Le pavillon des combattantes d’Emma Donoghue

La littérature au service de la cause LGBT+, mais pas cette fois

Tu es en 2022 et tu commences un livre dont l’histoire se passe pendant une guerre et pendant une pandémie. Quelle idée. 

J’avoue, j’ai failli refermer ce bouquin au bout de 2 pages. “Je le reprendrai quand les mots pandémie et front de guerre ne se trouveront de nouveau que dans les livres“ m’étais-je dis. Pourtant le sujet de ce roman iralndais m’avait réellement intrigué. Et, en effet, avancer d’une dizaine de pages m’a permis de comprendre que la pandémie et la guerre n’étaient pas les sujets principaux, ni même les plus atroces, auxquels le lecteur est confronté. 

Le pavillon des combattantes est le dernier livre d’Emma Donoghue, autrice irlandaise reconnue comme une des auteur.es de référence de la littérature LGBT+. Ses romans, qui racontent l’amour homosexuel en contexte hostile (notamment Hood et Slammerkin) ont profondement contribué à eveiller l’interet porté sur ce thème en litterature.

Cette fois, Donoghue s’attaque aussi à une autre thématique, celle du « médical ». Comme elle l’avait déjà fait dans Wonder, ce nouveau récit s’articule autour de la maladie, nous livrant aussi beaucoup d’éléments sur d’histoire de la médecine dans ce Dublin de 1918.

LE BACKGROUND ET LA TRAME 

L’histoire raconte trois jours de travail d’une infirmière, Julia Power, qui a en charge la gestion d’un service hospitalier strictement réservé aux femmes enceintes touchées par la grippe espagnole. Les trois jours défilent frénétiquement dans ces pages. Les longues journées de travail de l’infirmière Power et de son assistante bénévole, Bridie Sweeney, sont compliquées, remplies d’urgences, de naissances et de morts. Les heures avancent précipitamment sous les yeux du lecteur et se calment seulement quand Julia et Bridie sont obligées de rentrer chez elles en fin de journée. C’est dans ces moments que le monde extérieur revient à la surface et s’impose à la conscience des personnages et aux yeux du lecteur : la Grande Guerre, la guérilla interne (on évoque la révolte de 1916 et les combats du parti nationaliste iralandais), l’épidémie espagnole qui met KO une ville, un pays entier et qui se répand dans toute l’Europe.  Certaines analogies entre ce background et notre actualité ne peuvent pas passer inaperçues et certains éléments présents dans le récit sont d’une coïncidence impressionnante et angoissante : titres de journaux, affiches publicitaires, annonces radio, consignes d’hygiène sanitaire. Le lecteur de 2022 en reste gêné et fasciné en même temps.

Conflit européen et épidémie sont des éléments présents dans l’histoire, mais pas assez développés. Le très peu de pages utilisées pour décrire le contexte historique sont insuffisantes pour saisir la complexité d’un monde en guerre et d’une société marquée par la pandémie. Probablement, qu’un lecteur contemporain pourrait en être touché et perturbé, étant donné les similitudes troublantes avec notre époque. 

Mais Emma Donoghue n’est pas une écrivaine superficielle. Tout simplement, guerre et épidémie ne sont pas les éléments principaux de ce roman. Ils servent de fond (historico-réaliste) à une histoire qui s’ouvre à des problématiques singulières. Et le sujet de ce livre est vraiment particulier : le travail et les accouchements des femmes irlandaises atteintes par la grippe espagnole au début XX ème siècle.. 

AMES SENSIBLES S’ABSTENIR !

La voix qui narre est celle de l’infirmière Power, le point de vue est donc celui d’une professionnelle, porteuse de connaissances techniques et scientifiques (mais, attention, du siècle dernier hein). C’est ici que l’autrice dégage le point le plus fort et intéressant du roman. La voix et l’expertise d’une infirmière deviennent un moyen pour décrire la médecine, dans son côté le plus pratique et opérationnel. Un après l’autre, les cas cliniques des femmes à risque, que ce soit pour l’accouchement ou pour la grippe, se succèdent, tout comme les procédures chirurgicales, les manœuvres d’accouchement, les soins vitaux d’urgence, les thérapies pharmacologiques (comme le whisky en guise de médicament). Ces éléments, présents tout au long du récit, sont le résultat d’une recherche méticuleuse menée en collaboration avec des historiens de la médecine, qui ont contribué à conférer à ce livre un aspect, en quelque sorte, documentaire. 

Pour ce qui me concerne, le côté documentaire est ce qui m’a le plus fasciné de ce roman. Mais il s’agit d’un élément qui peut soit plaire et intriguer, soit beaucoup déranger. Ames sensibles s’abstenir (!), car vous aurez du mal à poursuivre la lecture tellement les scènes sont détaillées et extrêmement perturbantes. Mais un lecteur passionné par le thème appréciera la justesse des descriptions et les explications pédagogues de chaque problématique (y compris pendant les autopsies). 

UNE FRESQUE HISTORIQUE PAS DU TOUT IDYLLIQUE 

Grossesses, accouchements, le travail des infirmières… tout ce contexte et chaque personnage servent aussi de prétexte pour traiter d’autres sujets, des thèmes qui ne sont sûrement pas au cœur du roman, mais qui tiennent au cœur de l’autrice. Julia Power est une femme qui decide de consacrer sa vie à la science et au but d’aider les autres, toute en mettant de coté le mariage et la famille ; le dr Khatleen Lynn (personnage secondaire de l’histoire et personnage historique dans la vie réelle) est une des femmes-medecin de l’époque mais aussi une militante politique irlandaise, engagée activement dans les mouvements de suffragettes et nationalistes ; l’assistant Bridie Sweeney, est une jeunne fille mal nourrie, témoin de l’inhumanité qui habitait les orphelinats irlandais de l’époque. 

Des thématiques peu développées dans l’histoire, mais présentes et qui forment le puzzle (pas du tout idyllique, vous l’avez compris)  de la fresque historique que l’autrice veut nous livrer.

UNE ÉCRITURE D’ACTION

La plume de Donoghue n’est ni fascinante, ni touchante, ni poétique. Mais elle retranscrit l’action dans une écriture efficace et cohérente avec le style global du roman. Le but n’est pas de creuser dans l’âme des personnages et de leurs drames, mais de mettre en avant et rendre accessibles le plus de détails possible pour permettre au lecteur de vivre des images concrètes et percutantes.

Le pavillon des combattantes est un livre intéressant, qui nous apprend des choses et qui est capable de provoquer des émotions fortes. Dans cette lecture, l’envie de tourner les pages et la peur de découvrir des détails atroces cohabitent en un équilibre qui tracasse le lecteur et le fascine en même temps !

Le pavillon des combattantes, Emma Donoghue, Presses de la Cité (2021), 336 pages

Si vous voulez d’autres avis : Little Pretty Books, Mille (et une) lectures de Maeve

Trevanian réussit à atteindre le shibumi !

Un roman haletant qui n’a pas pris une ride.

Tous les ans, mes collègues et moi-même sommes dans l’obligation de sélectionner plusieurs œuvres, les résumer et donner aux lecteurs envie de les lire pendant l’été. Cette année, après avoir présenté plusieurs nouveautés, j’ai choisi le roman Shibumi. Je me suis dit que c’était une bonne occasion pour vous en parler aussi. Publié en 1979 et réédité chez Gallmeister il y a quelques années, cet ouvrage est considéré comme un classique du roman d’espionnage. La preuve en est que Don Wislow a écrit un préquel en 2011, Satori, imaginant un nouvel épisode de la vie du personnage principal Nicholaï Hel.

Mais qui est Trevanian ?

Le succès du roman est intimement lié à l’aura de mystère qui a longtemps entouré son auteur que l’on connaissait sous le pseudonyme de Trevanian. L’énigme commence dès son premier roman. La Sanction obtient une renommée mondiale mais aucune information sur l’auteur, qui ne prend pas la peine de le promouvoir. Idem pour les suivants. De nombreuses spéculations se créent dans le monde littéraire, ce qui plaît à Trevanian. Il engage même un individu pour assister à des cocktails mondains pour brouiller les pistes. Quand Shibumi sort, il accepte une interview téléphonique mais aucune indication sur son identité. Le Washington Post révèle en 1983 que Trevanian se nomme en réalité Rodney Whitaker, un texan né au Japon et professeur à l’université. Cependant, de nombreuses personnes doutent de la véracité des faits. On le présume mort en 1987 mais il publie un recueil de nouvelles qui dément l’information. A la suite de cette publication, il accepte deux autres interview par fax, confirmant son identité. Même si on sait que Trevanian est bien Rodney Whitaker, très peu de choses ont pu être réunies sur lui. Il meurt en 2005, laissant un voile de mystère derrière lui.

La culture nippone exacerbée

Shibumi est une ode à la culture japonaise qui, d’après Trevanian et son protagoniste, Nicholaï Alexandrovitch Hel, a été dénaturée par la défaite de la Seconde guerre mondiale. Le mot japonais shibumi se réfère à l’esthétique, un sentiment généré par la beauté simple et subtile. Le personnage de Nicholaï va tenter tout au long de sa vie d’y être fidèle. Sa définition très évasive permet de multiples interprétations. Le roman est divisé en six parties, chacune évocant une stratégie utilisée dans le jeu de go (peut être juste une mini parenthèse qui explique ce qu’est le jeu de go ?)

L’intrigue

Nous ne connaissons pas la date exacte à laquelle se situe l’intrigue mais on sait qu’elle se déroule durant la guerre froide. Une entreprise paragouvernementale nommée la Mother Company contrôle tous les organismes de renseignements occidentaux (CIA, MI6 … etc) pour garder sa mainmise sur le pétrole. Lors d’une fusillade organisée par cette dernière dans un aéroport, l’une des cibles survit. C’est une jeune femme du nom de Hannah Stern. Elle réussit à s’échapper et trouve refuge dans un petit village du pays basque, dans la demeure de Nicholaï Alexandrovitch Hel. Celui-ci est un tueur à gage mondialement connu, réputé pour son efficacité et sa technique particulière, le hoda kurusu (utilisation d’objets ordinaires pour tuer une personne). Hannah Stern va demander à Nicholaï de l’aider dans une entreprise périlleuse : tuer les membres d’une organisation appelée Septembre noir, responsable de la mort de son cousin. Par cette entreprise, elle espère se venger mais aussi honorer la mémoire de son oncle, Asa Stern, grand ami de Nicholaï. Va-t-il accepter, alors qu’il a pris sa retraite depuis deux ans et qu’il est déjà la cible de la Mother Company ?

Mon analyse

Contrairement à la plupart des romans d’espionnage classiques, Trevanian fait le choix de ne pas centrer le sujet de son roman sur le combat entre Hel et la Mother Company. En effet, il consacre 80% de l’ouvrage à l’histoire de Nicholaï. Personnage atypique, c’est certain. D’origine russe mais sans nationalité, né à Shanghai d’une aristocrate ayant fui l’URSS, Nicholaï va être balloté par les évènements qui constituent la « grande histoire ». Il passe de la prise de Shanghai par les japonais au bombardement d’Hiroshima et Nagasaki, puis se retrouve pris entre les Etats-Unis et l’URSS qui contrôlent la ville de Tokyo au lendemain de la guerre. On arrive ensuite dans le pays basque, tiraillé par son envie d’indépendance et son impuissance face à la force de la France et de l’Espagne. De plus, Nicholaï est doté de capacités exceptionnelles, renforcées par une discipline et une détermination de fer. On éprouve à son égard une certaine empathie mais surtout un sentiment de malaise face à cet homme singulier et parfois même « trop » parfait. Il excelle dans absolument tout ce qu’il entreprend, y compris le sexe, qu’il utilise même pour « punir » certaines femmes. Autant dire qu’on repassera pour la figure féministe. Il représente l’idéal oriental, sorte de samouraï des temps modernes, confronté à l’américanisme grandissant dans le monde d’après guerre. Anachronique, certes, mais malgré tout appréciable si on arrive à faire abstraction.

Trevanian offre une critique cinglante des sociétés occidentales, considère les anglais incompétents, les français odieux et arrogants mais surtout, il exècre les américains. Cette société de « marchands », dont les origines constituent la lie de l’ancienne Europe, est malmenée à chaque instant. Elle ne peut rivaliser, selon lui, avec le raffinement de la culture japonaise. Pire, elle ne peut ni l’appréhender, ni la comprendre. Avec talent, il réussit à faire de son héros l’antagonisme total et brillant d’un James Bond fortement diminué (mais tout aussi sexiste rassurez-vous !). Tout ce qui fait partie en général d’un roman d’espionnage durant la guerre froide est détourné, remanié et savamment recréé pour faire de Shibumi une œuvre déroutante et originale. J’ai du relire cet ouvrage découvert il y a quelques années et j’y ai pris autant de plaisir. Je vous conseille fortement d’en faire de même.

Petite anecdote marrante que je ne savais pas où placer

Une note est glissée dans le roman concernant la technique du hoda kurusu utilisé par Hel. En effet, l’auteur précise qu’il ne donnera pas d’explication précise car certaines idées de ses précédents romans ont été appliquées consciencieusement, notamment le vol réussi d’œuvres d’art dans un musée hautement surveillé de Milan, et qu’il ne veut pas risquer de donner d’autres éléments pouvant permettre le succès d’activités criminelles.
Et d’ailleurs, ça ne vous fait pas penser aux méthodes de combat d’un certain (adoré pour ma part) John Wick ?

Autres critiques : Charybde 27, Tu vas t’abîmer les yeux, Les petites lectures de Maud

La vérité sur la lumière – Auður Ava Ólafsdóttir

Puisses-tu connaître bien des aubes et bien des crépuscules.

Auður Ava Ólafsdóttir est une autrice islandaise déjà reconnue mais c’est la première fois que je lis l’un de ses livres et autant vous dire qu’il m’a beaucoup plu. Voici pourquoi.

Une introduction précède le début du roman expliquant qu’une étude a été réalisée en 2013 pour élire le plus beau mot pour les islandais. Ils ont choisi « ljósmóðir », littéralement « mère de lumière » qui correspond en français à « sage-femme ». Je suis passionnée par les langues et la beauté du mot m’a frappée tout autant que la signification induite par ce choix, qui célèbre la naissance et par extension la vie.

Nous découvrons le personnage de Dómhildur, surnommée Dýja. Elle tient son prénom de sa grande-tante, elle-même surnommée Fífa. Dýja est issue d’une longue lignée de sages-femmes, au moins une à chaque génération, qui remonterait à un célèbre accoucheur islandais appelé Nonni.
Sa soeur est météorologue, détail important alors que le récit se déroule à un moment climatique critique prévoyant une tempête spectaculaire.
Ses parents possèdent, quant à eux, une entreprise de pompes funèbres.
On peut donc dire qu’elle est reliée, d’une certaine manière, aux deux étapes les plus importantes vécues par un être humain : la vie et la mort.

On apprend que Dýja vit dans l’appartement de sa grande-tante décédée qui était elle aussi sage-femme dans la même maternité où elle travaille. Elle évoque la personnalité atypique de cette dernière. D’ailleurs, la citation que j’ai choisi en début d’article est l’une des phrases qu’elle employait pour accueillir les nouveau-nés.  Au fil des pages, elle retrace les moments passés avec elle et sa manière de pensée quelque peu particulière sur des thèmes très larges tels que l’existence, l’écologie ou encore le bien-être animal.

La route devant nous est nimbée de lumière.

Le style Auður Ava Ólafsdóttir est simple et direct teinté d’une certaine mélancolie. Elle donne l’impression de lire un conte quand elle évoque les aventures des sages-femmes irlandaises, ajoutant une pointe de poésie à ce livre très ancré dans le réel. En compagnie de Dýja, nous faisons un voyage dans le temps, grâce à ses souvenirs.
On discerne une tristesse ancrée en elle, un découragement, peut-être induit par le fait qu’elle a l’impression de revivre le même schéma de vie que Fífa sans l’impétuosité qui la caractérisait. Ou peut-être qu’elle est marquée par le fatalisme de sa grande-tante concernant l’être humain et ses capacités naturelles à détruire ce qui l’entoure.

En tout état de cause, ce livre invite à l’errance, au rêve et à l’introspection. Néanmoins, la fin m’a laissé un léger goût d’inachevé. C’est maintenant à vous d’en juger.

Ailleurs sur la blogosphère : Lettres d’Irlande et d’ailleurs, L’or des livres, Mademoiselle Lit

Blackwater T1 : La crue – L’épique saga de la famille Caskey

À Perdido, les femmes se moquaient toujours des hommes. Les Yankees de passage logeaient à l’Osceola, discutaient avec les propriétaires des scieries, faisaient leurs courses dans des boutiques tenues par des hommes et se faisaient couper les cheveux par un homme en bavardant avec une clientèle masculine, sans jamais se douter une minute que c’étaient en réalité les femmes qui dirigeaient la ville.

McDowell

Blackwater le dernier né de la maison d’édition bordelaise Monsieur Toussaint Louverture m’a tout d’abord interpellé par sa couverture et son prix. Encore une fois le travail éditorial et le soin accordé à la création du livre en font un objet original et de qualité. Le côté « série » (un tome toutes les deux semaines) a continué à m’intriguer… Mais ce qui a fini de me séduire c’est évidemment l’intrigue ! Alors venez avec moi, enfonçons nous dans les bois mais prenons garde à la crue…

Notre histoire débute à Pâques 1919, dans la petite ville de Perdido, située au nord de l’Alabama quand cette dernière est frappée de la pire crue de son histoire de mémoire d’Homme. Enfin en l’occurrence de mémoire de femmes, car ici se sont elles qui tiennent d’une main de fer les plus grosses propriétés terriennes. Le roman commence donc lorsque Oscar Caskey, fils de Mary-Love Caskey et gérant de l’une des principales scieries qui représente la seule industrie de Perdido, décide de partir à bord de son canot avec l’aide de son fidèle bras droit, Bray, pour mesurer l’étendue des dégâts. C’est alors que dans des circonstances pour le moins étranges, ils vont faire la rencontre d’une personne qui ne l’est pas moins ! Commence alors pour le clan Caskey une lutte interne qui, dès ce premier tome, laisse présager le pire pour la suite…

Blackwater se lit comme on regarde une série. Dès les premières pages l’auteur nous plonge dans l’ambiance étouffante et humide de cette petite ville américaine refermée sur elle-même. Dans une Amérique où l’esclavage n’existe plus, mais les inégalités et les intrigues  sont toujours bien présentes… Un roman addictif et surprenant, qu’on dévore en peu de temps et qui a encore beaucoup de secrets à nous dévoiler…

Pour plus de critiques : L’Ours Inculte, Tu vas t’abîmer les yeux, Sur mes brizées

Le bleu ne va pas à tous les garçons – George MATTHEW JOHNSON

George Matthew Johnson est journaliste et militant.e LGBTQIA+ aux Etats Unis. Afin de respecter son choix, j’utiliserai le pronom « iel » ainsi que l’écriture inclusive dans cette critique.

Le bleu ne va pas à tous les garçons est une autobiographie qui a plusieurs aspirations : arrêter d’invisibiliser les personnes queer afro-américaines, donner de l’espoir aux adolescents se posant des questions sur leur genre ou leur sexualité et apporter des réponses à celles et ceux intéressés par ce sujet.
Le choix de mettre ce livre dans une collection Young Adult n’est donc pas innocent, c’est un souhait émanant du.de la journaliste.

A travers quatre parties distinctes et non chronologiques, l’auteur.ice évoque son parcours : son enfance dans le New Jersey entouré.e d’une famille unie, la découverte de son orientation sexuelle, ses premières expériences ou encore l’acceptation au sein d’une fraternité.
Iel partage ses interrogations, invoque ses souvenirs, parfois douloureux voire traumatisants.

Ce témoignage touchant permet de découvrir les questionnements et les espoirs d’une personne qui a su très tôt qu’iel ne correspondait pas à ce qu’iel considérait comme la norme et a du se protéger de l’environnement extérieur.
Sans tomber dans le pathos, George M. Johnson dresse la liste des obstacles qu’iel a du surmonter pour ne plus avoir peur de son identité et de l’assumer pleinement.

A mon sens, cet ouvrage est très représentatif des tentatives pour arrêter l’invisibilisation de certaines personnes dans le domaine culturel. Je me réjouis de lire cette autobiographie tout comme de pouvoir découvrir un personnage trans dans Sense8 ou encore de ne plus voir que des protagonistes blancs et cisgenre dans les séries et les films. Je suis intimement persuadée que c’est grâce à ce genre de production que l’on peut changer les choses en arrêtant de diaboliser « l’autre ».

J’ai toutefois une remarque à faire. Cette autobiographie s’inscrit exclusivement dans une culture afro-américaine. L’auteur.ice fait de nombreuses fois référence à l’histoire des Etats Unis ainsi qu’à la représentation de celle-ci.
Un lecteur ne faisant pas partie de cette communauté peut bien sûr ressentir de l’émotion et de l’empathie à la lecture de cet ouvrage mais il est plus difficile de s’identifier.

Pour conclure, si vous en avez assez de lire les mêmes discours émanant majoritairement d’hommes blancs, cisgenres et hétérosexuels et que vous avez envie d’apercevoir une petite lumière d’espoir : lisez l’autobiographie de George M. Johnson.

NB : Un ouvrage à lire pour tous mais qui pourrait ne pas être adapté à un public trop jeune car certains des passages sont très explicites.

Ailleurs sur la blogosphère : Alice Neverland, Home Sweet Read, Druspike

La pêche au petit brochet – Juhani Karila

Une plongée épique dans le folklore finlandais. Super découverte !

A priori, pour les non initiés, la pêche, c’est plutôt rasoir non ?  Une scène de pêche à la ligne dans un livre ? Encore pire, n’est-ce pas ? Et bien préparez-vous à être surpris !

Oui, Juhani Karila a réussi la prouesse de me captiver dès la deuxième scène de son roman, qui est une séquence de pêche à la ligne. Cette scène est tout bonnement épique, dantesque, incroyable… j’ai donc tout de suite mordu à l’hameçon de La pêche au petit brochet.

L’auteur nous emmène pour un voyage des sens et de l’imaginaire dans le nord-est de son pays natal (la Finlande), en Laponie orientale.
Elina, jeune femme originaire d’un petit village situé dans le grand nord finlandais, vit désormais une vie somme toute tranquille dans le sud, en ville. Chaque été elle revient dans l’ancienne maison familiale de Ylijaako et s’en va à l’étang de Seiväslampi pour pécher LE brochet, le seul et unique habitant de l’étang à cette période de l’année. Pour ce faire elle ne dispose que de trois jours et trois nuits…

« Un malheureux concours de circonstances avait eu pour conséquence qu’Elina devait sortir le brochet de l’étang chaque année avant le 18 juin. Sa vie en dépendait.« 

En parallèle nous suivons également l’inspectrice Janatuinen, dont l’enquête sur un homicide la mène sur la trace d’Elina…

Le roman de Karila est avant tout une incursion dans la Laponie orientale. On y est vraiment, l’immersion est totale ! Cela s’opère magnifiquement à travers l’écriture sensorielle de l’auteur. Le lecteur est véritablement embarqué, nous sommes dans la boue avec les personnages, nous entendons les moustiques qui sifflent à nos oreilles, sentons l’odeur de l’herbe et la caresse de la brise. J’ai appris un nombre incalculable de noms d’insectes, de poissons, d’oiseaux et de plantes. Cette précision relative à la faune et la flore, loin de nous faire prendre du recul, au contraire nous immerge encore plus dans cette belle et terrible Laponie.

La pêche au petit brochet, c’est aussi une plongée dans le folklore finlandais. En effet pour accomplir sa quête, Elina devra affronter et pactiser avec des entités magiques sorties des mythes et légendes laponiennes…Les locaux, hauts en couleur et pittoresques à souhait m’ont beaucoup fait rire.
Aussi bien pour Elina, qui a laissé ce monde derrière elle et le rejette tout en y étant liée malgré elle, que pour Janatuinen, la flic de la grande ville totalement incrédule et éberluée vis à vis de cette population et de leurs us et coutumes, le choc culturel est total. Le ton est drôle, les situations cocasses.
Nos deux accompagnatrices de voyage sont deux « femmes fortes » au caractère bien trempé, qui ne se laissent pas faire ou impressionner. Elina joue sa vie dans cette aventure mais elle n’est pas la « jeune fille en détresse » qui a besoin d’être sauvée, elle compte bien s’en sortir en mobilisant ses propres ressources.

Bon, vous l’aurez compris, j’ai vraiment adoré ce livre. Je n’avais jamais lu auparavant de « fiction du nord », cette partie de pêche fantastico-comique m’a donné envie d’en lire d’autres. L’éditeur québécois La Peuplade (éditeur de ce livre) a d’ailleurs une collection qui leur est consacrée.

Mots appris :

  • Faseyer : battre au vent
  • Nodosité : État d’un végétal noueux.
  • Scolopacidés : Les oiseaux de la famille des Scolopacidés sont des échassiers limicoles qui fréquentent les rives des cours d’eau et des marais. Ils sont assez faciles à reconnaître avec leurs longues pattes qui leur permet de se déplacer sur la rive sans se mouiller
  • Ombrotrophe : Caractérise un écosystème, très généralement une tourbière, alimenté en eau et en sels minéraux uniquement par les précipitations atmosphériques et les vents.
  • Et une infinité de races d’oiseaux et d’insectes que je ne cite pas ici 🙂

Ailleurs sur la blogosphère : Viduite, Aire(s) Libre(s)

Normal People – Sally ROONEY

Deuxième roman de Sally Rooney paru en 2018 et traduit en français en 2021, best-seller et source d’inspiration de la célèbre série éponyme, Normal People est un livre qui a beaucoup fait parler de lui. C’est en effet un roman qui présente des éléments plutôt originaux et non conventionnels qui ont divisé ses lecteurs en deux avis opposés: je l’ai détesté – je l’ai adoré.

Quand j’ai commencé à lire Normal People je me suis sentie désorientée, j’ai tout de suite perçu que quelque chose clochait. Cela par contre ne m’a pas empêchée de continuer la lecture, avec un intérêt croissant et une attention particulière à certains détails insolites qui font de ce livre une lecture intéressante et de son autrice une écrivaine à surveiller. 

Mais une chose à la fois. D’abord la trame : ce roman raconte la vie de Marianne et Connell, depuis leur dernière année de lycée, jusqu’à la fin de l’université. Un arc temporel de dix ans dans lequel on parcourt les drames, les changements, les décisions et l’évolution des deux personnages principaux. Marienne et Connell sont amis, mais ils sont aussi amoureux.se l’un.e de l’autre. On les suit dans leurs tentatives de vivre cet amour, mais aussi de défendre leur amitié. On les voit avancer et faire les choix qui les définiront en tant que personnes (normales, possiblement) dans leur chemin vers la vie adulte. Normal People est, donc, aussi un roman de formation.

Dans ce récit, l’autrice utilise une narration non-linéaire : d’un chapitre à l’autre il peut y avoir un écart de deux semaines comme de six mois. La technique du flashback est souvent utilisée pour mettre en valeur le lien qu’il peut y avoir entre une décision du présent et une  » blessure  » du passé. Rooney choisit de ne pas donner à son récit un ordre chronologique propre et elle raconte l’histoire en procédant par allers-retours qui peuvent à la fois intriguer ou exaspérer le lecteur. 

Ce qu’on constate, par contre, c’est qu’il s’agit d’une décision délibérée : Sally Rooney n’a pas perdu les pedales. Non, elle décide d’abuser du flashback pour privilégier l’introspection au récit factuel. Cela parfois au détriment du lecteur (enfin, ça dépend du type de lecteur), qui peut se sentir perdu, qui doit faire l’effort (un petit effort, voyons) de raisonner sur le timing des événements, mais qui pourra, grâce à cela, entrer en contact plus intime avec les personnages et leurs monologues intérieurs. Il faut débloquer cette lecture afin qu’elle puisse vous fasciner.

Le choix de donner de l’importance et plus d’espace à l’introspection, se manifeste aussi dans la lente évolution de l’histoire factuelle.  Marianne et Connell sont tous les deux, au début du livre, deux adolescents avec leurs potentialités, leurs tabous, leurs traumatismes, leurs rêves. Il y a tous les éléments pour tisser un récit riche de révélations, de détournements et avec une vitesse progressive dans l’action… Surtout on sent que Sally Rooney en a les capacités, car dès les premières pages on respire sa forte personnalité et son charisme littéraire qui se reflète aussi dans des personnages intéressants, compliqués et très attachants. Et, pourtant, le lecteur a l’impression d’être dans la recherche constante de quelque chose de vraiment marquant, d’un changement important, un geste héroïque fait par un personnage, un acte, une prise de position, un enseignement, une morale. Bref, quelque chose qui amène l’histoire à son accomplissement et qui puisse, donc, apaiser le lecteur.

MAIS NORMAL PEOPLE CE N’EST PAS UN LIVRE FAIT POUR SATISFAIRE LE LECTEUR.

Et ceci est loin d’être un défaut mais est, au contraire, l’un des aspects les plus intéressants du roman. Le lecteur qui arrive vraiment à saisir la plume de Sally Rooney et à comprendre son projet de roman, pourra voir comment cette frustration, ce sentiment d’inachevé, n’est pas l’effet collatéral d’un style littéraire. Il s’agit d’un sentiment recherché par l’autrice et totalement en accord avec son idée de récit et son but littéraire : on parle de réalisme. La platitude ressentie dans le récit n’est là que pour refléter la lenteur de la vraie vie et de l’évolution d’une personne réelle. Dans leur histoire, les personnages de Normal People ne réagissent pas à leurs drames comme on pourrait s’y attendre, ils ne surmontent pas vraiment leurs traumatismes comme le héros d’un roman “ devrait le faire ”. Ce sont des anti-héros. Le but de Rooney n’est donc pas d’offrir des modèles, ni de montrer des possibilités de rédemption. Son approche (et son but aussi) est analytique. Son objectif est de fournir un miroir de la normalité et de ce que parfois on oublie être la normalité. 

Le grand thème qui habite ce livre est aussi une problématique latente dans les normal people : l’incommunicabilité. Ou, mieux, la difficulté de communiquer. 

C’est assez paradoxal, et donc intéressant, de voir comment un roman qui parle de ce sujet abrite énormément de dialogues.

La vraie histoire de ce roman se passe à l’intérieur des personnages, c’est-à-dire dans les dialogues et dans les monologues. Ce sont sans doute les parties les plus intéressantes et fascinantes du livre. Ils marquent une certaine originalité déjà par leur “ mise en page “ : pas de ponctuation, mais que des phrases successives, ce qui rappelle le style de Saramago (pensons à Aveuglément, où l’écrivain portugais transcrit les dialogues sans aucun guillemets, en créant un sentiment de désorientation dans la lecture, voire  » d’aveuglément « ).

Le lecteur s’immerge dans des dialogues directs très serrés et rapides. Il arrive de se perdre parmi les interlocuteurs, mais ce n’est pas grave ! Un lecteur oisif se plaindra de devoir souvent revenir en arrière pour rattraper le fil de l’échange ; un lecteur attentif et sagace comprendra le style de Rooney et son but : nous faire plonger dans un véritable flux de conscience, qui reste valable (et utile pour ceux qui souhaitent faire de la psychothérapie) même si on laisse de côté la trame et les personnages. 

NORMAL PEOPLE SE RÉVÈLE ÊTRE UN ROMAN EXPÉRIMENTAL

Tout cela ne fonctionnerait pas si ce n’était pas supporté par un grand talent d’écriture.

La plume de Sally Rooney est pareil à l’acupuncture : des mots simples qui se révèlent efficaces et perturbants grâce au moment où elle choisit de les utiliser. Atteindre une telle efficacité en employant un vocabulaire essentiel et une syntaxe parfois lapidaire est une tâche très difficile. Cette jeune autrice y arrive magistralement, en conférant aussi un côté cinématographique à son écriture, ce qui, à mon avis, a permis à la série inspirée du roman de rencontrer autant de succès. 

Pour conclure, Normal People est un excellent roman qui mérite le temps d’un lecteur attentif. Son autrice se démarque par sa plume intelligente et très contemporaine. Je suis très curieuse de lire son dernier livre, Beautiful World, sorti en 2021 mais pas encore traduit en français. La question que je me pose est la suivante : sera-t-il à la hauteur de celui-ci, ou prendra-t-il la forme d’un livre “sympa” mais médiocre, objet d’un succès pas assez mérité, comme c’était le cas de son premier Conversation entre amis ?  

 

Récursion – BLAKE CROUCH

Prenant mais pas si surprenant

Récursion est le dernier roman en date de l’écrivain américain Blake Crouch, notamment connu grâce a son précédent roman Dark Matter ou encore la trilogie Wayward Pines qui a donné lieu a une adaptation en série TV éponyme (réal. Chris Hodge et M. Night Shyamalan)

Traduit de l’américain par A. Monvoisin pour J’ai lu dans la collection Nouveaux Millénaire, Récursion se présente comme un thriller s’articulant autour de la question de la mémoire et des souvenirs…

Un roman somme toute bien construit, qui ne révolutionnera pas le genre, ne surprendra guère le lecteur adepte de Science-fiction qui aura sans doute quelques impressions de déjà vu, tout en lui procurant tout de même un bon moment de lecture. Me rangeant moi même dans cette catégorie, je l’ai lu d’une traite car il s’agit en effet d’un véritable « Page-Turner »: il me fallait absolument savoir comment l’intrigue allait se dénouer…
Récursion, c’est ce roman que l’on va fortement conseiller à un ami qui n’est pas particulièrement un aficionado de littérature de l’imaginaire mais qui trouvera ici son compte d’action, d’émotion, de surprise. Le livre de Blake Crouch se lit comme un bon polar avec son lot de rebondissements, ce qui en fait une bonne introduction au genre SF/F.
Il s’agit d’un roman a suspens, avec un twist important (retournement de situation) au bout d’une centaine de page, j’essaierai donc de ne pas trop en dévoiler.

2 novembre 2018, Barry Sutton, inspecteur du N.Y.P.D, brigade de répression du banditisme, est le premier policier à se rendre sur les lieux d’un appel à police secours: une femme serait sur le point de sauter du haut d’un building. La femme, Ann Voss Peters prévient le policier : elle est atteinte du syndrome des faux souvenirs (SFS).
Le SFS, une affliction qui semble se propager depuis quelques temps dans la société, est encore un mystère quasi total pour la science. Des personnes se rappellent d’avoir vécu des évènements qui n’ont jamais eu lieu. Parfois le faux souvenir concerne des choses anodines, d’autre fois il s’agit d’années entières de leur vie dont les malades ont un souvenir très différent de la réalité.
Ann Voss Peters raconte : « Je me suis réveillée dans cette ville un matin, dans un appartement, et pas chez moi dans à Middleburry dans le Vermont […] Je ne savais plus où j’étais, mais je me suis vite souvenue de… cette nouvelle vie. Ici je suis célibataire et je travaille dans une banque, j’ai gardé mon nom de jeune fille. Mais je… Je me rappelle une autre existence dans le Vermont. J’avais un garçon de neuf ans, Sam. J’étais paysagiste, comme mon mari, Joe. Je portais son nom et on était heureux. »
De nombreuses personnes n’arrivant pas a se faire à cette nouvelle version de leur vie se sont déjà ôté la vie, comme eux, Mrs Peters n’en peut plus…
Cette histoire de SFS va obséder Barry, il se lance alors, seul, dans une enquête non-officielle sur ce phénomène étrange, qui le mènera sur un chemin semé d’embuches.

22 octobre 2007, Helena Smith, chercheuse-neurologue à l’université de Stanford, travaille sur la maladie d’Alzheimer. Les recherches qu’elle mène sont particulièrement importante pour elle sur le plan personnel, car sa mère est atteinte de cette maladie. Les maigres financements que lui octroie l’université ne lui permettent pas de mener à bien les expériences ambitieuses qu’elle désirerait entreprendre. De plus ces financements approchent de leur terme. L’avenir de son labo est donc incertain…
C’est alors qu’un employé du fameux Marcus Slade (sorte de Jeff Bezos, une des toute plus grande fortune mondiale) l’approche et lui propose de mettre les ressources extravagantes dont son patron dispose à son service (et on parle ici de milliards de dollars). Ces recherches, Helena les mènera dans un lieu tenu secret, et après avoir signé une clause de confidentialité.

L’auteur articule sa narration autour des deux personnages principaux, Barry et Helena, suivant le procédé assez classique mais très bien maitrisé par Crouch de l’alternance des deux perspectives un chapitre sur deux. Les faits n’ont pas lieu dans la même temporalité mais il nous apparait très vite que l’enquête que Barry mène en 2018 est liée aux recherches qu’effectuait Helena en 2007… C’est cette concordance inter-temporalité qui rajoute une dose de mystère et nous donne envie d’explorer plus en avant l’énigme de Récursion. Il faudra d’ailleurs être attentif aux dates au début de chaque chapitre, elles ont leurs importance.

Le titre en français Récursion est un parti pris du traducteur plutôt étrange. Le mot existe bel et bien en français mais il s’agit d’un anglicisme approximatif. Recursion en anglais se traduit normalement par Récursivité.
En programmation : est dit récursive une fonction dont la définition fait appel à cette même fonction.
Edgar Morin (le philosophe) parle beaucoup dans ses écrits sur la Méthode de boucle récursive qui se défini par sa causalité circulaire : la conséquence agit sur la cause de l’effet. C’est l’effet Papillon dans certaines théories de voyage dans le temps ou encore le paradoxe de l’écrivain.
Peut aussi se dire d’une image qui contient cette même image: c’est l’effet Vache qui rit.
En ayant désormais à l’esprit la signification réelle du titre, on commence à entrevoir qu’il ne s’agit peut-être pas que d’une simple question de faux souvenirs ou d’Alzheimer …

En conclusion, Récursion, n’a pas bouleversé mon monde, n’a pas fait exploser mon cerveau tant il m’aura surpris dans son intrigue… Néanmoins grâce à une narration très dynamique, un rythme qui va crescendo, et deux personnages qui m’ont beaucoup touché de par leurs failles et blessures, c’est un livre que j’ai pris plaisir à lire.
Un mot en revanche sur la piètre qualité de l’objet: Nouveau Millénaire nous livre un ouvrage en « broché-collé » (pas la technique de reliure la plus solide), je n’ai rien contre dans l’absolu si le prix correspond à la qualité de l’objet, ici on en aura pour 20€ (à titre de comparaison un broché collé un peu cheap en VO coûtera 11 dollars environ)

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A l’autre bout de la mer – Giulio CAVALLI

« Ce n’est pas un cadavre de notre monde, monsieur le commissaire »

Autant vous prévenir tout de suite : A l’autre bout de la mer de Giulio Cavalli, traduit de l’italien par Lise Caillat pour les Editions de l’Observatoire, est l’une de mes claques littéraires de 2021 ! Un roman tellement puissant que je me suis empressée d’en parler à tout mon entourage dès sa lecture finie. Il était donc tout naturel pour moi d’en faire ma première chronique sur ce blog.

Difficile de vous faire un résumé de ce livre sans dévoiler toute l’intrigue et ses rebondissements glaçants, mais je vais tenter.

L’histoire se déroule dans une petite ville de bord de mer en Italie, nommée DF. Un beau matin, l’un de ses habitants, le pêcheur Giovanni Ventimiglia, trouve le corps sans vie d’un jeune homme sur le port en arrimant son bateau. Quelques jours plus tard, c’est mademoiselle Lilly qui découvre un cadavre échoué sur la plage. Un troisième mort fera surface aux abords de la ville. Puis un quatrième… Au fil des jours, un flot de corps se déverse sur DF.

Mais ce qui inquiète le plus la police, c’est que tous ces corps anonymes présentent des caractéristiques physiques similaires, et ils ne sont pas « de notre monde », ils viennent « de l’autre côté de la mer ». Ainsi, la mer, qui faisait habituellement vivre la ville de pêcheurs, va devenir source d’inquiétude et d’angoisse. La police ne trouve pas d’explication logique à cette déferlante de cadavres qui va changer la vie de DF en profondeur.

Giulio Cavalli alterne les points de vue à chaque chapitre. Par l’écriture, le vocabulaire et le style, il nous fait entendre les voix des différents habitants, que ce soit le vieux pêcheur aux fins de mois difficiles, l’inspecteur, le prêtre, la starlette avide de projecteurs, le journaliste local, la jeune femme révoltée, le politique ambitieux ou encore l’homme d’affaires qui cherche à profiter des événements. Au fil des pages nous pouvons voir les réactions et l’évolution des opinions des habitants face à ces cadavres qui s’accumulent.

Désemparée face à ce qu’elle considère comme un fléau, la municipalité va chercher des solutions et mettre en place des stratégies plus effroyables les unes que les autres pour tenter de gérer la situation. C’est à partir de ce moment que le roman se transforme en une véritable dystopie aussi sombre que dérangeante.

Avec A l’autre bout de la mer, Giulio Cavalli signe un roman glaçant et engagé. J’ai été totalement séduite par l’écriture de Giulio Cavalli (par le biais de la traduction de Lise Caillat!) mais je reconnais que celle-ci pourrait en dérouter certain.e.s, principalement dans la première partie où les phrases sont plutôt longues avec des parties de dialogues insérées directement dans le corps du texte. Mais c’est aussi selon moi ce qui permet de prendre le lecteur à la gorge. Nous sommes happé.e.s par le flot continu de parole et de pensées qui souligne l’engrenage implacable que semblent prendre les événements.

Sans jamais en parler de manière explicite, l’auteur aborde la problématique de l’immigration. Il dénonce ainsi la déshumanisation de l’Autre quand celui n’est plus vu comme un être humain mais comme un problème à résoudre, un chiffre parmi des statistiques. Le roman nous fait aussi réfléchir face à la résilience et l’aseptisation de chacun vis-à-vis de certaines situations pourtant horribles : quand on commence à s’habituer à tout, comment reconnaitre l’inacceptable ?

Ce roman de Giulio Cavalli m’a absolument bouleversé. Il rejoint la liste des livres qui m’ont marqué dans la vie et dont je me souviendrai encore dans plusieurs années. C’est certes une lecture qui peut être difficile et dérangeante, notamment parce que le sort des migrants n’est pas traité de manière empathique. Mais je trouve que c’est justement là la force du roman. C’est par ce biais que Cavalli nous plonge en tant que lecteur dans le cynisme et l’horreur de ce que peut être la société quand elle cède à la peur, et quand la politique répond aux logiques capitalistes et aux dérives populistes. Mais c’est aussi comme cela que l’auteur nous fait questionne en tant que citoyen sur notre place dans la société.

Et si je ne vous ai pas encore convaincu.e de commencer A l’autre bout de la mer, sachez que j’avais emprunté le livre à la bibliothèque mais que j’ai décidé de me l’acheter après l’avoir lu car il était primordial pour moi de l’avoir dans ma collection personnelle. C’est dire si je trouve cette lecture indispensable.

Pour découvrir d’autres avis sur ce livre (qui, attention, peuvent dévoiler beaucoup plus de l’intrigue que je ne l’ai fait) je vous invite à découvrir les chroniques de Mangeurdelivres, de Quintessencelivres et de Célittérature.

Le Vicomte Pourfendu – Italo CALVINO

Italo Calvino est l’un des auteurs les plus incroyables ayant jamais existé.

Oui, c’est un incipit assez fort. Mais c’est aussi la phrase que je répète dans ma tête à chaque fois que j’ai un de ses livres dans les mains.

Grand must de la littérature italienne du XXe siècle, ses livres font partie de ces classiques qu’on pourrait lire et relire plusieurs fois dans la vie tout en continuant à découvrir différents niveaux de lecture.

J’ai lu Calvino pour la première fois à 13 ans et j’ai régulièrement BESOIN de me replonger dans ses histoires et me laisser bercer par sa plume, par ses mots soigneusement recherchés, jamais lyriques, toujours très expressifs, colorés, qui sentent les contes de fées. Son écriture délicate, d’une simplicité déroutante et prégnante, véhicule toujours un message politique et philosophique très engagé.

Le Vicomte Pourfendu est un récit fantastique qui compte à peine un peu plus de cent pages, paru en 1952 et premier opus de la trilogie dont font partie Le Baron perché (1957) et Le Chevalier inexistant (1959).

La trame de ce roman est choquante et drôle à la fois, raison pour laquelle j’ai toujours envie de conseiller ce livre. C’est l’histoire de Medardo de Terralba, qui se retrouve divisé en deux après avoir été frappé par un coup de canon pendant la guerre contre les Turcs. Oui, rien de plus simple et incroyable : son corps est tranché dans le sens de la longueur en deux parties égales qui restent toujours vivantes mais qui continuent à vivre séparées. Mais les deux parties, c’est-à-dire les deux Vicomtes, sont en rivalité et en parfaite dichotomie. Comme le corps, l’âme du vicomte a elle aussi été divisée en deux opposés : son bon côté et son côté méchant.

On dirait un conte pour enfants (pourquoi pas), mais c’est surtout une métaphore efficace et parlante, que Calvino développe tout au long de l’histoire pour représenter le mal-être de l’homme contemporain, son caractère incomplet et l’insuffisance d’une vision manichéenne dans la vie. Car, si le bad-Vicomte est vraiment cruel et malveillant dans sa façon d’agir, la gentillesse du good-Vicomte se révèle insuppourtable et écoeurante.

Ce qui est fascinant dans ce livre, et dans tout Calvino en fait, c’est cette génialité pas du tout prétentieuse mais toujours pertinente qui se manifeste dans sa capacité à harmoniser réalisme et fantasie, pour raconter la complexité du monde qui nous entoure.

Le Vicomte Pourfendu est absolument un livre qui mérite d’être découvert et aussi un premier pas dans le monde d’Italo Calvino.

Ailleurs sur la blogosphère : Milady’s Stuff