The Expanse T.1 : L’éveil du Léviathan

The Expanse est un cycle de space opera écrit par Daniel Abraham et Ty Franck sous le nom de plume commun de James S.A Corey. Vous connaissiez peut-être déjà la franchise comme moi via la série TV éponyme de 2015 à laquelle je n’avais pas du tout accroché et laissée de coté après la première saison. Je me suis tout de même laissé tenté par les livres, car c’est la réalisation et les acteurs de la série qui m’avaient dérangés non pas le fond de l’intrigue. Et ce premier tome ne m’a pas déçu, je l’ai littéralement dévoré tant j’étais pris par ce récit qui rebondit sans cesse.

L’humanité a étendu son emprise sur l’ensemble du système solaire. Désormais elle occupe Mars, de nombreux satellites telluriques en sus de la Terre, et exploite les ressources de l’entièreté du système.
Mais « l’humanité » n’est pas unie sous une même bannière bien sur… A l’image des états-nations terriens d’hier, les planètes Terre et Mars sont deux grandes puissances alliées mais rivales en terme de puissance militaire, stratégique et économique. La Ceinture (les astéroïdes habités entre Mars et Jupiter) est une puissance non alignée. Elle ne constitue pas une nation au sens strict, mais un sentiment d’appartenance à une classe sociale et raciale commune forte s’est développée parmi les ceinturiens. Ce sont les exploités du système solaire, la dernière roue du carrosse de l’économie solienne, et un enjeu d’influence pour les deux super-puissances.
L’APE (l’Alliance des Planètes Extérieures) est une organisation politico-militaire qui s’appuie sur ce sentiment d’injustice et d’exploitation de la Ceinture, pour rallier les habitants a sa cause d’émancipation et de libération. L’APE agit clandestinement car elle est de fait, considérée comme une organisation terroriste par les autorités des planètes intérieures.

Lorsque notre récit débute, les tensions sont vives et menacent le statu quo entre les forces en présences. Le transporteur de glace Canterburry qui fait des allers-retours entre les anneaux de Saturne et la Ceinture, reçoit un signal de détresse en provenance du Scopuli, un transporteur léger. Le lieutenant Holden, qui sert sur le transporteur de glace après une courte carrière dans la flotte terrienne, est envoyé avec une petite équipe en navette depuis le Cant’ sur le Scopuli à la recherche de survivants.

L’inspecteur Miller, est un employé d’Hélice-étoile, la force policière privée sous contrat terrien pour faire régner la loi sur la station Cérès (le plus gros astéroïde habité de la Ceinture). Miller est l’archétype du flic expérimenté, bourru, alcoolique, aux méthodes parfois douteuses mais attachant car on entre en empathie avec ses failles émotionnelles. Alors qu’il s’occupe avec son coéquipier des affaires courantes de crimes et délits en tous genre sur la station, sa patronne le charge d’une mission non-officielle pour le compte d’un riche industriel lunien : localiser et ramener de gré ou de force sa fille, Juliette Andromeda Mao. Très vite son enquête le mène sur les traces d’un vaisseau : le Scopuli.

Bien sur les investigations de nos deux personnages sont liées et vont, tel une une allumette, venir embraser le baril de poudre des tensions politiques du système solaire…


« Une fois l’œuf brouillé, vous ne pouvez plus le faire cuire à la coque »

Ce roman est un véritable page-turner. Le rythme est effréné et ne ralenti quasiment jamais avec des rebondissements en cascade qui ont eu le mérite de véritablement me surprendre à plus d’une reprise.
Les personnages principaux Holden et Miller sont quelque peu stéréotypiques mais cohérents et bien caractérisés ce qui facilite notre attachement à eux.
Il y a comme une ambiance « space-noir » (roman noir dans l’espace, j’assume le néologisme!) dans les chapitres sur Miller qui m’a captivé (semblable à l’ambiance de La ville dans le ciel de Brookmyre.) Je suis un aficionado des récits de type enquête dans la littérature de l’imaginaire et celle-ci m’a véritablement happé!
Le world-building est très bien amené et je me suis tout de suite immergé dans ce système solaire inégal et brutal. L’aspect politique et social semble manichéen de prime abord mais ce n’est pas du tout le cas. La réalité des enjeux et conflits qui traversent ce système solaire est beaucoup plus complexe qu’un affrontement du Bien contre le Mal.

Je me félicite donc d’avoir tenté l’aventure livresque de The Expanse malgré le fait que je n’avais pas accroché du tout à la série. J’en avais tout de même gardé quelques souvenirs et à chaque fois que je vivais une scène ou un évènement pour la seconde fois je réalisais à quel point l’intensité dramatique se transmettait mieux dans le livre.


L’éveil du léviathan, The Expanse T.1, Babel (Actes Sud), 704 pages, 11,40€


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Des milliards de tapis de cheveux, ça décoiffe !

A lire absolument ! Grand prix de l’imaginaire 2001 (Roman étranger)

Aujourd’hui je vous parle du premier roman d’Andreas Eschbach : Des milliards de tapis de cheveux qui a reçu le Grand prix de l’imaginaire en tant que meilleur roman étranger pour l’année 2001. Le roman est paru en allemand en 1995 et à été traduit pour les éditions L’Atalante en 1999 par Claire Duval.
Coup de cœur énorme pour ce récit !  Comment ai-je  pu passer autant d’années sans l’avoir lu, sans que quelqu’un m’en ai parlé ou ne me l’ai conseillé ! Depuis que je l’ai terminé je le conseille à tout va, et même mes proches qui ne sont pas des aficionados des genres de l’imaginaire ont adoré ! Lisez-le, parlez-en, dites moi ce que vous en avez pensé.

Ce roman est en quelque sorte un ovni. Récit sans personnage principal, mélangeant certains codes de la fantasy dans un univers de science-fiction, l’auteur tisse sous nos yeux émerveillés une toile dont les fils viennent peu à peu constituer une tapisserie grandiose !

C’est sur la planète G 101/2 que tout débute. On y découvre au long des premiers chapitres, une culture, une organisation sociale bien particulière à travers différentes perspectives. Et c’est ainsi que nous sommes introduit aux « Tisseurs » :

 » Nœud après nœud, jour après jour, une vie durant, les mains de l’exécutant répétaient sans cesse les mêmes gestes, nouant et renouant sans cesse les fins cheveux, des cheveux si fins et si ténus que ses doigts finissaient immanquablement par trembler et ses yeux par faiblir de s’être si intensément concentrés – et pourtant, l’avancée de l’ouvrage était à peine perceptible ; une bonne journée de travail avait comme maigre fruit un nouveau fragment de tapis dont la taille approximative n’excédait pas celle d’un ongle. « 

Le but ultime de leur existence est donc de confectionner cet unique objet artisanal, le tapis de cheveux. Les tisseurs se tuent à la tâche au service de l’Empereur.  En découle pour eux un statut très important au sein de leur communauté et ils constituent une caste respectée.

Tisser, à partir des cheveux fins et soyeux de leurs femmes, filles et concubines, constitue donc une tradition millénaire, perpétuée de génération en génération, de père en fils. Ces hommes et ces femmes sont soumis au poids de cette tradition scellée par le cadre d’une société  religieuse inflexible. Et tout cela, dans l’unique but de décorer le palais de l’Empereur, c’est à dire un souverain réputé divin, qu’ils n’ont jamais vu…                   
Mais une rumeur court depuis une vingtaine d’années : l’empereur aurait abdiqué, renversé par une rébellion. Mais qui pour y croire ? C’est tout simplement impossible, l’empereur est immortel, c’est le créateur des étoiles ! Douter de son existence est une hérésie, et les prédicateurs veillent à ce que chacun reste sur le « droit chemin ».

L’écriture tendre et délicieuse, presque poétique, d’Andreas Eschbach, nous plonge dans une fable humaine qui questionne l’existence. Quel est le but de la vie? Questionnement au centre des réflexions de chacune des individualités avec lesquelles , chapitre par chapitre, nous nouons des liens, le temps en quelques pages de s’attacher à eux.

Le mystère plane sur tout le récit. Touche après touche tel une toile de Signac, les motifs prennent forme sous nos yeux, et la fresque humaine et sociale d’Andreas Eschbach se révèle et nous émeut.

Il est des livres qui nous touchent par leur singularité, ceux qu’on ne peut pas oublier, Des milliards de tapis de cheveux est de ces livres là. Vingt-trois ans après sa sortie en français, le roman n’a pas pris une ride, et il ne fait aucun doute qu’il en sera de même dans vingt-trois ans.


Dix milliards de tapis de cheveux, Andreas Eschbach, éditions l’Atalante (1999), 310 pages, 22 euros


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« Dans la toile du temps » d’Adrian TCHAÏKOVSKY révolutionne la figure de l’alien

Regardez attentivement, une toile d’araignée enserre la planète !

Adrian Tchaïkovsky est un auteur britannique de science-fiction et de fantasy. Son roman Children of time est paru en 2015 et a obtenu le prix Arthur C. Clarke 2016. La traduction française est sortie sous le titre Dans la toile du temps en 2018 chez Denoël dans la collection Lunes d’Encre.

Humain, trop humain

La science-fiction et la littérature en général produisent de façon écrasante des récits anthropocentrés. En effet, la majorité des histoires et des mythes qui nous imprègnent mettent en scène des personnages humains ou se comportant comme tels. Même les animaux qui peuplent les contes, fables et autres dessins animés agissent et réagissent à la façon des humains.

Quoi de plus normal me dira-t-on ? Il faut bien pouvoir s’identifier à ce qui nous ressemble. Surtout, l’humanité est l’unique espèce connue suffisamment intelligente pour engendrer des systèmes de significations élaborés de sorte que l’on puisse les qualifier de « cultures ». Le monde social avec ses structures, ses inégalités et ses normes est quelque chose qui n’existe qu’à l’échelle humaine. Ainsi, les récits que l’on peut imaginer à partir d’humains immergés dans des cultures et des sociétés ont un potentiel narratif infini. Tracas des émotions, luttes de pouvoir, déboires amoureux, cheminements de la pensée, descriptions enflammées… tous ces éléments que l’on retrouve dans la littérature ne sont pas vraiment transposables aux autres êtres vivants car ceux-ci ne connaissent pas les phénomènes sociaux complexes qui traversent les sociétés humaines. En effet, que pourrait-on raconter à propos d’un groupe de baleines sans aller au-delà du conditionnement biologique qui les guide ? C’est l’affaire des documentaires animaliers ou des biologistes, pas de la littérature…

Mais que se passe-t-il lorsque d’autres être vivants accèdent à l’intelligence ? C’est la perspective fascinante que pose l’idée de l’alien, cet être fantasmé doté d’entendement qui vivrait par delà les étoiles.

La science-fiction s’est largement emparée de ce thème, du cliché du petit gris à la créature terrifiante de Ridley Scott et H.R Giger. Mais trop souvent là encore, la vision de l’extraterrestre dans la science-fiction se réduit au calque anthropocentré d’un humanoïde simplement plus évolué sur le plan technologique et mental. Par exemple, et malgré mon admiration pour la franchise, la plupart des espèces extraterrestres que rencontre l’équipage de l’Enterprise dans Star Trek revêtent une dimension « humaine » tant sur le plan physique que culturel. Une flopée d’aliens (les Bajorans par exemple) ne se distinguent des humains que par la racine de leur nez. Les Klingons incarnent la figure du barbare dont le code social repose sur la violence et la défense de l’honneur. Tout cela reste familier vis à vis de notre histoire humaine.

La marque de l’alien dans Star Trek Deep Space 9 : un nez en accordéon ou des tâches de rousseur sur le côté. Attention, la dame à gauche vit en symbiose avec un gros vers dans son ventre !


Pourtant, de nombreux auteurs-ices de SF sont parvenus à concevoir des extraterrestres beaucoup plus intéressants et ambitieux, de sorte qu’ils dégagent véritablement un sentiment d’étrangeté. Il en va ainsi des entités mystérieuses représentées par le monolithe de 2001 l’Odyssée de l’espace, dont les motivations demeurent extrêmement floues. Il en va aussi plus récemment des formes de vie de l’excellent La Nuit du Faune de Romain Lucazeau, qui repoussent les limites de la compréhension sans sacrifier à la crédibilité scientifique.

La planète des singes ?

Dans la toile du temps d’Adrian Tchaïkovsky s’inscrit dans cette démarche consistant à mettre en scène une espèce extraterrestre différente d’un fonctionnement anthropocentré. Et l’auteur britannique va très loin.

Nous sommes quelques centaines d’années dans le futur. L’humanité a colonisé l’ensemble du système solaire bien que la majorité de la population demeure sur Terre. Le débat public planétaire est marqué par une controverse sur les limites de la science. Un mouvement religieux et conservateur s’oppose à différents projets de bioingénierie visant à créer des espèces intelligentes. Certaines tendances de cette vague réfractaire possèdent des branches terroristes qui commettent régulièrement des attentats. Autant dire que les choses sont un peu tendues sur la planète mère…

Le Dr Avrana Kern est une brillante biologiste à la tête d’un projet de recherche expérimentale consistant à « créer » des chimpanzés intelligents. Le lancement de l’expérience doit se dérouler sur le « Monde de Kern », une planète tout juste terraformée à partir de la faune et de la flore terrestres afin d’être adaptée à l’accueil des singes. Le procédé est le suivant : deux capsules sont larguées sur la planète depuis une station en orbite. L’une contient les primates, l’autre un nanovirus qui est censé contaminer ces derniers afin d’accélérer leur processus d’évolution vers l’intelligence et la « civilisation ».

Cependant, l’expérience ne se déroule pas tout à fait comme prévu suite à un incident dont je vous passe les détails pour ne pas trop en révéler. Toujours est-il que l’ensemble des scientifiques impliqués dans le projet meurent à l’exception du Dr Avrana Kern qui se réfugie dans un module de sauvetage avec l’IA de la station orbitale. Les deux comparses s’arrangent pour que Kern soit maintenue en vie sur plusieurs milliers d’années en hibernation afin qu’elle puisse suivre le déroulé de l’évolution des singes intelligents.

Toutefois, ce que le Dr Kern ignore, c’est que le nanovirus n’a pas infecté les singes mais une race d’araignées sauteuses du nom de Portia Labiata

Portia Labiata : quel regard !

Plusieurs milliers d’années s’écoulent. Le conflit entre fanatiques religieux et partisans d’une science sans entrave a dégénéré en guerre mondiale. La Terre a été anéantie par l’hiver nucléaire, ainsi que ses colonies disséminées dans le système solaire. Ce qui reste de l’humanité est parvenu difficilement à construire quelques arches de la dernière chance (la fonte des neiges de l’hiver nucléaire est sur le point de libérer un joyeux cocktail de substances mortelles accumulées durant la guerre) afin de coloniser des mondes habitables. Parmi ces arches, le Gilgamesh se dirige vers la planète habitable la plus proche du système solaire qui n’est autre que le Monde de Kern…

Le récit se divise en deux trames narratives distinctes, alternées, et liées entre elles. On suit d’un côté le point de vue des humains responsables du Gilgamesh et de l’autre l’évolution de la société des araignées sur le Monde de Kern.

La trame du Gilgamesh explore un trope classique dans le space opera : l’impact psychologique d’un voyage interstellaire de plusieurs milliers d’années sur un équipage, notamment vis à vis du décalage temporel entre le temps subjectivement vécu et le temps effectivement vécu. Il faut rajouter à cela l’angoisse qui traverse les personnages vis à vis du fait qu’ils font partie des derniers représentants de l’espèce humaine. Si la situation n’est pas fondamentalement originale, Tchaïkovsky parvient à l’exploiter de façon plutôt pertinente et ne manque pas d’idées de rebondissement. Notons néanmoins quelques faiblesses au niveau des personnages qui manquent beaucoup de relief à part peut-être Holsten le linguiste. Cependant, ce défaut ne gâche pas la lecture, loin de là.

On vit dans une société

Mais la partie incontournable est celle consacrée à la civilisation des araignées. Tchaïkovsky imagine avec brio une espèce intelligente dont les caractéristiques sociales et technologiques sont contraintes par la morphologie arachnide (déplacement en trois dimensions, huit pattes, communication par odeurs, capacité à tisser une toile, etc.). Nous découvrons cette société à travers les yeux (et il y en a plus de deux^^) de Portia, Bianca ou Fabian. Chacun de ces noms ne s’applique pas à une seule araignée mais à plusieurs araignées au cours du temps. Ainsi, chaque chapitre de cette trame décrit les péripéties d’une génération d’araignées et par exemple les différentes Portia qui se succèdent au fil des chapitres appartiennent à la même lignée. L’impression de suivre le même personnage à travers des milliers d’années est très forte car les portiae héritent génétiquement des souvenirs, des connaissances et des savoir-faire de leurs ancêtres. Cette transmission des « Savoirs » est un atout considérable dans la mesure où les araignées peuvent se passer d’un système d’enseignement et progresser beaucoup plus rapidement sur tous les plans de la connaissance. Chaque membre de la société est ainsi imprégné de la mémoire de ses ancêtres.

Au fil des générations, la technologie des araignées progresse mais adopte une orientation qui n’a rien à voir avec le moteur à explosion ou le silicium des composants informatiques. Elle repose entièrement sur les échanges d’informations chimiques et l’exploitation d’autres espèces semi-intelligentes (elles aussi contaminées par le nanovirus). Par exemple, les araignées exploitent la force de travail d’une espèce de fourmis rouges pour réaliser leur travaux industriels et agricoles. Elles contrôlent ces dernières en jouant sur la sécrétion d’odeurs qui fonctionnent de façon analogue à l’algorithme du programme d’une machine. Ce que je vous décris là peut paraître obscur, mais la façon dont Tchaïkovsky creuse cette idée me semble assez vertigineuse et inédite en SF.

Une autre thématique fascinante réside dans la sociologie des araignées. Les structures familiales y sont pour ainsi dire inexistantes, remplacées par des groupes affinitaires (les « clans ») d’individus nés la même année et rassemblés à leur naissance afin d’apprendre les bases de la vie collective. Tout au long de leur vie, les différents membres d’un clan restent liés entre eux. Plus intéressant encore, la société arachnide est profondément matriarcale. Après l’accouplement, il est en effet de coutume que la femelle (beaucoup plus grosse) dévore le mâle tout cru. Cela conditionne tout un rapport social où les mâles sont perçus comme des être inférieurs aux femelles, qui dirigent [brutalement] la société dans tous les domaines. L’histoire des Portiae Labiata est aussi l’histoire de l’émancipation des mâles et c’est assez touchant. J’y ai vu une façon renversée de dénoncer la société patriarcale qui est la notre (un peu comme dans la série youtube Martin sexe faible).

Déesse, montre-moi la voie

La religion occupe une place centrale dans le roman. Le culte et le sacré sont abordés dans les deux trames narratives, mais c’est encore une fois chez les araignées que le propos est le plus intéressant. Souvenez-vous, le corps du Dr Kern est demeuré dans un satellite autour de la planète des arachnides. Avant de se placer en stase, elle s’est arrangée avec l’IA de l’appareil pour diffuser par radio en continu un ensemble de problèmes mathématiques en direction de la planète. Ces équations constituent à la base un test d’intelligence: une fois que les destinataires les auront résolues, Kern entrera en contact avec eux car elle les jugera suffisamment avancés. Or un culte religieux se met en place chez les araignées lorsqu’elles découvrent ce mystérieux signal, dont la provenance stellaire est de suite interprétée comme le message divin de leur déesse créatrice (ce qui est littéralement le cas). Lorsqu’elles parviennent à déchiffrer les équations et comprendre que l’intelligence perchée dans une pauvre capsule au-dessus de leurs tête est effectivement leur créatrice et qu’elles peuvent interagir avec elle, les bouleversements sociaux et narratifs occasionnés sont passionnants à suivre. Cette réflexion sur la religion, et en miroir sur la science, constitue à mon sens un gros point fort du roman.

Conclusion : drôles de petites bêtes

Je n’ai fait qu’effleurer la richesse des thématiques que traite Dans la toile du temps. J’aurais pu vous parler de la folie égocentrique d’Avrana Kern, de la guerre contre les fourmis ou encore des accords commerciaux araignées/écrevisses. Mais cette chronique est déjà beaucoup trop longue. Retenez que ce livre vous balance des kilotonnes de sens of wonder grâce à l’originalité et la diversité de son propos. Tchaïkovsky est crédible dans son imagination arachnide : on sent qu’il a un background en zoologie et tout ce qui se passe semble scientifiquement possible. Je veux rassurer les plus méfiants : non ce n’est pas de la hard sf et non il n’y a aucune difficulté de lecture. Le roman n’est pas une collection de réflexions. Celles-ci se dévoilent à travers l’histoire et le vécu des personnages. Et Tchaïkovsky fait preuve d’une grande efficacité narrative. Cerise sur le gâteau : le final est absolument épique. Vous n’avez jamais vu ça en SF, je vous le promets. Je recommande donc chaudement ce roman à celles et ceux qui recherchent une SF originale et qui n’a pas honte d’étoffer son univers.

Je vous renvoie également vers les chroniques d’Apophis, de Just a Word ou du Pays des caves trolls pour des avis positifs, mais aussi celle du Chien critique et de Sometimes a book qui sont plus sceptiques.

Un mot sur la suite

Adrian Tchaïkovsky a publié une suite à ce roman : Dans les profondeurs du temps, également parue chez Denoël en 2021. Cependant, je ne sais pas si on peut parler de cycle car les deux histoires peuvent tout à fait se lire séparément. Personnellement, j’ai été un peu déçu par cette nouvelle histoire. L’auteur ne renie pas sa volonté de proposer une SF ambitieuse et animalière, et c’est encore une réussite à cet égard. On y trouve même une dimension horrifique plutôt absente dans le livre précédent et une réflexion importante sur le langage et la communication. Mais globalement, le récit est beaucoup plus inégal et comporte de nombreuses longueurs. Cela reste une lecture plaisante, mais pas incontournable à mon sens.

Récursion – BLAKE CROUCH

Prenant mais pas si surprenant

Récursion est le dernier roman en date de l’écrivain américain Blake Crouch, notamment connu grâce a son précédent roman Dark Matter ou encore la trilogie Wayward Pines qui a donné lieu a une adaptation en série TV éponyme (réal. Chris Hodge et M. Night Shyamalan)

Traduit de l’américain par A. Monvoisin pour J’ai lu dans la collection Nouveaux Millénaire, Récursion se présente comme un thriller s’articulant autour de la question de la mémoire et des souvenirs…

Un roman somme toute bien construit, qui ne révolutionnera pas le genre, ne surprendra guère le lecteur adepte de Science-fiction qui aura sans doute quelques impressions de déjà vu, tout en lui procurant tout de même un bon moment de lecture. Me rangeant moi même dans cette catégorie, je l’ai lu d’une traite car il s’agit en effet d’un véritable « Page-Turner »: il me fallait absolument savoir comment l’intrigue allait se dénouer…
Récursion, c’est ce roman que l’on va fortement conseiller à un ami qui n’est pas particulièrement un aficionado de littérature de l’imaginaire mais qui trouvera ici son compte d’action, d’émotion, de surprise. Le livre de Blake Crouch se lit comme un bon polar avec son lot de rebondissements, ce qui en fait une bonne introduction au genre SF/F.
Il s’agit d’un roman a suspens, avec un twist important (retournement de situation) au bout d’une centaine de page, j’essaierai donc de ne pas trop en dévoiler.

2 novembre 2018, Barry Sutton, inspecteur du N.Y.P.D, brigade de répression du banditisme, est le premier policier à se rendre sur les lieux d’un appel à police secours: une femme serait sur le point de sauter du haut d’un building. La femme, Ann Voss Peters prévient le policier : elle est atteinte du syndrome des faux souvenirs (SFS).
Le SFS, une affliction qui semble se propager depuis quelques temps dans la société, est encore un mystère quasi total pour la science. Des personnes se rappellent d’avoir vécu des évènements qui n’ont jamais eu lieu. Parfois le faux souvenir concerne des choses anodines, d’autre fois il s’agit d’années entières de leur vie dont les malades ont un souvenir très différent de la réalité.
Ann Voss Peters raconte : « Je me suis réveillée dans cette ville un matin, dans un appartement, et pas chez moi dans à Middleburry dans le Vermont […] Je ne savais plus où j’étais, mais je me suis vite souvenue de… cette nouvelle vie. Ici je suis célibataire et je travaille dans une banque, j’ai gardé mon nom de jeune fille. Mais je… Je me rappelle une autre existence dans le Vermont. J’avais un garçon de neuf ans, Sam. J’étais paysagiste, comme mon mari, Joe. Je portais son nom et on était heureux. »
De nombreuses personnes n’arrivant pas a se faire à cette nouvelle version de leur vie se sont déjà ôté la vie, comme eux, Mrs Peters n’en peut plus…
Cette histoire de SFS va obséder Barry, il se lance alors, seul, dans une enquête non-officielle sur ce phénomène étrange, qui le mènera sur un chemin semé d’embuches.

22 octobre 2007, Helena Smith, chercheuse-neurologue à l’université de Stanford, travaille sur la maladie d’Alzheimer. Les recherches qu’elle mène sont particulièrement importante pour elle sur le plan personnel, car sa mère est atteinte de cette maladie. Les maigres financements que lui octroie l’université ne lui permettent pas de mener à bien les expériences ambitieuses qu’elle désirerait entreprendre. De plus ces financements approchent de leur terme. L’avenir de son labo est donc incertain…
C’est alors qu’un employé du fameux Marcus Slade (sorte de Jeff Bezos, une des toute plus grande fortune mondiale) l’approche et lui propose de mettre les ressources extravagantes dont son patron dispose à son service (et on parle ici de milliards de dollars). Ces recherches, Helena les mènera dans un lieu tenu secret, et après avoir signé une clause de confidentialité.

L’auteur articule sa narration autour des deux personnages principaux, Barry et Helena, suivant le procédé assez classique mais très bien maitrisé par Crouch de l’alternance des deux perspectives un chapitre sur deux. Les faits n’ont pas lieu dans la même temporalité mais il nous apparait très vite que l’enquête que Barry mène en 2018 est liée aux recherches qu’effectuait Helena en 2007… C’est cette concordance inter-temporalité qui rajoute une dose de mystère et nous donne envie d’explorer plus en avant l’énigme de Récursion. Il faudra d’ailleurs être attentif aux dates au début de chaque chapitre, elles ont leurs importance.

Le titre en français Récursion est un parti pris du traducteur plutôt étrange. Le mot existe bel et bien en français mais il s’agit d’un anglicisme approximatif. Recursion en anglais se traduit normalement par Récursivité.
En programmation : est dit récursive une fonction dont la définition fait appel à cette même fonction.
Edgar Morin (le philosophe) parle beaucoup dans ses écrits sur la Méthode de boucle récursive qui se défini par sa causalité circulaire : la conséquence agit sur la cause de l’effet. C’est l’effet Papillon dans certaines théories de voyage dans le temps ou encore le paradoxe de l’écrivain.
Peut aussi se dire d’une image qui contient cette même image: c’est l’effet Vache qui rit.
En ayant désormais à l’esprit la signification réelle du titre, on commence à entrevoir qu’il ne s’agit peut-être pas que d’une simple question de faux souvenirs ou d’Alzheimer …

En conclusion, Récursion, n’a pas bouleversé mon monde, n’a pas fait exploser mon cerveau tant il m’aura surpris dans son intrigue… Néanmoins grâce à une narration très dynamique, un rythme qui va crescendo, et deux personnages qui m’ont beaucoup touché de par leurs failles et blessures, c’est un livre que j’ai pris plaisir à lire.
Un mot en revanche sur la piètre qualité de l’objet: Nouveau Millénaire nous livre un ouvrage en « broché-collé » (pas la technique de reliure la plus solide), je n’ai rien contre dans l’absolu si le prix correspond à la qualité de l’objet, ici on en aura pour 20€ (à titre de comparaison un broché collé un peu cheap en VO coûtera 11 dollars environ)

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Oiseau – SIGBJØRN SKÅDEN


Oiseau est le deuxième roman de l’auteur norvégien Sigbjorn Skaden, traduit en français par Marina Heide et publié chez Agullo dans leur toute jeune collection Agullo court, consacrée, comme son nom l’indique aux romans courts.

Court mais puissant ! Ballon d’essai en science fiction pour l’auteur, je l’ai lu avec beaucoup de plaisir et ai trouvé l’essai vraiment concluant !

Difficile de ne pas « divulgacher » une novella de 125 pages, je tâcherai ici de vous donner un avant goût des saveurs que cet ouvrage se propose de nous offrir.

Oiseau c’est l’histoire d’une communauté humaine venue de la terre il y a environ une centaine d’année et qui s’est installée sur une planète très éloignée ( à des années lumières ) sans possibilité de retour. Il s’agit d’une planète plutôt inhospitalière… En effet son atmosphère rends les nouveaux habitants humains sourds. Cette surdité de tous permet à l’auteur de déployer un univers très visuel qui m’a captivé.

Les courts chapitres nous donnent à voir alternativement la vie de la colonie à deux époques de l’histoire de Home (le nom donné à cet nouvelle planète).

En 2147 (le présent) : Trente deux individus hommes et femmes vivent -ou plutôt survivent- dans le dôme installé par les pionniers, où seule une agriculture sommaire est possible, à l’abri des aléas climatiques terribles de l’environnement local.

L’an 2048 (le passé) : Une femme de l’exode originel met au monde la première enfant native de Home. Comment s’adapter à la vie sur cette planète mystérieuse et étrange ? Comment vivre de manière frugale, sans pouvoir parler, lorsque l’on a connu de meilleures conditions d’existence sur la Terre ? Quel avenir pour son enfant dans ce contexte ?

Puis un jour, un vaisseau atterrit… Qui sont ces étrangers ? Que veulent ils ? La cohabitation est elle envisageable ?

Histoire humaine, fable sociale et psychologique, Oiseau vous emmène sur Home pour un intense voyage qui ne vous laissera pas indifférent !

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