Claire North sort le grand jeu !

Quelque peu déçu par 84K, récent roman de Claire North traduit et paru chez Bragelonne en septembre dernier, je tombe sur l’annonce de la parution chez le Bélial, dans l’excellente collection Une Heure Lumière, de cette novella. Je décide tout de même de me lancer dans l’aventure et je ne le regrette en rien : j’ai adoré !
Avec les collègues à la bibliothèque nous lisons toutes les parutions UHL et nous nous disputons la priorité sur les réceptions de commandes, ce coup-ci j’ai bypassé les amis en allant acheter celui-ci directos chez mon libraire ! Mwahahaha !

Le Serpent, c’est la première novella d’un ensemble de trois, formant La Maison des jeux. Bon alors au début j’ai cru que l’éditeur nous prenait pour le pion b du joueur noir dans un gambit Benko (dans cette ouverture aux echecs, le joueur noir sacrifie son pion b pour obtenir l’initiative) en découpant un roman en trois parties afin qu’il corresponde au format de la collection… Mais après m’être fait (gentiment) taper sur les doigts sur Twitter par l’éditeur, j’ai constaté mon erreur. Il s’agit bien de trois novella distinctes et je suis impatient de lire les deux autres !

Dès les premières lignes, le narrateur nous embarque avec lui au cœur de l’intrigue, sur le plateau de jeu :

Venez.
Observons ensemble, vous et moi.
Nous écartons les brumes.
Nous prenons pied sur le plateau et effectuons une entrée théâtrale : nous voici ; nous sommes arrivés ; que fassent silence les musiciens, que se détournent à notre approche les yeux de ceux qui savent. Nous sommes les arbitres de ce petit tournoi, notre tâche est de juger, restant en dehors d’un jeu dont nous faisons pourtant partie, pris au piège par le flux du plateau, le bruit sec de la carte qu’on abat, la chute des pions. Pensiez-vous être à l’abri ? Croyez-vous représenter d’avantage aux yeux du joueur ? Croyez-vous déplacer plutôt qu’être déplacé
?

Super efficace ! Nous ne sommes plus des observateurs distants, nous nous engageons littéralement aux cotés du narrateur et à la suite des personnages dans les ruelles de la belle et inquiétante Venise de la renaissance, au cœur de l’échiquier.

Nous arrivons donc à Venise, en l’an 1610 et découvrons rapidement la Maison des jeux. Il s’agit là d’un lieu prestigieux dans lequel la bonne société de la Sérénissime vient s’adonner à des jeux d’argent divers. Des fortunes s’y amassent au même rythme que d’autres s’y dilapident.

Ce premier volet du triptyque, c’est l’histoire d’une femme, Thene. Dans la maison des jeux celle-ci va trouver un espace de liberté où mobiliser les ressources intellectuelles qu’elle possède et s’émanciper d’un mari violent, addict à l’alcool et au jeu. Elle avait été mariée à celui-ci « grâce » à la fortune de son père car ce mari était de rang social supérieur, mais ruiné. Le mariage garantissait donc le prestige à la famille de l’une et l’assise financière à l’autre. Dans cette société profondément patriarcale, et à l’aide de ses capacités, elle entend bien prouver à tous qu’elle n’est pas femme à être sous-estimée…

La Maison, possède un cercle supérieur dans lequel on ne pénètre que sur invitation: la Haute Loge. Notre héroïne va devoir gagner son ticket d’entrée en jouant sur un plateau de jeu où les risques et les enjeux sont tout autres : l’échiquier politique vénitien. Il faudra qu’a coup de manipulation, d’espionnage, de coups fourrés elle parvienne à imposer son champion a une élection. Trois autres joueurs s’opposeront à elle et se disputeront la seule place disponible.

En tant que joueur d’échec passionné, ce récit à énormément résonné en moi. Pour remporter la partie qui s’engage, les joueurs devront combiner des stratégies de long terme et des coups d’éclats tactiques. Aucune erreur ne sera permise et cela, du choix de l’ouverture jusqu’à la finale.

Un mot sur l’écriture : raffinée, sans non plus en faire des tonnes, le style est très plaisant. Les descriptions « atmosphériques » de la ville et la caractérisation des différents personnages donnent du relief au récit ; un effet de réel nous saisi. Le « pari » de Claire North : faire du narrateur et des lecteurs , des observateurs de terrain, nous impliquent magistralement dans l’intrigue. Lorsqu’un personnage que l’on suit se retourne, l’envie nous prend de se cacher dans un renfoncement de la rue afin qu’il ne nous découvre pas ! Un vrai tour de force de l’autrice ! Le récit a des accents de fantasy et de fantastique qui ne sont pas négligeables mais sur lesquels je ne m’étendrai pas pour vous laisser vous en délecter.

Pour résumer : une des meilleures publications de la collection UHL, dans mon top 5 avec Vigilance, L’homme qui mit fin à l’histoire, A dos de crocodile, et Dragon.

PS: Deux livres de Claire North à mon compteur et dans les deux l’autrice à mis en scène le jeu de tarot. Dois-t-on y voir un motif ? Il est encore trop tôt pour le dire….



Le Serpent , Claire North , traduction Michel Pagel pour les éditions le Bélial
160 pages, 10,90€


Ailleurs sur la blogosphère : L’épaule d’Orion, Un dernier livre, Le nocher des livres, Célinedanaë, Gromovar, Les Chroniques du Chroniqueur, Ombrebones, Vive la SFFF

« Dans la toile du temps » d’Adrian TCHAÏKOVSKY révolutionne la figure de l’alien

Regardez attentivement, une toile d’araignée enserre la planète !

Adrian Tchaïkovsky est un auteur britannique de science-fiction et de fantasy. Son roman Children of time est paru en 2015 et a obtenu le prix Arthur C. Clarke 2016. La traduction française est sortie sous le titre Dans la toile du temps en 2018 chez Denoël dans la collection Lunes d’Encre.

Humain, trop humain

La science-fiction et la littérature en général produisent de façon écrasante des récits anthropocentrés. En effet, la majorité des histoires et des mythes qui nous imprègnent mettent en scène des personnages humains ou se comportant comme tels. Même les animaux qui peuplent les contes, fables et autres dessins animés agissent et réagissent à la façon des humains.

Quoi de plus normal me dira-t-on ? Il faut bien pouvoir s’identifier à ce qui nous ressemble. Surtout, l’humanité est l’unique espèce connue suffisamment intelligente pour engendrer des systèmes de significations élaborés de sorte que l’on puisse les qualifier de « cultures ». Le monde social avec ses structures, ses inégalités et ses normes est quelque chose qui n’existe qu’à l’échelle humaine. Ainsi, les récits que l’on peut imaginer à partir d’humains immergés dans des cultures et des sociétés ont un potentiel narratif infini. Tracas des émotions, luttes de pouvoir, déboires amoureux, cheminements de la pensée, descriptions enflammées… tous ces éléments que l’on retrouve dans la littérature ne sont pas vraiment transposables aux autres êtres vivants car ceux-ci ne connaissent pas les phénomènes sociaux complexes qui traversent les sociétés humaines. En effet, que pourrait-on raconter à propos d’un groupe de baleines sans aller au-delà du conditionnement biologique qui les guide ? C’est l’affaire des documentaires animaliers ou des biologistes, pas de la littérature…

Mais que se passe-t-il lorsque d’autres être vivants accèdent à l’intelligence ? C’est la perspective fascinante que pose l’idée de l’alien, cet être fantasmé doté d’entendement qui vivrait par delà les étoiles.

La science-fiction s’est largement emparée de ce thème, du cliché du petit gris à la créature terrifiante de Ridley Scott et H.R Giger. Mais trop souvent là encore, la vision de l’extraterrestre dans la science-fiction se réduit au calque anthropocentré d’un humanoïde simplement plus évolué sur le plan technologique et mental. Par exemple, et malgré mon admiration pour la franchise, la plupart des espèces extraterrestres que rencontre l’équipage de l’Enterprise dans Star Trek revêtent une dimension « humaine » tant sur le plan physique que culturel. Une flopée d’aliens (les Bajorans par exemple) ne se distinguent des humains que par la racine de leur nez. Les Klingons incarnent la figure du barbare dont le code social repose sur la violence et la défense de l’honneur. Tout cela reste familier vis à vis de notre histoire humaine.

La marque de l’alien dans Star Trek Deep Space 9 : un nez en accordéon ou des tâches de rousseur sur le côté. Attention, la dame à gauche vit en symbiose avec un gros vers dans son ventre !


Pourtant, de nombreux auteurs-ices de SF sont parvenus à concevoir des extraterrestres beaucoup plus intéressants et ambitieux, de sorte qu’ils dégagent véritablement un sentiment d’étrangeté. Il en va ainsi des entités mystérieuses représentées par le monolithe de 2001 l’Odyssée de l’espace, dont les motivations demeurent extrêmement floues. Il en va aussi plus récemment des formes de vie de l’excellent La Nuit du Faune de Romain Lucazeau, qui repoussent les limites de la compréhension sans sacrifier à la crédibilité scientifique.

La planète des singes ?

Dans la toile du temps d’Adrian Tchaïkovsky s’inscrit dans cette démarche consistant à mettre en scène une espèce extraterrestre différente d’un fonctionnement anthropocentré. Et l’auteur britannique va très loin.

Nous sommes quelques centaines d’années dans le futur. L’humanité a colonisé l’ensemble du système solaire bien que la majorité de la population demeure sur Terre. Le débat public planétaire est marqué par une controverse sur les limites de la science. Un mouvement religieux et conservateur s’oppose à différents projets de bioingénierie visant à créer des espèces intelligentes. Certaines tendances de cette vague réfractaire possèdent des branches terroristes qui commettent régulièrement des attentats. Autant dire que les choses sont un peu tendues sur la planète mère…

Le Dr Avrana Kern est une brillante biologiste à la tête d’un projet de recherche expérimentale consistant à « créer » des chimpanzés intelligents. Le lancement de l’expérience doit se dérouler sur le « Monde de Kern », une planète tout juste terraformée à partir de la faune et de la flore terrestres afin d’être adaptée à l’accueil des singes. Le procédé est le suivant : deux capsules sont larguées sur la planète depuis une station en orbite. L’une contient les primates, l’autre un nanovirus qui est censé contaminer ces derniers afin d’accélérer leur processus d’évolution vers l’intelligence et la « civilisation ».

Cependant, l’expérience ne se déroule pas tout à fait comme prévu suite à un incident dont je vous passe les détails pour ne pas trop en révéler. Toujours est-il que l’ensemble des scientifiques impliqués dans le projet meurent à l’exception du Dr Avrana Kern qui se réfugie dans un module de sauvetage avec l’IA de la station orbitale. Les deux comparses s’arrangent pour que Kern soit maintenue en vie sur plusieurs milliers d’années en hibernation afin qu’elle puisse suivre le déroulé de l’évolution des singes intelligents.

Toutefois, ce que le Dr Kern ignore, c’est que le nanovirus n’a pas infecté les singes mais une race d’araignées sauteuses du nom de Portia Labiata

Portia Labiata : quel regard !

Plusieurs milliers d’années s’écoulent. Le conflit entre fanatiques religieux et partisans d’une science sans entrave a dégénéré en guerre mondiale. La Terre a été anéantie par l’hiver nucléaire, ainsi que ses colonies disséminées dans le système solaire. Ce qui reste de l’humanité est parvenu difficilement à construire quelques arches de la dernière chance (la fonte des neiges de l’hiver nucléaire est sur le point de libérer un joyeux cocktail de substances mortelles accumulées durant la guerre) afin de coloniser des mondes habitables. Parmi ces arches, le Gilgamesh se dirige vers la planète habitable la plus proche du système solaire qui n’est autre que le Monde de Kern…

Le récit se divise en deux trames narratives distinctes, alternées, et liées entre elles. On suit d’un côté le point de vue des humains responsables du Gilgamesh et de l’autre l’évolution de la société des araignées sur le Monde de Kern.

La trame du Gilgamesh explore un trope classique dans le space opera : l’impact psychologique d’un voyage interstellaire de plusieurs milliers d’années sur un équipage, notamment vis à vis du décalage temporel entre le temps subjectivement vécu et le temps effectivement vécu. Il faut rajouter à cela l’angoisse qui traverse les personnages vis à vis du fait qu’ils font partie des derniers représentants de l’espèce humaine. Si la situation n’est pas fondamentalement originale, Tchaïkovsky parvient à l’exploiter de façon plutôt pertinente et ne manque pas d’idées de rebondissement. Notons néanmoins quelques faiblesses au niveau des personnages qui manquent beaucoup de relief à part peut-être Holsten le linguiste. Cependant, ce défaut ne gâche pas la lecture, loin de là.

On vit dans une société

Mais la partie incontournable est celle consacrée à la civilisation des araignées. Tchaïkovsky imagine avec brio une espèce intelligente dont les caractéristiques sociales et technologiques sont contraintes par la morphologie arachnide (déplacement en trois dimensions, huit pattes, communication par odeurs, capacité à tisser une toile, etc.). Nous découvrons cette société à travers les yeux (et il y en a plus de deux^^) de Portia, Bianca ou Fabian. Chacun de ces noms ne s’applique pas à une seule araignée mais à plusieurs araignées au cours du temps. Ainsi, chaque chapitre de cette trame décrit les péripéties d’une génération d’araignées et par exemple les différentes Portia qui se succèdent au fil des chapitres appartiennent à la même lignée. L’impression de suivre le même personnage à travers des milliers d’années est très forte car les portiae héritent génétiquement des souvenirs, des connaissances et des savoir-faire de leurs ancêtres. Cette transmission des « Savoirs » est un atout considérable dans la mesure où les araignées peuvent se passer d’un système d’enseignement et progresser beaucoup plus rapidement sur tous les plans de la connaissance. Chaque membre de la société est ainsi imprégné de la mémoire de ses ancêtres.

Au fil des générations, la technologie des araignées progresse mais adopte une orientation qui n’a rien à voir avec le moteur à explosion ou le silicium des composants informatiques. Elle repose entièrement sur les échanges d’informations chimiques et l’exploitation d’autres espèces semi-intelligentes (elles aussi contaminées par le nanovirus). Par exemple, les araignées exploitent la force de travail d’une espèce de fourmis rouges pour réaliser leur travaux industriels et agricoles. Elles contrôlent ces dernières en jouant sur la sécrétion d’odeurs qui fonctionnent de façon analogue à l’algorithme du programme d’une machine. Ce que je vous décris là peut paraître obscur, mais la façon dont Tchaïkovsky creuse cette idée me semble assez vertigineuse et inédite en SF.

Une autre thématique fascinante réside dans la sociologie des araignées. Les structures familiales y sont pour ainsi dire inexistantes, remplacées par des groupes affinitaires (les « clans ») d’individus nés la même année et rassemblés à leur naissance afin d’apprendre les bases de la vie collective. Tout au long de leur vie, les différents membres d’un clan restent liés entre eux. Plus intéressant encore, la société arachnide est profondément matriarcale. Après l’accouplement, il est en effet de coutume que la femelle (beaucoup plus grosse) dévore le mâle tout cru. Cela conditionne tout un rapport social où les mâles sont perçus comme des être inférieurs aux femelles, qui dirigent [brutalement] la société dans tous les domaines. L’histoire des Portiae Labiata est aussi l’histoire de l’émancipation des mâles et c’est assez touchant. J’y ai vu une façon renversée de dénoncer la société patriarcale qui est la notre (un peu comme dans la série youtube Martin sexe faible).

Déesse, montre-moi la voie

La religion occupe une place centrale dans le roman. Le culte et le sacré sont abordés dans les deux trames narratives, mais c’est encore une fois chez les araignées que le propos est le plus intéressant. Souvenez-vous, le corps du Dr Kern est demeuré dans un satellite autour de la planète des arachnides. Avant de se placer en stase, elle s’est arrangée avec l’IA de l’appareil pour diffuser par radio en continu un ensemble de problèmes mathématiques en direction de la planète. Ces équations constituent à la base un test d’intelligence: une fois que les destinataires les auront résolues, Kern entrera en contact avec eux car elle les jugera suffisamment avancés. Or un culte religieux se met en place chez les araignées lorsqu’elles découvrent ce mystérieux signal, dont la provenance stellaire est de suite interprétée comme le message divin de leur déesse créatrice (ce qui est littéralement le cas). Lorsqu’elles parviennent à déchiffrer les équations et comprendre que l’intelligence perchée dans une pauvre capsule au-dessus de leurs tête est effectivement leur créatrice et qu’elles peuvent interagir avec elle, les bouleversements sociaux et narratifs occasionnés sont passionnants à suivre. Cette réflexion sur la religion, et en miroir sur la science, constitue à mon sens un gros point fort du roman.

Conclusion : drôles de petites bêtes

Je n’ai fait qu’effleurer la richesse des thématiques que traite Dans la toile du temps. J’aurais pu vous parler de la folie égocentrique d’Avrana Kern, de la guerre contre les fourmis ou encore des accords commerciaux araignées/écrevisses. Mais cette chronique est déjà beaucoup trop longue. Retenez que ce livre vous balance des kilotonnes de sens of wonder grâce à l’originalité et la diversité de son propos. Tchaïkovsky est crédible dans son imagination arachnide : on sent qu’il a un background en zoologie et tout ce qui se passe semble scientifiquement possible. Je veux rassurer les plus méfiants : non ce n’est pas de la hard sf et non il n’y a aucune difficulté de lecture. Le roman n’est pas une collection de réflexions. Celles-ci se dévoilent à travers l’histoire et le vécu des personnages. Et Tchaïkovsky fait preuve d’une grande efficacité narrative. Cerise sur le gâteau : le final est absolument épique. Vous n’avez jamais vu ça en SF, je vous le promets. Je recommande donc chaudement ce roman à celles et ceux qui recherchent une SF originale et qui n’a pas honte d’étoffer son univers.

Je vous renvoie également vers les chroniques d’Apophis, de Just a Word ou du Pays des caves trolls pour des avis positifs, mais aussi celle du Chien critique et de Sometimes a book qui sont plus sceptiques.

Un mot sur la suite

Adrian Tchaïkovsky a publié une suite à ce roman : Dans les profondeurs du temps, également parue chez Denoël en 2021. Cependant, je ne sais pas si on peut parler de cycle car les deux histoires peuvent tout à fait se lire séparément. Personnellement, j’ai été un peu déçu par cette nouvelle histoire. L’auteur ne renie pas sa volonté de proposer une SF ambitieuse et animalière, et c’est encore une réussite à cet égard. On y trouve même une dimension horrifique plutôt absente dans le livre précédent et une réflexion importante sur le langage et la communication. Mais globalement, le récit est beaucoup plus inégal et comporte de nombreuses longueurs. Cela reste une lecture plaisante, mais pas incontournable à mon sens.

Le bleu ne va pas à tous les garçons – George MATTHEW JOHNSON

George Matthew Johnson est journaliste et militant.e LGBTQIA+ aux Etats Unis. Afin de respecter son choix, j’utiliserai le pronom « iel » ainsi que l’écriture inclusive dans cette critique.

Le bleu ne va pas à tous les garçons est une autobiographie qui a plusieurs aspirations : arrêter d’invisibiliser les personnes queer afro-américaines, donner de l’espoir aux adolescents se posant des questions sur leur genre ou leur sexualité et apporter des réponses à celles et ceux intéressés par ce sujet.
Le choix de mettre ce livre dans une collection Young Adult n’est donc pas innocent, c’est un souhait émanant du.de la journaliste.

A travers quatre parties distinctes et non chronologiques, l’auteur.ice évoque son parcours : son enfance dans le New Jersey entouré.e d’une famille unie, la découverte de son orientation sexuelle, ses premières expériences ou encore l’acceptation au sein d’une fraternité.
Iel partage ses interrogations, invoque ses souvenirs, parfois douloureux voire traumatisants.

Ce témoignage touchant permet de découvrir les questionnements et les espoirs d’une personne qui a su très tôt qu’iel ne correspondait pas à ce qu’iel considérait comme la norme et a du se protéger de l’environnement extérieur.
Sans tomber dans le pathos, George M. Johnson dresse la liste des obstacles qu’iel a du surmonter pour ne plus avoir peur de son identité et de l’assumer pleinement.

A mon sens, cet ouvrage est très représentatif des tentatives pour arrêter l’invisibilisation de certaines personnes dans le domaine culturel. Je me réjouis de lire cette autobiographie tout comme de pouvoir découvrir un personnage trans dans Sense8 ou encore de ne plus voir que des protagonistes blancs et cisgenre dans les séries et les films. Je suis intimement persuadée que c’est grâce à ce genre de production que l’on peut changer les choses en arrêtant de diaboliser « l’autre ».

J’ai toutefois une remarque à faire. Cette autobiographie s’inscrit exclusivement dans une culture afro-américaine. L’auteur.ice fait de nombreuses fois référence à l’histoire des Etats Unis ainsi qu’à la représentation de celle-ci.
Un lecteur ne faisant pas partie de cette communauté peut bien sûr ressentir de l’émotion et de l’empathie à la lecture de cet ouvrage mais il est plus difficile de s’identifier.

Pour conclure, si vous en avez assez de lire les mêmes discours émanant majoritairement d’hommes blancs, cisgenres et hétérosexuels et que vous avez envie d’apercevoir une petite lumière d’espoir : lisez l’autobiographie de George M. Johnson.

NB : Un ouvrage à lire pour tous mais qui pourrait ne pas être adapté à un public trop jeune car certains des passages sont très explicites.

Ailleurs sur la blogosphère : Alice Neverland, Home Sweet Read, Druspike

Le cercle des rêveurs éveillés – Olivier BARDE-CABUÇON

Paris 1926. Le psychanalyste Santaroga, ancien adepte de Freud passé du côté de Jung, fait la rencontre d’une mystérieuse russe blanche nommée Varya.
Remarquant que la jeune fille est dans une situation de détresse, il la prend sous son aile et lui propose un travail. Elle doit s’infiltrer dans un cercle de rêveurs éveillés afin d’élucider un mystère. Varya va donc enquêter sur ses membres afin de découvrir comment est mort l’ancien patient de Santaroga, Gabriel de la Biole.

Olivier Barde-Cabuçon livre un récit assez plat avec très peu de rebondissements. L’intrigue s’ouvre vraiment en milieu d’ouvrage, ce qui est assez long pour un roman policier historique. Il tombe dans tous les écueils de ce genre. L’écrivain propose archétype sur archétype. Nous sommes dans les années folles donc il faut absolument mettre en scène un surréaliste, une femme artiste, les mouvements nationalistes naissants après la Première Guerre mondiale et l’environnement classique : Pigalle. N’oublions pas le but du cercle qui est d’analyser l’inconscient à travers les rêves, sujet typique de l’époque, juste après le spiritisme.
De plus, le personnage de Santaroga est d’un manichéisme parfait. Il est grand, fort, plaît aux femmes mais a une nature intérieure profonde. Naturellement, il aide la jeune réfugiée sans l’ombre d’un intérêt personnel et se pose en figure paternelle presque immédiatement. Vous vous doutez que Varya se doit d’avoir un charme incroyable, d’être blonde aux yeux bleus (elle est russe enfin !) avec toutefois un courage et un caractère affirmé.
Le dénouement, censé donner un sentiment de satisfaction comme dans tout roman d’enquête, est bâclé et sans finesse.
Bref ! Une lecture qui m’a laissée de marbre, me faisant perdre un temps précieux.

Ailleurs sur la blogosphère : Garoupe, Lili au fil des pages, Ma dose d’encre

La pêche au petit brochet – Juhani Karila

Une plongée épique dans le folklore finlandais. Super découverte !

A priori, pour les non initiés, la pêche, c’est plutôt rasoir non ?  Une scène de pêche à la ligne dans un livre ? Encore pire, n’est-ce pas ? Et bien préparez-vous à être surpris !

Oui, Juhani Karila a réussi la prouesse de me captiver dès la deuxième scène de son roman, qui est une séquence de pêche à la ligne. Cette scène est tout bonnement épique, dantesque, incroyable… j’ai donc tout de suite mordu à l’hameçon de La pêche au petit brochet.

L’auteur nous emmène pour un voyage des sens et de l’imaginaire dans le nord-est de son pays natal (la Finlande), en Laponie orientale.
Elina, jeune femme originaire d’un petit village situé dans le grand nord finlandais, vit désormais une vie somme toute tranquille dans le sud, en ville. Chaque été elle revient dans l’ancienne maison familiale de Ylijaako et s’en va à l’étang de Seiväslampi pour pécher LE brochet, le seul et unique habitant de l’étang à cette période de l’année. Pour ce faire elle ne dispose que de trois jours et trois nuits…

« Un malheureux concours de circonstances avait eu pour conséquence qu’Elina devait sortir le brochet de l’étang chaque année avant le 18 juin. Sa vie en dépendait.« 

En parallèle nous suivons également l’inspectrice Janatuinen, dont l’enquête sur un homicide la mène sur la trace d’Elina…

Le roman de Karila est avant tout une incursion dans la Laponie orientale. On y est vraiment, l’immersion est totale ! Cela s’opère magnifiquement à travers l’écriture sensorielle de l’auteur. Le lecteur est véritablement embarqué, nous sommes dans la boue avec les personnages, nous entendons les moustiques qui sifflent à nos oreilles, sentons l’odeur de l’herbe et la caresse de la brise. J’ai appris un nombre incalculable de noms d’insectes, de poissons, d’oiseaux et de plantes. Cette précision relative à la faune et la flore, loin de nous faire prendre du recul, au contraire nous immerge encore plus dans cette belle et terrible Laponie.

La pêche au petit brochet, c’est aussi une plongée dans le folklore finlandais. En effet pour accomplir sa quête, Elina devra affronter et pactiser avec des entités magiques sorties des mythes et légendes laponiennes…Les locaux, hauts en couleur et pittoresques à souhait m’ont beaucoup fait rire.
Aussi bien pour Elina, qui a laissé ce monde derrière elle et le rejette tout en y étant liée malgré elle, que pour Janatuinen, la flic de la grande ville totalement incrédule et éberluée vis à vis de cette population et de leurs us et coutumes, le choc culturel est total. Le ton est drôle, les situations cocasses.
Nos deux accompagnatrices de voyage sont deux « femmes fortes » au caractère bien trempé, qui ne se laissent pas faire ou impressionner. Elina joue sa vie dans cette aventure mais elle n’est pas la « jeune fille en détresse » qui a besoin d’être sauvée, elle compte bien s’en sortir en mobilisant ses propres ressources.

Bon, vous l’aurez compris, j’ai vraiment adoré ce livre. Je n’avais jamais lu auparavant de « fiction du nord », cette partie de pêche fantastico-comique m’a donné envie d’en lire d’autres. L’éditeur québécois La Peuplade (éditeur de ce livre) a d’ailleurs une collection qui leur est consacrée.

Mots appris :

  • Faseyer : battre au vent
  • Nodosité : État d’un végétal noueux.
  • Scolopacidés : Les oiseaux de la famille des Scolopacidés sont des échassiers limicoles qui fréquentent les rives des cours d’eau et des marais. Ils sont assez faciles à reconnaître avec leurs longues pattes qui leur permet de se déplacer sur la rive sans se mouiller
  • Ombrotrophe : Caractérise un écosystème, très généralement une tourbière, alimenté en eau et en sels minéraux uniquement par les précipitations atmosphériques et les vents.
  • Et une infinité de races d’oiseaux et d’insectes que je ne cite pas ici 🙂

Ailleurs sur la blogosphère : Viduite, Aire(s) Libre(s)

Les filles de Monroe – ANTOINE VOLODINE

Les filles de Monroe, est le dernier ouvrage d’Antoine Volodine . Publié au Seuil dans la collection Fiction et Cie. Lauréat du Grand prix de l’imaginaire 1987 pour Rituel du mépris, et du Prix Médicis 2014 pour Terminus radieux, Volodine est le fondateur du mouvement littéraire (qui n’en est pas un) le « post-exotisme »: terme qu’il invente alors qu’il publie chez Denoël dans la mythique collection Présence du futur et refuse l’étiquette d’écrivain de Science-Fiction… Quarante-cinquième ouvrage post-exotique sur les quarante-neuf annoncés, la fin de
l’aventure approche.

Les filles de Monroe c’est un peu comme si En attendant Godot rencontrait 1984. Le roman de Volodine nous plonge dans un univers profondément mélancolique et étrange où le réel n’est pas certain et la ballade m’a beaucoup plus !

Les personnages sont des schizophrènes, des soignants/gardiens d’asile, des hommes et femmes du « Parti » (dirigeants, agents de police ou autres sbires). Tous ces acteurs peuvent être vivants ou bien morts et certains passeront de l’un à l’autre ! Le cadre : une cité-asile immense et quasiment vide où il pleut sans cesse et qui semble contenir l’intégralité de ce qui reste de l’humanité (c’est à dire pas grand chose).

Les « filles Monroe » dans tous cela ? Ce sont des mortes, que Monroe, un ancien dignitaire du Parti, lui même décédé, renvoie depuis l’au delà dans notre monde afin d’effectuer une mystérieuse mission. On s’inquiète dans les hautes sphères du Parti, contrecarrer les plans de Monroe quels qu’ils soient est une priorité.

Notre plongée dans l’univers post-exotique de Volodine débute alors que Breton (un schizophrène de la cité psychiatrique)  et sa deuxième personnalité, regardent par la fenêtre de leur chambre en utilisant des « lunettes de Hirsh ». Cet appareil leur permet d’observer (télépathiquement ?) la fameuse rue Dellwo, une rue qui ne se situe pas directement sous leur fenêtre mais quelque par ailleurs dans la cité-asile. C’est après une longue observation qu’ils sont témoins de la « naissance » (comprendre irruption dans notre monde) d’une des « filles de Monroe »… Très vite les enquêteurs du Parti, vont venir mettre la pression au pauvre hère pour lui soutirer des informations. Où se situe donc la rue Dellwo ? Que viennent faire ces agents envoyés depuis le monde des morts  ?

Monroe, ancien leader idéologique au sein du Parti fut exécuté sur ordre du Comité central, puis réhabilité de manière posthume. Cherche-t-il a interférer dans le but de se venger ? C’est ce que l’inspecteur Kaytel va devoir découvrir…

Breton le schizophrène cosmonaute, Borgmeister le chamane, Kaytel l’inspecteur de police désabusé, tous sont au bord du précipice mental et sont dépeints dans un style dense, mais fluide et efficace.

J’ai trouvé particulier et intéressant dans la narration, cette attention portée à de micro-évènements, un geste, une pensée fugace, un regard… Chaque scène est comme un instantané photographique, un moment presque figé dans l’espace et le temps. Une impression de lenteur se dégage de l’action, le poids de la solitude s’exerce sur nos épaules en même temps que sur les acteurs. Le lecteur est comme plongé dans le brouillard de la pensée des protagonistes et doit démêler le vrai du faux, le présent et le passé, et continuer à avancer à travers les rues désertes de la cité grise. Immersion totale sous une pluie battante dans un univers aussi absurde qu’intriguant.

Volodine parvient à attirer le public dans ce « Nous » qui parcoure l’œuvre et qui est au cœur de la démarche post-exotique. Ce « Nous », c’est en premier lieu le pronom que Breton le narrateur principal utilise pour parler du duo qu’il forme avec son alter égo. J’y ai vu un parallèle avec le « Nous » que Volodine emploie dans ses interventions pour parler de l’ensemble qu’il forme avec les autres auteurs post-exotiques (Elli Kronauer, Manuela Draeger, Lutz Bassmann). Ces différentes signatures ne sont que des avatars de Volodine lui-même, mais il leur invente des différences de style d’écriture, de personnalité, de thématiques etc… C’est enfin le « Nous » que nous autres lecteurs formons avec les auteurs et les personnages. Au final c’est sans doute ce dernier ensemble qui est le plus important, « Nous » sommes ceux qui s’interrogeons face à la mort, errons parfois dans les rues-méandres de nos pensées, tantôt certains, tantôt fébriles, sûrs d’arpenter le chemin, incertains quant à la direction… Volodine nous offre un roman qui résonne avec notre humanité et qui la questionne dans le contexte d’un monde qui ne fait plus sens.

Bon, j’aurais quand même un reproche presque idéologique à émettre : refuser l’étiquette d’écrivain de SF/Fantastique, c’est participer à la dépréciation de ces genres, à les déconsidérer. Il aurait été plus courageux de porter haut leurs couleurs et d’en affirmer la place légitime dans le paysage littéraire. C’est dommage… J’aurais également apprécié que les technologies utilisées -à l’instar des lunettes de Hirsch- soit un minimum expliquées ou détaillées, cela aurait permit d’étoffer le worldbuilding, de donner un peu plus de consistance à l’univers.

Il s’agissait d’une première plongée pour moi dans l’aventure et l’univers du post-exotisme et j’en ressors avec l’envie d’en lire d’avantage ! Je vous recommande vivement la lecture de cet ouvrage qui je le crois est un bon point d’entrée dans le corpus post-exotique. Attendez-vous à d’autres billets sur Volodine et consorts prochainement 😉

Mots appris pendant ma lecture :

  • Sabir : Un sabir désigne une langue née du contact entre des locuteurs parlant des langues maternelles différentes placés devant la nécessité de communiquer (employé dans son usage péjoratif dans le livre : synonyme de charabia)
  • Insane : qui n’est pas sain d’esprit (je connaissais l’adjectif en anglais mais pas en français)

Pour plus d’information sur le post-exotisme : Wiki

Ailleurs sur la blogosphère : Charybde 27

Normal People – Sally ROONEY

Deuxième roman de Sally Rooney paru en 2018 et traduit en français en 2021, best-seller et source d’inspiration de la célèbre série éponyme, Normal People est un livre qui a beaucoup fait parler de lui. C’est en effet un roman qui présente des éléments plutôt originaux et non conventionnels qui ont divisé ses lecteurs en deux avis opposés: je l’ai détesté – je l’ai adoré.

Quand j’ai commencé à lire Normal People je me suis sentie désorientée, j’ai tout de suite perçu que quelque chose clochait. Cela par contre ne m’a pas empêchée de continuer la lecture, avec un intérêt croissant et une attention particulière à certains détails insolites qui font de ce livre une lecture intéressante et de son autrice une écrivaine à surveiller. 

Mais une chose à la fois. D’abord la trame : ce roman raconte la vie de Marianne et Connell, depuis leur dernière année de lycée, jusqu’à la fin de l’université. Un arc temporel de dix ans dans lequel on parcourt les drames, les changements, les décisions et l’évolution des deux personnages principaux. Marienne et Connell sont amis, mais ils sont aussi amoureux.se l’un.e de l’autre. On les suit dans leurs tentatives de vivre cet amour, mais aussi de défendre leur amitié. On les voit avancer et faire les choix qui les définiront en tant que personnes (normales, possiblement) dans leur chemin vers la vie adulte. Normal People est, donc, aussi un roman de formation.

Dans ce récit, l’autrice utilise une narration non-linéaire : d’un chapitre à l’autre il peut y avoir un écart de deux semaines comme de six mois. La technique du flashback est souvent utilisée pour mettre en valeur le lien qu’il peut y avoir entre une décision du présent et une  » blessure  » du passé. Rooney choisit de ne pas donner à son récit un ordre chronologique propre et elle raconte l’histoire en procédant par allers-retours qui peuvent à la fois intriguer ou exaspérer le lecteur. 

Ce qu’on constate, par contre, c’est qu’il s’agit d’une décision délibérée : Sally Rooney n’a pas perdu les pedales. Non, elle décide d’abuser du flashback pour privilégier l’introspection au récit factuel. Cela parfois au détriment du lecteur (enfin, ça dépend du type de lecteur), qui peut se sentir perdu, qui doit faire l’effort (un petit effort, voyons) de raisonner sur le timing des événements, mais qui pourra, grâce à cela, entrer en contact plus intime avec les personnages et leurs monologues intérieurs. Il faut débloquer cette lecture afin qu’elle puisse vous fasciner.

Le choix de donner de l’importance et plus d’espace à l’introspection, se manifeste aussi dans la lente évolution de l’histoire factuelle.  Marianne et Connell sont tous les deux, au début du livre, deux adolescents avec leurs potentialités, leurs tabous, leurs traumatismes, leurs rêves. Il y a tous les éléments pour tisser un récit riche de révélations, de détournements et avec une vitesse progressive dans l’action… Surtout on sent que Sally Rooney en a les capacités, car dès les premières pages on respire sa forte personnalité et son charisme littéraire qui se reflète aussi dans des personnages intéressants, compliqués et très attachants. Et, pourtant, le lecteur a l’impression d’être dans la recherche constante de quelque chose de vraiment marquant, d’un changement important, un geste héroïque fait par un personnage, un acte, une prise de position, un enseignement, une morale. Bref, quelque chose qui amène l’histoire à son accomplissement et qui puisse, donc, apaiser le lecteur.

MAIS NORMAL PEOPLE CE N’EST PAS UN LIVRE FAIT POUR SATISFAIRE LE LECTEUR.

Et ceci est loin d’être un défaut mais est, au contraire, l’un des aspects les plus intéressants du roman. Le lecteur qui arrive vraiment à saisir la plume de Sally Rooney et à comprendre son projet de roman, pourra voir comment cette frustration, ce sentiment d’inachevé, n’est pas l’effet collatéral d’un style littéraire. Il s’agit d’un sentiment recherché par l’autrice et totalement en accord avec son idée de récit et son but littéraire : on parle de réalisme. La platitude ressentie dans le récit n’est là que pour refléter la lenteur de la vraie vie et de l’évolution d’une personne réelle. Dans leur histoire, les personnages de Normal People ne réagissent pas à leurs drames comme on pourrait s’y attendre, ils ne surmontent pas vraiment leurs traumatismes comme le héros d’un roman “ devrait le faire ”. Ce sont des anti-héros. Le but de Rooney n’est donc pas d’offrir des modèles, ni de montrer des possibilités de rédemption. Son approche (et son but aussi) est analytique. Son objectif est de fournir un miroir de la normalité et de ce que parfois on oublie être la normalité. 

Le grand thème qui habite ce livre est aussi une problématique latente dans les normal people : l’incommunicabilité. Ou, mieux, la difficulté de communiquer. 

C’est assez paradoxal, et donc intéressant, de voir comment un roman qui parle de ce sujet abrite énormément de dialogues.

La vraie histoire de ce roman se passe à l’intérieur des personnages, c’est-à-dire dans les dialogues et dans les monologues. Ce sont sans doute les parties les plus intéressantes et fascinantes du livre. Ils marquent une certaine originalité déjà par leur “ mise en page “ : pas de ponctuation, mais que des phrases successives, ce qui rappelle le style de Saramago (pensons à Aveuglément, où l’écrivain portugais transcrit les dialogues sans aucun guillemets, en créant un sentiment de désorientation dans la lecture, voire  » d’aveuglément « ).

Le lecteur s’immerge dans des dialogues directs très serrés et rapides. Il arrive de se perdre parmi les interlocuteurs, mais ce n’est pas grave ! Un lecteur oisif se plaindra de devoir souvent revenir en arrière pour rattraper le fil de l’échange ; un lecteur attentif et sagace comprendra le style de Rooney et son but : nous faire plonger dans un véritable flux de conscience, qui reste valable (et utile pour ceux qui souhaitent faire de la psychothérapie) même si on laisse de côté la trame et les personnages. 

NORMAL PEOPLE SE RÉVÈLE ÊTRE UN ROMAN EXPÉRIMENTAL

Tout cela ne fonctionnerait pas si ce n’était pas supporté par un grand talent d’écriture.

La plume de Sally Rooney est pareil à l’acupuncture : des mots simples qui se révèlent efficaces et perturbants grâce au moment où elle choisit de les utiliser. Atteindre une telle efficacité en employant un vocabulaire essentiel et une syntaxe parfois lapidaire est une tâche très difficile. Cette jeune autrice y arrive magistralement, en conférant aussi un côté cinématographique à son écriture, ce qui, à mon avis, a permis à la série inspirée du roman de rencontrer autant de succès. 

Pour conclure, Normal People est un excellent roman qui mérite le temps d’un lecteur attentif. Son autrice se démarque par sa plume intelligente et très contemporaine. Je suis très curieuse de lire son dernier livre, Beautiful World, sorti en 2021 mais pas encore traduit en français. La question que je me pose est la suivante : sera-t-il à la hauteur de celui-ci, ou prendra-t-il la forme d’un livre “sympa” mais médiocre, objet d’un succès pas assez mérité, comme c’était le cas de son premier Conversation entre amis ?  

 

Récursion – BLAKE CROUCH

Prenant mais pas si surprenant

Récursion est le dernier roman en date de l’écrivain américain Blake Crouch, notamment connu grâce a son précédent roman Dark Matter ou encore la trilogie Wayward Pines qui a donné lieu a une adaptation en série TV éponyme (réal. Chris Hodge et M. Night Shyamalan)

Traduit de l’américain par A. Monvoisin pour J’ai lu dans la collection Nouveaux Millénaire, Récursion se présente comme un thriller s’articulant autour de la question de la mémoire et des souvenirs…

Un roman somme toute bien construit, qui ne révolutionnera pas le genre, ne surprendra guère le lecteur adepte de Science-fiction qui aura sans doute quelques impressions de déjà vu, tout en lui procurant tout de même un bon moment de lecture. Me rangeant moi même dans cette catégorie, je l’ai lu d’une traite car il s’agit en effet d’un véritable « Page-Turner »: il me fallait absolument savoir comment l’intrigue allait se dénouer…
Récursion, c’est ce roman que l’on va fortement conseiller à un ami qui n’est pas particulièrement un aficionado de littérature de l’imaginaire mais qui trouvera ici son compte d’action, d’émotion, de surprise. Le livre de Blake Crouch se lit comme un bon polar avec son lot de rebondissements, ce qui en fait une bonne introduction au genre SF/F.
Il s’agit d’un roman a suspens, avec un twist important (retournement de situation) au bout d’une centaine de page, j’essaierai donc de ne pas trop en dévoiler.

2 novembre 2018, Barry Sutton, inspecteur du N.Y.P.D, brigade de répression du banditisme, est le premier policier à se rendre sur les lieux d’un appel à police secours: une femme serait sur le point de sauter du haut d’un building. La femme, Ann Voss Peters prévient le policier : elle est atteinte du syndrome des faux souvenirs (SFS).
Le SFS, une affliction qui semble se propager depuis quelques temps dans la société, est encore un mystère quasi total pour la science. Des personnes se rappellent d’avoir vécu des évènements qui n’ont jamais eu lieu. Parfois le faux souvenir concerne des choses anodines, d’autre fois il s’agit d’années entières de leur vie dont les malades ont un souvenir très différent de la réalité.
Ann Voss Peters raconte : « Je me suis réveillée dans cette ville un matin, dans un appartement, et pas chez moi dans à Middleburry dans le Vermont […] Je ne savais plus où j’étais, mais je me suis vite souvenue de… cette nouvelle vie. Ici je suis célibataire et je travaille dans une banque, j’ai gardé mon nom de jeune fille. Mais je… Je me rappelle une autre existence dans le Vermont. J’avais un garçon de neuf ans, Sam. J’étais paysagiste, comme mon mari, Joe. Je portais son nom et on était heureux. »
De nombreuses personnes n’arrivant pas a se faire à cette nouvelle version de leur vie se sont déjà ôté la vie, comme eux, Mrs Peters n’en peut plus…
Cette histoire de SFS va obséder Barry, il se lance alors, seul, dans une enquête non-officielle sur ce phénomène étrange, qui le mènera sur un chemin semé d’embuches.

22 octobre 2007, Helena Smith, chercheuse-neurologue à l’université de Stanford, travaille sur la maladie d’Alzheimer. Les recherches qu’elle mène sont particulièrement importante pour elle sur le plan personnel, car sa mère est atteinte de cette maladie. Les maigres financements que lui octroie l’université ne lui permettent pas de mener à bien les expériences ambitieuses qu’elle désirerait entreprendre. De plus ces financements approchent de leur terme. L’avenir de son labo est donc incertain…
C’est alors qu’un employé du fameux Marcus Slade (sorte de Jeff Bezos, une des toute plus grande fortune mondiale) l’approche et lui propose de mettre les ressources extravagantes dont son patron dispose à son service (et on parle ici de milliards de dollars). Ces recherches, Helena les mènera dans un lieu tenu secret, et après avoir signé une clause de confidentialité.

L’auteur articule sa narration autour des deux personnages principaux, Barry et Helena, suivant le procédé assez classique mais très bien maitrisé par Crouch de l’alternance des deux perspectives un chapitre sur deux. Les faits n’ont pas lieu dans la même temporalité mais il nous apparait très vite que l’enquête que Barry mène en 2018 est liée aux recherches qu’effectuait Helena en 2007… C’est cette concordance inter-temporalité qui rajoute une dose de mystère et nous donne envie d’explorer plus en avant l’énigme de Récursion. Il faudra d’ailleurs être attentif aux dates au début de chaque chapitre, elles ont leurs importance.

Le titre en français Récursion est un parti pris du traducteur plutôt étrange. Le mot existe bel et bien en français mais il s’agit d’un anglicisme approximatif. Recursion en anglais se traduit normalement par Récursivité.
En programmation : est dit récursive une fonction dont la définition fait appel à cette même fonction.
Edgar Morin (le philosophe) parle beaucoup dans ses écrits sur la Méthode de boucle récursive qui se défini par sa causalité circulaire : la conséquence agit sur la cause de l’effet. C’est l’effet Papillon dans certaines théories de voyage dans le temps ou encore le paradoxe de l’écrivain.
Peut aussi se dire d’une image qui contient cette même image: c’est l’effet Vache qui rit.
En ayant désormais à l’esprit la signification réelle du titre, on commence à entrevoir qu’il ne s’agit peut-être pas que d’une simple question de faux souvenirs ou d’Alzheimer …

En conclusion, Récursion, n’a pas bouleversé mon monde, n’a pas fait exploser mon cerveau tant il m’aura surpris dans son intrigue… Néanmoins grâce à une narration très dynamique, un rythme qui va crescendo, et deux personnages qui m’ont beaucoup touché de par leurs failles et blessures, c’est un livre que j’ai pris plaisir à lire.
Un mot en revanche sur la piètre qualité de l’objet: Nouveau Millénaire nous livre un ouvrage en « broché-collé » (pas la technique de reliure la plus solide), je n’ai rien contre dans l’absolu si le prix correspond à la qualité de l’objet, ici on en aura pour 20€ (à titre de comparaison un broché collé un peu cheap en VO coûtera 11 dollars environ)

Ailleurs sur la blogosphère : Apophis, Célinedanaë, Les lectures du Maki, Lune, Lorkhan, De livres en livres,

Le chemisier ou le « male gaze » en BD

Découvrez l’histoire de Sandrine, étudiante en lettres qui va subitement voir sa vie changer. Son secret : telle une cendrillon moderne un simple vêtement va révéler sa vraie nature et la rendre enfin visible aux yeux des hommes.

Bastien Vivès est un scénariste et dessinateur de bande dessinée français, notamment connu pour avoir co-créé la série de « manga français » Lastman. Il se fait connaître du grand public en 2009 grâce à son roman graphique Le gout du chlore qui reçoit le prix Révélation au festival d’Angoulême.

Bastien Vivès lors d’une rencontre organisée par la librairie Mollat à Bordeaux.


Le chemisier paru en 2018 est le 13 ème roman graphique qu’il signe de son vrai nom. Il raconte l’histoire de Sandrine, étudiante en lettres qui va subitement voir sa vie changer. Son secret : telle une cendrillon moderne un simple vêtement va révéler sa vraie nature et la rendre enfin visible aux yeux des hommes.

Avant de continuer la lecture je tiens à préciser que je vais spoiler la quasi intégralité de la BD. J’ai également décidé de nommer tous les personnages secondaires selon leur fonction plutôt que par leur vrai nom pour la simple raison que la plupart n’en possèdent pas.

Résumé de l’histoire

Quand le courage réside dans un 90 D :

Sandrine (notre héroïne) est le stéréotype même de l’étudiante en lettres. Torturée, mal dans sa peau, trop intelligente et sensible pour ce monde. Studieuse, elle travaille beaucoup et sérieusement, révise même lors des week-ends en famille. Renfermée sur elle-même, elle semble invisible aux yeux de tous. Elle est en couple depuis une période que l’on suppose assez importante avec celui que nous appellerons « Petit-copain ». Le temps de Sandrine est partagée entre ses cours, ses lectures, les séries le soir avec Petit-copain et les quelques week-ends en famille ou les rares soirées avec les ami.es de Petit-copain.

Un soir, lors d’un baby-sitting (son travail étudiant) la petite fille qu’elle garde se sent mal et lui vomit dessus. Sandrine est très embêtée mais heureusement, le père de la petite, que nous appellerons « Gentleman » arrive à ce moment là et offre aimablement à la jeune femme d’enfiler un chemisier en soie appartenant à sa femme. Sandrine d’abord gênée (la bd nous a subtilement montré auparavant que Gentleman est très riche) refuse en voyant la marque du vêtement. Mais Gentleman insiste et notre héroïne fini par accepter de se déshabiller dans la salle de bain, loin des regards de Gentleman et de la petite fille. C’est en enfilant ce chemisier que Sandrine prend soudain conscience qu’elle n’est pas juste une jeune étudiante mal dans sa peau, mais une jeune étudiante mal dans sa peau dotée d’une énorme paire de seins, d’une taille très fine et de jambes fuselées. Gentleman lui fait remarquer que le chemisier lui va très bien mais ne s’attarde pas plus, c’est un vrai gentleman voyons. A partir de là notre héroïne pleine d’une confiance nouvelle, uniquement dû au regard insistant des hommes, s’affirme et ose être celle qu’elle a toujours voulu devenir. En l’occurrence une femme instable, dangereuse pour son entourage et pour elle même, remarquée uniquement pour son corps, duquel les hommes disposent d’ailleurs allègrement.

Après moult péripéties Sandrine fini par prendre conscience qu’un bout de tissu ne peut pas faire son bonheur et essaie de reprendre sa vie en main. Et puis finalement non, elle retombe dans ses travers, tout ça devant les yeux ébahi d’une petite fille qui n’avait rien demandé et surtout qui n’avait rien à faire là.

Mon avis

Je pense que le chemisier est une bande dessinée misogyne, raciste et problématique.

Entre pédopornographie et sexisme

Au delà du portrait extrêmement caricatural et sexiste qu’il fait de son héroïne, on retrouve le panel habituel de la « virilité toxique » : son employeur montré comme paternaliste qui saura la réconforter (comprendre coucher avec quand elle se sent seule et fragile), son prof de fac qui n’hésite pas à lui faire des avances, le policier avec qui elle aura une aventure qui la gifle en pleine rue et ne respecte pas son consentement lors d’un rapport sexuel…. Sans compter les représentations des hommes racisés qui sont tous montrés comme violent, qui ne sont jamais nommé et que l’on nous présente seulement comme entrain d’agresser Sandrine (physiquement, verbalement…).

Mais Sandrine n’est malheureusement pas le seul personnage a être sexualisé par l’auteur : dès les premières pages, pendant la scène où Sandrine lit une histoire à la petite fille qu’elle garde, la petite décide de lui montrer sa vulve. Notre héroïne réagit immédiatement (encore heureux) et lui explique qu’il ne faut pas le faire. Certes, mais quel besoin de représenter la vulve d’une enfant si jeune en gros plan dans un roman graphique pour le grand public ? De manière totalement gratuite qui plus est. Quant aux autres personnages féminins dans la BD, vous pouvez toujours les chercher. Si il y en a (il faut bien peupler les décors) elles sont totalement anecdotiques, ne parlent pas ou quasiment pas, n’interagissent que très rarement avec l’héroïne et sont rarement présents plus de 2 cases.

Un peu de racisme et de mépris de classe en prime ?

Un des problèmes majeurs de la BD que je n’ai pas encore réellement détaillé est son racisme et son mépris pour les banlieues. Dès le moment où Sandrine rencontre « Policier » celui-ci n’a qu’un mot à la bouche « ça va péter » et par là (on le comprend en lisant la suite) il entend que les « gens de banlieues » sont entrain de préparer quelque chose. Et évidemment, quelques pages plus tard, alors que Sandrine, affaiblie, en état de choc après ce qui est ni plus ni moins qu’une suite de violences exercées sur elle par « Policier » se retrouve dans une gare, un homme s’écrit « Allah akbar » avant de se faire exploser. Donc la BD s’évertue à continuer de propager l’idée selon laquelle les gens vivant en banlieue sont des terroristes et que le flic hyper vigilent et violent avait finalement raison. Théorie que l’auteur continuera à défendre notamment dans sa bd « 14 juillet », que je déconseille également ! A d’autres moments de la BD, nous verrons aussi différents hommes racisés agresser verbalement et physiquement Sandrine qui, heureusement, trouvera toujours un gentil homme blanc pour lui venir en aide.

Le mot de la fin

J’ai donc personnellement réellement détesté cette bd mais je vous invite à la lire (en bibliothèque de préférence, afin de ne pas avoir à l’acheter) afin de vous faire votre propre avis !

Bonne lecture !

Ailleurs sur la blogosphère : doucettement, bulles-et-onomatopees, blogbrother

A l’autre bout de la mer – Giulio CAVALLI

« Ce n’est pas un cadavre de notre monde, monsieur le commissaire »

Autant vous prévenir tout de suite : A l’autre bout de la mer de Giulio Cavalli, traduit de l’italien par Lise Caillat pour les Editions de l’Observatoire, est l’une de mes claques littéraires de 2021 ! Un roman tellement puissant que je me suis empressée d’en parler à tout mon entourage dès sa lecture finie. Il était donc tout naturel pour moi d’en faire ma première chronique sur ce blog.

Difficile de vous faire un résumé de ce livre sans dévoiler toute l’intrigue et ses rebondissements glaçants, mais je vais tenter.

L’histoire se déroule dans une petite ville de bord de mer en Italie, nommée DF. Un beau matin, l’un de ses habitants, le pêcheur Giovanni Ventimiglia, trouve le corps sans vie d’un jeune homme sur le port en arrimant son bateau. Quelques jours plus tard, c’est mademoiselle Lilly qui découvre un cadavre échoué sur la plage. Un troisième mort fera surface aux abords de la ville. Puis un quatrième… Au fil des jours, un flot de corps se déverse sur DF.

Mais ce qui inquiète le plus la police, c’est que tous ces corps anonymes présentent des caractéristiques physiques similaires, et ils ne sont pas « de notre monde », ils viennent « de l’autre côté de la mer ». Ainsi, la mer, qui faisait habituellement vivre la ville de pêcheurs, va devenir source d’inquiétude et d’angoisse. La police ne trouve pas d’explication logique à cette déferlante de cadavres qui va changer la vie de DF en profondeur.

Giulio Cavalli alterne les points de vue à chaque chapitre. Par l’écriture, le vocabulaire et le style, il nous fait entendre les voix des différents habitants, que ce soit le vieux pêcheur aux fins de mois difficiles, l’inspecteur, le prêtre, la starlette avide de projecteurs, le journaliste local, la jeune femme révoltée, le politique ambitieux ou encore l’homme d’affaires qui cherche à profiter des événements. Au fil des pages nous pouvons voir les réactions et l’évolution des opinions des habitants face à ces cadavres qui s’accumulent.

Désemparée face à ce qu’elle considère comme un fléau, la municipalité va chercher des solutions et mettre en place des stratégies plus effroyables les unes que les autres pour tenter de gérer la situation. C’est à partir de ce moment que le roman se transforme en une véritable dystopie aussi sombre que dérangeante.

Avec A l’autre bout de la mer, Giulio Cavalli signe un roman glaçant et engagé. J’ai été totalement séduite par l’écriture de Giulio Cavalli (par le biais de la traduction de Lise Caillat!) mais je reconnais que celle-ci pourrait en dérouter certain.e.s, principalement dans la première partie où les phrases sont plutôt longues avec des parties de dialogues insérées directement dans le corps du texte. Mais c’est aussi selon moi ce qui permet de prendre le lecteur à la gorge. Nous sommes happé.e.s par le flot continu de parole et de pensées qui souligne l’engrenage implacable que semblent prendre les événements.

Sans jamais en parler de manière explicite, l’auteur aborde la problématique de l’immigration. Il dénonce ainsi la déshumanisation de l’Autre quand celui n’est plus vu comme un être humain mais comme un problème à résoudre, un chiffre parmi des statistiques. Le roman nous fait aussi réfléchir face à la résilience et l’aseptisation de chacun vis-à-vis de certaines situations pourtant horribles : quand on commence à s’habituer à tout, comment reconnaitre l’inacceptable ?

Ce roman de Giulio Cavalli m’a absolument bouleversé. Il rejoint la liste des livres qui m’ont marqué dans la vie et dont je me souviendrai encore dans plusieurs années. C’est certes une lecture qui peut être difficile et dérangeante, notamment parce que le sort des migrants n’est pas traité de manière empathique. Mais je trouve que c’est justement là la force du roman. C’est par ce biais que Cavalli nous plonge en tant que lecteur dans le cynisme et l’horreur de ce que peut être la société quand elle cède à la peur, et quand la politique répond aux logiques capitalistes et aux dérives populistes. Mais c’est aussi comme cela que l’auteur nous fait questionne en tant que citoyen sur notre place dans la société.

Et si je ne vous ai pas encore convaincu.e de commencer A l’autre bout de la mer, sachez que j’avais emprunté le livre à la bibliothèque mais que j’ai décidé de me l’acheter après l’avoir lu car il était primordial pour moi de l’avoir dans ma collection personnelle. C’est dire si je trouve cette lecture indispensable.

Pour découvrir d’autres avis sur ce livre (qui, attention, peuvent dévoiler beaucoup plus de l’intrigue que je ne l’ai fait) je vous invite à découvrir les chroniques de Mangeurdelivres, de Quintessencelivres et de Célittérature.