cinglante des sociétés occidentales, considère les anglais incompétents, les français odieux et arrogants mais surtout, il exècre les américains. Cette société de « marchands », dont les origines constituent la lie de l’ancienne Europe, est malmenée à chaque instant. Elle ne peut rivaliser, selon lui, avec le raffinement de la culture japonaise. Pire, elle ne peut ni l’appréhender, ni la comprendre. Avec talent, il réussit à faire de son héros l’antagonisme total et brillant d’un James Bond fortement diminué (mais tout aussi sexiste rassurez-vous !). Tout ce qui fait partie en général d’un roman d’espionnage durant la guerre froide est détourné, remanié et savamment recréé pour faire de Shibumi une œuvre déroutante et originale. J’ai du relire cet ouvrage découvert il y a quelques années et j’y ai pris autant de plaisir. Je vous conseille fortement d’en faire de même.

Petite anecdote marrante que je ne savais pas où placer

Une note est glissée dans le roman concernant la technique du hoda kurusu utilisé par Hel. En effet, l’auteur précise qu’il ne donnera pas d’explication précise car certaines idées de ses précédents romans ont été appliquées consciencieusement, notamment le vol réussi d’œuvres d’art dans un musée hautement surveillé de Milan, et qu’il ne veut pas risquer de donner d’autres éléments pouvant permettre le succès d’activités criminelles.
Et d’ailleurs, ça ne vous fait pas penser aux méthodes de combat d’un certain (adoré pour ma part) John Wick ?

Autres critiques : Charybde 27, Tu vas t’abîmer les yeux, Les petites lectures de Maud

Voleuse ou la romance kleptomane

Aujourd’hui j’ai eu envie de vous parler d’un petit bonbon que je viens de terminer. Voleuse est un roman graphique de Lucie Bryon, édité chez Sarbacane.

Voleuse c’est l’histoire d’Ella, jeune lycéenne qui partage son temps entre les cours, les soirées dans lesquelles elle s’incruste, Leslie sa BFF et bien sûr : Madeleine. Madeleine c’est une autre lycéenne qui n’a qu’une heure de cours en commun avec Ella et dont notre jeune héroïne est folle amoureuse. Bien sûr elle ne lui a jamais parlé mais ça ce n’est pas important. Alors lorsqu’Ella (et Leslie) s’invitent à une soirée qui a lieu dans une immense maison bourgeoise, le hasard fait qu’elles tombent sur Madeleine, ce qui ne faisait pas vraiment partie de leur plan. Perturbée (mais heureuse) la jeune fille boit un peu plus que de raison ce soir là… Le lendemain matin, alors qu’elle se réveille tranquillement chez elle, elle se rend compte qu’elle n’est pas rentrée les mains vides ! Commence alors pour Ella une longue quête pour essayer de réparer ses erreurs…

Mais cette histoire c’est aussi celle de Madeleine. Jeune lycéenne renfermée, qui n’a pas beaucoup d’ami.es. Jusqu’au jour où elle profite de l’absence de ses parents pour organiser une fête. Ce qu’elle attend de cette soirée ? A vrai dire pas grand chose, peut être attirer l’attention d’Ella, qui semble si sûre d’elle et bien dans sa peau. Le lendemain de cette soirée, quand Madeleine apprend qu’Ella est rentrée tard (et passablement saoule) la jeune femme prend son courage à deux mains et décide de lui rendre visite pour s’assurer qu’elle va bien. Mais ce que Madeleine ne sait pas encore, c’est que cette rencontre va l’obliger à dévoiler l’un de ses plus sombres secrets…

Voleuse est une bd à la fois drôle et touchante qui parvient à mettre en scène une romance entre lycéennes loin de tout cliché. Il va être question d’orientation sexuelle, de harcèlement, de kleptomanie… des thèmes sensibles qui sont ici traités avec justesse, sans pathos ni violence gratuite. Le graphisme lui, oscille entre une ligne claire moderne et des expressions plus proches de celles des héroïnes de manga.

Pour tous.tes les lecteur.ices dès 13/14 ans, qui veulent une histoire d’amour originale et une happy end à la morale un peu douteuse, mais qui fait tellement de bien. Voleuse n’est pas LA bd dont vous ne pourrez pas vous remettre, elle n’est pas inoubliable, mais elle est douce, elle remonte le moral et redonne fois en l’adelphité. Et franchement, c’est déjà pas mal.

Si cette critique ne suffit pas : Samba BD

Laila Starr, la déesse de la mort sublime la vie

Le scénariste Ram V nous avait déjà ébloui avec le sublime These Savage Shores, publié par la talentueuse équipe de chez Hi Comics en France. Son tout nouveau récit, The Many Deaths of Laila Starr, dont les critiques outre-atlantiques s’accordaient à dire qu’il était encore meilleur que ses précédents ouvrages, était donc très attendu chez nous. Publié chez Urban Comics, la bande-dessinées tient toutes ses promesse et va même bien au delà.

Tout débute au milieu des gratte-ciels de Bombay: c’est ici que naît Darius. S’il n’a, d’apparence, rien de spécial, ce bébé est tout de même destiné à changer la face de l’humanité. Les dieux en sont persuadés, c’est cet humain qui, une fois adulte, trouvera le remède contre la mort, la clé de l’immortalité. La réaction du Panthéon est immédiate, la déesse de la mort n’ayant plus aucune utilité, celle-ci est renvoyée. Condamnée à une vie de mortelle, son âme est transférée dans le corps de Laila Starr, adolescente qui vient de faire une chute fatale de plusieurs étages. La mort, convaincue qu’elle est essentielle à l’humanité, va tout faire pour que Darius n’accomplisse jamais sa destiné. Quitte à mourir. Plusieurs fois.

Nous sommes forts, nous les mortels.

Nous vivons parce que nous les désirons ardemment.

Tu comprends ?

Chaque battement de cœur, chaque souffle…

C’est un rejet de la mort.

Une édition soignée (heureusement)

Pour rendre hommage au trait de Filipe Andrade, Urban Comics a mis les petits plats dans les grands. Si les lecteurs de comics sont habitués à leur direction artistique très linéaire (dos noir, titre sobre) qui rend plutôt bien une fois rangée dans une bibliothèque, on aurait pu redouter que ce format (qui devient de plus en plus petit) soit beaucoup trop serré pour un récit tel que Toutes les morts de Laila Starr. Heureusement (et c’était nécessaire), Urban a, pour une fois, dérogé à sa propre règle et a directement publié la bande-dessinée dans sa collection grand format. Des pages agrandies rendent hommage à l’esthétique dans laquelle le comics nous plonge. Entre la réalité crue des mortels luttant à chaque instant contre la mort et l’onirisme dans laquelle cette dernière nous plonge parfois.

Ram V au sommet de sa forme

Dans son précédent gros récit indépendant, These savage Shores, l’auteur nous livrait une histoire complexe, très bien structurée mêlant colonialisme et vampires. Ici, Ram V s’attelle à un exercice totalement différent. Le scénario de Laila Starr est beaucoup plus simple, beaucoup plus linéaire. Loin d’être un défaut, c’est ici que réside la plus grande qualité du comics. La mort, l’immortalité sont des thèmes simples, universels qui n’ont pas besoin d’êtres portés par une intrigue à tiroir ou à rebondissement. Ceci, le scénariste l’a très bien compris. C’est cette simplicité qui nous entraîne aux côtés de Laila Starr et de Darius. Ce qui n’empêche pas l’auteur de se permettre quelques élégances de narration, notamment lors d’un chapitre qui adopte un point de vue particulier.

The Many Deaths of Laila Starr se lit comme un poème. Doux et brutal. Sensuel et mélancolique. Joyeux et désespéré. Un chant d’espoir et un appel à l’aide. Un cri de guerre et une crise de larmes. C’est un appel à la vie. Un crachat à la gueule de la mort. C’est aussi une lettre d’amour à cette dernière sans qui, finalement, la vie ne serait pas grand chose.

Qu’y a-t-il au delà de l’horizon ?

Ai-je murmuré à la mer vaillante.

Et elle m’a répondu, au gré d’une vague douce et bienveillante,

De l’amour et des erreurs, des victoires et des peines de cœur.

Moi qui pensait que tout ça était déjà dernière moi.

Prix Imaginales des Bibliothécaires

Nos mini-avis et votes

Petit compte-rendu de nos votes pour le Prix Imaginales des Bibliothécaires 2022. Nous n’avions pas la possibilité de donner des demi-points dans la note sur cinq. Nous avons donc à chaque fois arrondi à la note supérieure pour notre vote officiel.

Le sang de la cité – Capitale du sud.1 – Guillaume Chamanadjian (Aux Forges de Vulcain)


Vote de Kwalys :

Vote de DragonFly :

Note : 5 sur 5.

Note : 4.5 sur 5.

Une lecture très agréable qu’on dévore en quelques heures . Ce premier tome est très bien mené et nous laisse découvrir l’univers de Capitale du sud de manière intelligente et organique. Hâte de découvrir la suite de l’histoire de la Cité et de ses intrigues politiques !

Viendra le temps du feu – Wendy Delorme (Editions Cambourakis)


Vote de DragonFly :

Vote de Kronstadt :

Note : 4.5 sur 5.

Note : 4 sur 5.

Un très beau roman choral à l’écriture poétique. Le propos féministe qui souligne l’importance de l’émancipation et de la sororité m’a particulièrement touchée. Même si la présentation d’une société totalitaire où les femmes sont régies par leur fonction de procréation, l’autrice arrive à un résultat original.

Widjigo – Estelle Faye (Albin Michel Imaginaire)


Vote de Kwalys :

Vote de DragonFly :

Vote de Kyubibiju :

Note : 4 sur 5.

Note : 4 sur 5.

Note : 3 sur 5.

On retrouve l’écriture riche et travaillée d’Estelle Faye. Malgré des procédés classiques, l’autrice nous plonge de manière plutôt efficace dans une ambiance à la lisière de la folie, du fantastique et de la fantasy. Nous avons aussi apprécié qu’elle reste fidèle à la figure du wendigo dans le folklore amérindien (appelé widjigo en algonquin, là où se déroule l’intrigue du roman). De manière générale, nous avons admiré le travail de recherches historiques de l’autrice (pour le plus grand plaisir de ceux d’entre nous qui ont fait des études d’histoire 🙂 )

La machine – Katia Lanero Zamora (ActuSF)


Vote de DragonFly :

Note : 3 sur 5.

Une lecture agréable mais qui manque de surprise. J’ai beaucoup aimé le cadre d’inspiration hispanique de cette dystopie, et la thématique de la lutte des classes, qui me paraissait plutôt originaux. Je me suis laissée emporter avec plaisir par ce premier tome, mais les rebondissements sont assez prévisibles et se devinent facilement.

Les oubliés de l’Amas – Floriane Soulas (Scrinéo)

Malheureusement, nous nous étions inscrits tardivement pour voter et nous avons pas eu le temps de lire le roman de Floriane Soulas 😦

Blackwater T.2 : La Digue, le feuilleton continue…

Ce billet considère que vous avez déjà lu le tome 1 de la saga Caskey (l’avis de Dolorès ici)

Nous repartons pour l’Alabama des années 1920, à la confluence de nos deux cours d’eau favoris que nous avons laissés de coté pendant quinze jours et au bout de quinze pages… boum !… nous nous retrouvons à nouveau happés dans les rapides et les méandres des intrigues familiales des Caskey.

Nous avions laissé les protagonistes au moment où Elinor et Oscar laissent leur enfant à Mary-Love et Sister « en échange » du droit d’emménager enfin dans la maison que la matriarche avait faite construire pour eux. C’est donc là que vivent désormais la toujours aussi inquiétante Elinor et le passif Oscar. N’étant plus obligée de vivre sous le même toit que sa terrible belle-mère, les tensions entre les deux femmes vont elles pouvoir s’apaiser ? Ce sera un des thèmes de ce nouvel opus.

L’élément central de ce second volet reste néanmoins le projet de construction de la fameuse digue qui donne son nom à cet épisode de la saga. Nous savons à quel point Elinor est contre l’élévation de ce rempart, adviendra-t-il tout de même ? Early Haskew, l’ingénieur, fait son retour en ville, devient un des personnages principaux du récit et constitue un formidable apport au casting du feuilleton. Un homme étranger à la ville, à la famille Caskey et à leurs guerres intestines, fait l’effet d’un vent de fraîcheur bienvenu. Faux-pas et incompréhensions sont au menu !

En bref : Nous accrochons toujours autant ! L’écriture simple et efficace, volonté de l’auteur, touche encore une fois juste et permet « l’engloutissement » en une ou deux session de ce tome 2. Le focus sur les personnages conduit à une exploration moindre du cadre social plus large de la ville, mais nous pousse à nous intéresser et à nous attacher aux protagonistes. Une place plus importante que dans le précédent tome est d’ailleurs laissée à certains d’entre eux (comme Sister ) et ce n’est pas pour nous déplaire.

Le soin apporté par l’éditeur est à nouveau au rendez-vous, le livre est un très bel objet !

L’épisode trois de la série sort aujourd’hui et le rush à la librairie en sortant du travail s’impose je le crois !


Blackwater T.2 : La Digue , Michael McDowell , éditions Monsieur Toussaint l’Ouverture, 244 pages, 8,40€ (Merci)


Ailleurs sur la blogosphère : L’Ours Inculte,

Axiomatique – Greg Egan

Hard SF accessible

Greg Egan est une des grandes figures de la littérature de science fiction, et plus particulièrement de la « Hard SF ». Qu’est-ce que la hard SF ? De la science fiction qui articule son univers ou son intrigue autour de concepts scientifiques et/ou techniques « réalistes ».

Un extrait de la définition faite par Apophis de ce sous genre (je vous recommande chaudement ses articles de fonds sur les différents genres et sous-genres de l’imaginaire, ici son article sur la Hard SF) :

« « Hard » ne se réfère pas à la difficulté de lecture des bouquins appartenant à ce sous-genre ! Il signifie juste qu’ils mettent particulièrement en avant la science par rapport à la fiction : ce qui définit avant tout la Hard SF, c’est son respect des théories scientifiques / des lois physiques telles qu’elles sont formulées ou comprises au moment de la rédaction du livre concerné. « 

Il est tout à fait normal d’être intimidé devant le nom et l’œuvre de Greg Egan qui a la réputation d’être une littérature très exigeante. Je l’ai moi même longtemps été, mais dans ce superbe recueil de nouvelles concocté par les éditions le Bélial, j’ai trouvé une porte d’entrée magistrale et aisément franchissable dans l’œuvre de l’auteur australien. Je vous invite à la traverser avec moi…

Axiomatique : qui est relatif aux axiomes, relatif donc à des postulats qu’il est inutile de remettre en question , qui sont considérés comme vrai et servent ensuite de point de départ à un système de déduction (en sciences comme en philosophie ) Et pourtant en quelques pages, chaque nouvelle du recueil soulève de nombreuses problématiques, les postulats de base de chacun des univers sont remis en cause…

La grande majorité des nouvelles d’Axiomatique peuvent être considérées comme de la science-fiction d’anticipation. Dans un avenir plus ou moins proche, des progrès technologiques ou scientifiques ont modifié en profondeur nos sociétés ce qui n’est pas sans poser des questions d’éthique ou métaphysiques. A titre de comparaison, chaque nouvelle est un peu comme un excellent épisode de la série Black Mirror.

De la copie de conscience à l’implant neural en passant par le déterminisme génétique, c’est la notion d’identité qui est au cœur des problématiques auxquelles les personnages ainsi que les lecteurs sont confrontés. Qu’est-ce qui fait de nous un être humain ?  Notre conscience ? Nos choix ? Notre cerveau ? Notre corps ? Notre capacité à communiquer ? Qu’est ce qui détermine ce que nous sommes ? Nos gênes ? Notre éducation ?…

On pourrait s’attendre à ce que toutes ces questions soient mises en scène de manière purement scientifique et froide, mais il n’en est rien. Au contraire ces interrogations sont très incarnées, les personnages ô combien humains ne peuvent que nous faire nous identifier à eux. L’auteur australien nous pousse à partager leurs incertitudes, leurs tâtonnements et c’est là que réside selon moi toute la puissance de cet ouvrage. En très peu de pages Greg Egan arrive à créer des univers et des personnages qui nous passionnent et nous aspirent dans leurs tourments. De chacune des nouvelles nous ressortons sonnés, groggy, et il est délicat d’en enchainer la lecture car il faut un temps pour les digérer. Il y a là de quoi faire durer le plaisir.

J’ai fait le choix de ne pas vous parler des dix-huit nouvelles individuellement car je pense que le lecteur gagnera à les découvrir par lui-même. La paternité, l’amour, le danger, les crises d’identité ne sont qu’un aperçu des thèmes qui m’ont touché particulièrement et vous en trouverez sans aucun doute d’autres qui résonneront avec votre identité…


Axiomatique, Greg Egan, éditions le Bélial, 464 pages, 23.90€


Ailleurs sur la blogosphère : Célinedanaë, Albédo, Lorkhan, FeydRautha, UnDernierLivre, Ombrebones, Gromovar, BlackWolf, Vert, Quickson,

« Le livre écorné de ma vie » de Lucius Shepard – Plongée dans les eaux troubles du Mékong

Le livre écorné de ma vie est une novella de l’écrivain américain Lucius Shepard. Sortie en 2009, elle a été traduite en 2021 au sein de l’inénarrable collection Une heure lumière du Belial.

Je suis le commandant Shepard, et cet auteur est mon préféré de la Citadelle

Personnellement, je n’avais jamais entendu parler de Lucius Shepard. C’est un auteur apparemment très reconnu outre-atlantique, avec de multiples prix prestigieux à son palmarès (Hugo, Nebula, Locus, World Fantasy Award). Surtout, la vie du bonhomme a été marquée par de multiples voyages à travers le monde. Vietnam, Egypte, Honduras, Allemagne… Lucius Shepard a crapahuté partout et exercé une palanquée de métiers. Vous allez voir que cette expérience de globe trotter est importante à considérer pour aborder Le livre écorné de ma vie. On se situe entre le récit d’aventure et le fantastique, au sens où l’on ne peut déterminer avec certitude si les phénomènes observés relèvent du surnaturel ou de l’illusion des personnages.

Résumé de l’intrigue

Thomas Cradle est un auteur de science-fiction à succès. Sa vie est confortable, mais il s’ennuie. Tout commence lorsqu’il découvre en surfant sur Amazon un roman écrit par un écrivain portant exactement le même nom que lui. Cradle n’a pourtant jamais entendu parler d’un auteur homonyme. Pire, il semble que le style du roman donne dans l’horreur et le fantastique, genres de prédilection de Thomas Cradle ! Cet homonyme partage en plus les mêmes date et ville de naissance… Piqué par la curiosité, notre héros commande le mystérieux roman et le reçoit quelques jours plus tard. La lecture s’avère encore plus troublante : il y reconnaît le style d’écriture torturé de ses débuts dans la littérature, dénué du formatage imposé par son éditeur par la suite. L’histoire elle-même parle d’un certain T.C. qui entreprend un voyage en bateau sur les rives du Mékong. Sa direction est la Forêt de thé, une zone obscure située quelque part en aval du fleuve, car il y est poussé par une attraction inexplicable. Son voyage se mue rapidement en une descente vers la folie, faite d’hallucinations maléfiques, de perversions sexuelles, voire de pure violence. Mais le récit se termine sans que l’on sache ce qu’est exactement la Forêt de thé.

Fasciné autant que troublé par ce roman écorné, Thomas Cradle décide de partir pour le Cambodge sur les traces de cet alter ego impossible et de cette mystérieuse Forêt de thé…

Un long fleuve pas si tranquille

Le fleuve agit comme une puissante métaphore afin d’exprimer le bad trip. On a forcément en tête le Styx, le fameux cours d’eau de la mythologie grecque qu’il faut emprunter pour passer aux enfers. Dans le cinéma, on peut évoquer Apocalypse Now de Coppola ou encore l’extraordinaire Aguirre la colère de dieu de Herzog, dans lequel on suit un conquistador remonter un fleuve pour trouver l’Eldorado. Une quête aussi vaine que vaniteuse qui se termine dans la mort et la folie. Le fleuve, c’est l’errance dangereuse sur un élément (l’eau) que l’on maîtrise mal. C’est le risque de dériver vers une destination que l’on a pas choisi. Le fleuve est également quelque chose de linéaire, sur lequel le voyage peut vite tourner à la monotonie et plonger dans la torpeur.

Les potentialités narratives du fleuve sont ainsi mise à profit par Lucius Shepard dans sa novella : le Mékong et ses affluents sont le théâtre des délires fiévreux de Cradle, pour qui la réalité se trouble et se superpose avec d’autres univers. Le héros en vient également à consommer de l’opium, fournie par sa compagnonne de voyage Lucy, qu’il utilise comme objet sexuel. Les visions monstrueuses générées par la drogue participent au délire malsain de Cradle, et ne sont pas sans rappeler Lovecraft. Outre cette confusion des sens, le comportement de Cradle devient de plus en plus détestable (égoïsme, manipulations, sexisme), même s’il ne plonge pas aussi loin que d’autres personnages bien particuliers…

Klaus , conquistador complètement zinzin et mégalomane, est ici en difficulté avec une sorte de ouistiti.

Pour rendre compte de ces délires malsains, Lucius Shepard écrit de façon remarquable. Il faut saluer ici l’excellent travail de traduction de Jean-Daniel Brèque. Les phrases sont longues, sinueuses, obsessionnelles. L’auteur recèle une rage en lui et met toutes ses tripes dans son texte. Ses descriptions urbaines (dans les différentes villes-étapes de l’aventure de Cradle) fourmillent de vie et de détails. Shepard connaît bien l’Asie du sud-est du fait de ses voyages et ça se sent. Il a l’art d’extirper l’improbable qui se cache dans de simples scènes de rue, pour le tordre en poésie crade et punk. On a vraiment l’impression d’y être, de perdre les pédales avec le personnage principal.

Le ton est également à charge sur certains sujets. J’ai vu dans ce récit d’aventure une critique ironique des touristes occidentaux en recherche d’exotisme et de sensations fortes, mais qui au final s’enferment dans des hôtels haut de gamme sans chercher à véritablement découvrir le pays dans lequel ils voyagent. Le personnage de Riel est l’incarnation de ce phénomène. Le début de la novella comprend par ailleurs un coup de gueule jubilatoire (bien qu’exagéré) contre le milieu de la blogosphère des critiques en SFFF, c’est assez singulier pour le souligner.

Au rang des défauts, j’aurais apprécié que le voyage dure plus longtemps tellement l’aventure proposée est savoureuse et déroutante. Par ailleurs, les révélations finales ne sont pas renversantes. Rien de grave cependant, c’est le périple qui compte bien plus que sa destination. On tient au final une très bonne novella de fantastique qui se distingue par son écriture viscérale. A placer dans le haut du panier de la collection Une heure lumière !

Autres critiques sur la blogosphère : Just A Word, L’épaule d’Orion, Quoi de neuf sur ma pile ?, Au pays des caves trolls

La vérité sur la lumière – Auður Ava Ólafsdóttir

Puisses-tu connaître bien des aubes et bien des crépuscules.

Auður Ava Ólafsdóttir est une autrice islandaise déjà reconnue mais c’est la première fois que je lis l’un de ses livres et autant vous dire qu’il m’a beaucoup plu. Voici pourquoi.

Une introduction précède le début du roman expliquant qu’une étude a été réalisée en 2013 pour élire le plus beau mot pour les islandais. Ils ont choisi « ljósmóðir », littéralement « mère de lumière » qui correspond en français à « sage-femme ». Je suis passionnée par les langues et la beauté du mot m’a frappée tout autant que la signification induite par ce choix, qui célèbre la naissance et par extension la vie.

Nous découvrons le personnage de Dómhildur, surnommée Dýja. Elle tient son prénom de sa grande-tante, elle-même surnommée Fífa. Dýja est issue d’une longue lignée de sages-femmes, au moins une à chaque génération, qui remonterait à un célèbre accoucheur islandais appelé Nonni.
Sa soeur est météorologue, détail important alors que le récit se déroule à un moment climatique critique prévoyant une tempête spectaculaire.
Ses parents possèdent, quant à eux, une entreprise de pompes funèbres.
On peut donc dire qu’elle est reliée, d’une certaine manière, aux deux étapes les plus importantes vécues par un être humain : la vie et la mort.

On apprend que Dýja vit dans l’appartement de sa grande-tante décédée qui était elle aussi sage-femme dans la même maternité où elle travaille. Elle évoque la personnalité atypique de cette dernière. D’ailleurs, la citation que j’ai choisi en début d’article est l’une des phrases qu’elle employait pour accueillir les nouveau-nés.  Au fil des pages, elle retrace les moments passés avec elle et sa manière de pensée quelque peu particulière sur des thèmes très larges tels que l’existence, l’écologie ou encore le bien-être animal.

La route devant nous est nimbée de lumière.

Le style Auður Ava Ólafsdóttir est simple et direct teinté d’une certaine mélancolie. Elle donne l’impression de lire un conte quand elle évoque les aventures des sages-femmes irlandaises, ajoutant une pointe de poésie à ce livre très ancré dans le réel. En compagnie de Dýja, nous faisons un voyage dans le temps, grâce à ses souvenirs.
On discerne une tristesse ancrée en elle, un découragement, peut-être induit par le fait qu’elle a l’impression de revivre le même schéma de vie que Fífa sans l’impétuosité qui la caractérisait. Ou peut-être qu’elle est marquée par le fatalisme de sa grande-tante concernant l’être humain et ses capacités naturelles à détruire ce qui l’entoure.

En tout état de cause, ce livre invite à l’errance, au rêve et à l’introspection. Néanmoins, la fin m’a laissé un léger goût d’inachevé. C’est maintenant à vous d’en juger.

Ailleurs sur la blogosphère : Lettres d’Irlande et d’ailleurs, L’or des livres, Mademoiselle Lit

Blackwater T1 : La crue – L’épique saga de la famille Caskey

À Perdido, les femmes se moquaient toujours des hommes. Les Yankees de passage logeaient à l’Osceola, discutaient avec les propriétaires des scieries, faisaient leurs courses dans des boutiques tenues par des hommes et se faisaient couper les cheveux par un homme en bavardant avec une clientèle masculine, sans jamais se douter une minute que c’étaient en réalité les femmes qui dirigeaient la ville.

McDowell

Blackwater le dernier né de la maison d’édition bordelaise Monsieur Toussaint Louverture m’a tout d’abord interpellé par sa couverture et son prix. Encore une fois le travail éditorial et le soin accordé à la création du livre en font un objet original et de qualité. Le côté « série » (un tome toutes les deux semaines) a continué à m’intriguer… Mais ce qui a fini de me séduire c’est évidemment l’intrigue ! Alors venez avec moi, enfonçons nous dans les bois mais prenons garde à la crue…

Notre histoire débute à Pâques 1919, dans la petite ville de Perdido, située au nord de l’Alabama quand cette dernière est frappée de la pire crue de son histoire de mémoire d’Homme. Enfin en l’occurrence de mémoire de femmes, car ici se sont elles qui tiennent d’une main de fer les plus grosses propriétés terriennes. Le roman commence donc lorsque Oscar Caskey, fils de Mary-Love Caskey et gérant de l’une des principales scieries qui représente la seule industrie de Perdido, décide de partir à bord de son canot avec l’aide de son fidèle bras droit, Bray, pour mesurer l’étendue des dégâts. C’est alors que dans des circonstances pour le moins étranges, ils vont faire la rencontre d’une personne qui ne l’est pas moins ! Commence alors pour le clan Caskey une lutte interne qui, dès ce premier tome, laisse présager le pire pour la suite…

Blackwater se lit comme on regarde une série. Dès les premières pages l’auteur nous plonge dans l’ambiance étouffante et humide de cette petite ville américaine refermée sur elle-même. Dans une Amérique où l’esclavage n’existe plus, mais les inégalités et les intrigues  sont toujours bien présentes… Un roman addictif et surprenant, qu’on dévore en peu de temps et qui a encore beaucoup de secrets à nous dévoiler…

Pour plus de critiques : L’Ours Inculte, Tu vas t’abîmer les yeux, Sur mes brizées

Brian McClellan met le feu aux poudres !

Prometteur et audacieux. Premier Roman

La Promesse du Sang, premier volume de la Trilogie des Poudremages paru fin mars aux éditions LEHA, premier roman de Brian McClellan, était très attendu et ne déçoit pas.

Le cycle est paru en version originale de 2013 à 2015 et à rencontré un succès retentissant outre-atlantique . Il s’agit de la deuxième tentative éditoriale en France, le premier opus ayant déjà été traduit et publié en 2014 dans l’éphémère collection Eclipse de Panini, les deux autres volets n’ont quant à eux jamais été traduit en VF. C’est un scénario malheureusement trop fréquent dans l’édition de fantasy française, si le premier tome d’une série ne donne pas instantanément lieu à de très bonnes ventes, l’éditeur abandonne le projet quand bien même il aurait les épaules suffisantes pour assumer les faibles ventes…De plus, on a là affaire à un véritable cercle vicieux : les lecteurs du genre, habitués à ces procédés, vont dès lors attendre que les cycles soit publiés intégralement avant de se lancer dans l’aventure, donc les ventes du premier volume sont faibles, donc le projet est abandonné et rebelote !

Ici , je n’ai aucune inquiétude , les éditions LEHA n’en sont pas à leur premier fait d’armes en la matière. En effet, l’éditeur est à l’origine de la réédition de l’extraordinaire décalogie du Livre des Martyrs de Steven Erikson (mon cycle favori toutes fantasy confondues), cycle qui avait été abandonné par le passé par l’édition française. Nous pouvons donc leur faire confiance pour mener cette trilogie à son terme (et pourquoi pas publier à sa suite la deuxième trilogie de l’auteur qui se déroule dans le même univers).

Quézaco ?

La promesse du sang, c’est de la gunpowder fantasy.
L’écrasante majorité des récits de fantasy classique se déroule dans des univers qu’on qualifiera de « médiévaux-fantastiques ». Ces univers sont donc inspirés sur le plan technologique et sociétal, des sociétés médiévales historiques du monde réel (le notre) : combats à l’épée et aux armes de trait (arc/arbalète) dans une société de type féodale. A l’inverse, la gunpowder fantasy, nous plonge dans des univers inspirés de la fin de l’ancien régime européen (XVIIe-XVIIIe) où la généralisation des armes fonctionnant à la poudre noire a eu lieu.
La poudre n’y tient pas seulement une place d’élément de décor, mais est un point central du worldbuilding (construction de l’univers) comme nous allons le voir.

Dans le royaume d’Adro, le souverain Manhouch XII règne depuis son palais d’Adopest, la capitale. Un conseil secret, dirigé par le maréchal Tamas (un Poudremage) concocte un coup d’Etat et dépose le roi par les armes. Le monarque est exécuté, ainsi que toutes les grandes familles nobles de la cité dans la foulée. Notre histoire débute dans le sang et la poudre…
La magie a un rôle important dans l’univers de McClellan. Il y a trois type de personnes qui peuvent la manipuler. Tout d’abord, les Privilégiés : on pourrait les définir comme les sorciers classiques que nous avons l’habitude de croiser dans d’autres univers de fantasy. Ceux-ci puisent dans « l’Autre » (sorte de dimension élémentaire) la puissance nécessaire à la canalisation de sorts divers. Viennent ensuite les Poudremages, ou Marqués ce sont des individus qui possèdent une affinité avec la poudre noire leur permettant de la manipuler à souhait. Cela fait d’eux des tireurs d’élite hors pairs. Un Poudremage peut par exemple abattre une cible à plus d’une lieue de distance, ou faire bifurquer la trajectoire d’une balle par la pensée. De plus les Privilégiés sont « allergiques » à la poudre, ce qui fait des PM leurs némésis par excellence. Enfin la dernière catégorie d’humains maitrisant une forme de magie : les Doués. Ces derniers possèdent un don extraordinaire quelconque ( Olem par exemple est un doué qui ne ressent jamais le besoin de dormir ).

Le roi, comme tous les souverains des neuf royaumes, avait à son service une cabale de Privilégiés. La première étape du coup d’Etat du maréchal Tamas fut donc naturellement de se débarrasser de ces derniers. Mais il lui faudra également surveiller ses arrières car tout le monde ne voit pas son coup du meilleur œil. A l’intérieur même de la cité mais aussi au-delà des frontières, des ennemis agissent dans l’ombre. Trahisons, complots, et conflits extérieurs seront donc au rendez-vous de ce premier tome. Et si cela ne suffisait pas, l’ombre d’une prophétie religieuse évoquée par un Privilégié de la cabale royale en rendant son dernier souffle, plane au dessus du maréchal. Tamas aura donc fort à faire pour assurer au nouveau régime qu’il désire instaurer un semblant de prospérité.

Nous suivrons plusieurs protagonistes à tour de rôle le long du récit. Tamas lui-même bien sûr, mais aussi Taniel son fils, Poudremage également, déployé sur le front du conflit extérieur avec le royaume rival de Kez. Adamat, l’ancien policier, auquel Tamas demande d’enquêter sur la prophétie ainsi que sur les traîtres de l’intérieur. Et enfin Nila, une jeune lavandière qui était au service d’un Duc lors du renversement du régime et qui tente de sauver l’enfant de son ancien maître de la guillotine.

Mon avis

L’auteur nous promet du sang et il ne trahit pas sa promesse. En effet il y a une certaine violence très présente tout au long du roman. Mais cette violence n’est pas sans raison, elle est logique dans cet univers particulièrement dur qui traverse un épisode politique par essence violent.
Je regrette un peu que McClellan ne se soit pas plus émancipé de la période historique qui lui a servi d’influence, la Révolution française. Le royaume d’Adro correspond trop à ce que l’imaginaire collectif connaît de la période des Lumières. Une noblesse de sang qui gravite autour d’une royauté despotique totalement déconnectées l’une comme l’autre des évolutions de la société. Un clergé au summum de l’hypocrisie qui impose un dogme sévère sans se l’appliquer à lui même et vivant dans une opulence invraisemblable. Une bourgeoisie qui a des velléités d’émancipation, la démocratisation de la lecture grâce à l’imprimerie de masse, un athéisme ou du moins un exercice du doute critique vis à vis de la religion qui se répand comme une trainée de poudre…Les mêmes causes produisant les mêmes effets…C’est un peu too much selon moi.

Le système de magie des Poudremages est très rafraîchissant et j’ai envie d’explorer encore plus les possibilités que cette magie étrange nous offre.
Un léger bémol tout de même, les Privilégiés sont censés posséder une puissance extraordinaire et j’ai trouvé qu’ils étaient trop simplement battus à plusieurs reprises. Dieu merci, les armes à poudre sont des armes à un coup, ce qui nous permet d’assister à du combat rapproché à l’arme blanche et l’auteur excelle dans les descriptions de ces scènes d’action.

Brian McClellan maîtrise le rythme de son récit à la perfection, le lecteur est vraiment pris par l’intrigue. J’ai particulièrement apprécié la partie enquête avec Adamat même si à mon sens elle aurait pu être encore approfondie. Je suis amateur de tout ce qui ressemble à du complot et à de la manipulation politique en fantasy du coup j’ai été conquis par ce fil de l’intrigue. Toutes les trames narratives gravitent autour du personnage central de Tamas, se croisent régulièrement et ont une importance immédiate sur l’aventure dans son ensemble, ce qui dynamise la lecture et donne envie de poursuivre sans s’arrêter.

En bref, malgré mes quelques réserves, j’ai passé un excellent moment de lecture. En recontextualisant: il s’agit d’un premier roman, le système de magie est audacieux, l’univers est cohérent et intéressant, le rythme de l’action captivant tout du long (et le cliffhanger final est très appétissant). C’est une réussite !


La Promesse du sang, Brian McClellan, traduction Thomas Bauduret pour les éditions LEHA, 480 pages, 25 €


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